28 septembre 2026

Yan Lespoux, "Les amateurs" : trafic loufoque dans le Médoc


Ceux qui ont aimé le premier livre de Yan Lespoux, son recueil de nouvelles Presqu'îles paru en 2021, et son deuxième, multiprimé, Pour mourir le monde, paru en 2023, peuvent se réjouir : avec Les amateurs, Yan Lespoux réussit à concilier l'acuité de ses nouvelles médoquines aussi cocasses que noires avec la qualité de narration de Pour mourir... dans un roman savoureux qui devrait ravir votre rentrée littéraire et, à coup sûr, vous changer un peu des histoires d'intelligence artificielle. Les amateurs se déroule, on s'en doute, dans le Médoc. Plus précisément dans une station balnéaire un brin déserte hors saison. La narratrice fait partie de ceux qui maintiennent la vie quand les touristes sont rentrés : elle tient un bistrot "près du lac, sur la route de l'océan. Le seul de la station balnéaire à être ouvert toute l'année." Et sa vieille maman vit là-bas, dans l'appartement à l'arrière. Le roman commence un jour de tempête historique.  C'est ce jour-là que Pierre, le mari de la narratrice, trouve la mort dans des circonstances qu'on vous laissera découvrir. Bientôt, la narratrice vend sa maison et emménage avec sa vieille mère. Les lecteurs du Pays bigouden à qui cette situation rappelle quelque chose ont raison... Car oui, les auteurs aussi, quand ils passent par là, font halte dans ce fameux bistrot, et s'en souviennent. 

Cette année-là, une "marée blanche" débarque sur le littoral français, du Pays basque au Finistère : plus d'1,5 tonne de drogue empaquetée s'échoue, dont une bonne partie dans le Golfe de Gascogne. Et bien sûr, Hélène la narratrice est la première au courant de l'événement: c'est chez elle que tout le monde se retrouve (le facteur, la police, les gendarmes, les pompiers...). La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Henri le pêcheur allait relever ses filets quand il a découvert les paquets enveloppés de plastique noir marqués d'un dessin représentant Al Pacino en Scarface. Le Henri se doute bien de ce qu'il y a dans ces paquets, mais il ne moufte pas : ça va ramener la flicaille dans la région, ça n'est pas bon pour les affaires... 

Diamétralement opposé en termes de situation sociale, voici Jason, fils de famille friquée bien décidé à faire du business dans la région, dans l'immobilier bien sûr, pour perpétuer la tradition familiale, mais pourquoi pas ailleurs... Fleur et Arnaud, couple de jeunes, fait sérieusement penser aux babas cool des années 70. Arnaud est d'ici et vit dans la maison de son grand-père, Fleur habitait une caravane après avoir décidé de se "mettre au vert" et en congés de sa vie d'universitaire. Elle emménage vite chez Arnaud. Henri, Jason, Fleur et Arnaud, premiers sur le coup, ne vont pas le rester longtemps. Mais on ne s'improvise pas dealer, et on s'aperçoit assez vite que cette coke, c'est plutôt un boulet qu'autre chose. D'autant qu'elle appartient à quelqu'un qui ne compte pas la passer par pertes et profits, malgré les flics qui commencent à s'installer dans le coin. Un certain Cosimo Perri, membre de la  'Ndrangheta, a des comptes à rendre à ses commanditaires, et tous ces gens sont, eux, des professionnels. Pas des amateurs. Le reste de la population, principalement les habitués du bistrot, va s'intéresser à l'affaire. 

Et Yan Lespoux va nous proposer une distribution hors pair d'anti-héros : Témesta et Créatine  - les surnoms sont obligatoires dans le coin, on appelle Hélène Sue Ellen ! - l'Américain fan de Johnny, Tête Plate son "associé", le Belge (qui vient du nord de la France), les Gipsy Kings (deux gitans amis de l'Américain), autant de personnages qui vont se mêler de ce qui ne les regarde pas, se croire plus malins qu'ils ne sont et se retrouver dans des situations qui les dépassent. Le romancier a, on l'espère, pris autant de plaisir que le lecteur à créer ces hommes et ces femmes, à inventer les développements et les rebondissements de cette folle histoire ; et à partager son attachement à cette région, au-delà des péripéties qu'il invente, à ses paysages et à ses habitants. Le burlesque étant voisin du tragique, Les amateurs fait rire sans oublier d'être noir, avec un auteur styliste qui n'oublie pas ses amours littéraires, de Tim Dorsey à Elmore Leonard : c'est suffisamment rare pour être précieux, et de ce fait incontournable.  

Yan Lespoux, Les amateurs, Agullo éditions

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