28 juillet 2026

Keigo Higashino n'est plus

 La nouvelle est tombée hier : l'auteur japonais Keigo Higashino a tiré sa révérence à l'âge de 68 ans des suites d'un cancer. C'est une drôle d'histoire que j'entretiens avec ce romancier très prolifique. Découvert un peu par hasard en furetant dans une librairie, il est, au fil des ans, entré dans mon panthéon des auteurs qui ne déçoivent jamais. Ses personnages, récurrents ou pas, ont toujours une singularité qui fait d'eux des êtres solitaires, en marge. Avec une finesse remarquable, Higashino explore la psychologie humaine en se jouant des clichés, tisse des intrigues aussi complexes que passionnantes, raconte des destins singuliers marqués par des secrets bien cachés - nous sommes au Japon, il ne fait pas bon être marginal. Secrets de famille, histoires du passé, lieux empreints d'histoire et de noirceur : Higashino est (à son insu?) pour le lecteur occidental un passeur habile et lucide pour accéder à l'esprit et à la culture du Japon. 

Ainsi, dans ces romans où, faisant fi des injonctions du roman noir à l'occidentale, il décrit avec précision des lieux, des paysages, des ruelles et des maisons, il nous transporte mieux que n'importe quel guide de voyage. Bien au-delà de l'exotisme, Higashino a une manière bien à lui de mener ses enquêtes... et ses romans. Si bien que l'étonnement superficiel laisse vite la place à une admiration sincère de son savoir-faire et de ses questionnements universels face aux côtés sombres des humains, d'où qu'ils soient. Souvent poétiques, non dénués d'un humour sec, les romans de Higashino mettent en scène des hommes et des femmes qu'il dépouille progressivement de leurs oripeaux sociaux pour les exposer, à nu, au lecteur sensible. Auteur de plus de 15 romans traduits en français, Higashino va nous manquer...

Quelques chroniques

Tous les romans de Higashino traduits sont publiés par Actes Sud

3 mai 2026

"La Chance rouge", de Damien Igor Delhomme : un roman orwellien qui fait (très) froid dans le dos

 

Premier roman de son auteur, La Chance rouge n'est ni vraiment un roman de science fiction - il se déroule dans les années 70 - ni vraiment un thriller politique, ni non plus une dystopie post-apocalyptique. Ce qui en fait un roman addictif, c'est justement qu'il puise son inspiration dans ces trois genres, tout en se penchant sur une question qui devrait nous titiller : la manipulation mentale. On se rappelle la fameuse expérience de Stanford : en 1971, le psychologue Philip Zimbardo assignait de façon aléatoire à deux groupes d'étudiants les rôles de gardiens et de prisonniers en situation carcérale. Et constatait que très vite, les "prisonniers" adoptaient une attitude de soumission, tandis que les "gardiens" prenaient un ascendant parfois sadique. L'expérience, très perturbante, dut être arrêtée avant son terme, et fait encore aujourd'hui l'objet de controverses morales et éthiques. Mais son existence même montre à quel point les commanditaires (US Navy et US Marine Corps) s'intéressaient à la question de la manipulation mentale. Damien Igor Delhomme va jusqu'au bout du raisonnement : si les autorités américaines se sont penchées sur cette question,  le bloc soviétique s'y est intéressé également. Tel est le point de départ de La Chance rouge : nous sommes en Sibérie, il fait - 50°C, la région est habitée par la communauté evenk, qui y a enraciné sa  culture, ses légendes et ses  modes de vie. C'est là que le pouvoir décide de créer de toutes pièces une ville nommée Mayak Severa (le phare du Nord).

17 février 2026

Oto Oltvanji, Le Champ des méduses : des femmes disparaissent

 

Pour ce premier billet de l'année, voici un nouveau venu parmi les enquêteurs européens, et il n'a qu'un surnom : on l'appelle "Le Sceptique" et son créateur, Oto Oltvanji, est serbe. Les deux hommes, créature et créateur, passent par le journalisme. Le Sceptique a un passé dans l'armée : il a combattu dans l'ex-armée populaire yougoslave avant de devenir journaliste et d'acquérir son surnom, puis détective privé. C'est justement un de ses ex-camarades de l'armée, le Slovène Ales, qui va lui fournir l'objet de sa prochaine enquête. Il veut retrouver la trace de son épouse disparue 10 ans auparavant... Une gageure pour le Sceptique, que l'enquête va emmener sur ses propres traces, et en particulier sur la piste de son mariage défunt avec la troublante Lana Manic, rencontrée dans le train en 2009 et devenue sa femme pour un temps. C'est ainsi qu'on apprend qu'en 2009, le Sceptique avait presque 40 ans, ce qui nous l'amène à la bonne cinquantaine lorsque l'histoire commence. A ce moment-là, son mariage avec Lana est terminé, mais pas leur amitié complexe et durable. Il faut dire que cette Lana est une drôle de fille, issue d'une drôle de famille, fille du grand Gordan Manic, patron du journaliste surnommé... "le Sceptique". 

20 décembre 2025

Jakub Szamalek, "La Station" : huis-clos dans l'espace


Depuis plusieurs années, tout au long de ses trois romans de la "Trilogie du dark net", l'auteur polonais Jakub Szamalek explore avec une audace et un talent narratif hors du commun le monde contemporain, du dark net à la cybersécurité en passant par les coulisses du jeu vidéo et du milieu des influenceurs. Loin des fantasmes et de la fascination béate pour les technologies qui façonnent notre vie quotidienne, il sait décrire, raconter, vulgariser intelligemment et tisser à chaque roman une histoire fascinante et documentée qui, mine de rien, nous incite à la lucidité et à la vigilance. Avec La Station, changement de décor: c'est à bord d'une station spatiale internationale qu'il a choisi d'embarquer ses lecteurs. Inutile de dire qu'on est bien loin des belles histoires à la Thomas Pesquet. Avec Szamalek, on va vite comprendre qu'aujourd'hui, les enjeux scientifiques et humanistes ont depuis longtemps laissé la place aux ambitions géopolitiques et économiques des grandes puissances. Nous voilà donc à bord de la Station, occupée par un équipage international piloté par la commandante Lucy Poplaski. Le groupe est composé de deux cosmonautes russes, un botaniste et un ancien militaire américains et d'une riche Américaine à la tête d'un empire technologique, seule embarquée en tant que civile dans l'expédition. Chacun a sa propre mission, celle de Lucy consistant principalement à assurer la cohésion du groupe et le bon déroulement du vol. 

15 décembre 2025

Geoffrey Household, Le Solitaire: de la partie de chasse au manuel de survie en passant par le roman d'espionnage

Riche idée que de rééditer Le Solitaire, de Geoffrey Household, paru en 1939 et traduit pour la première fois en français en 1988 chez Christian Bourgois. Le roman fait l'objet d'une adaptation au cinéma signée Fritz Lang, Chasse à l'homme, sortie en 1941, en pleine Seconde guerre mondiale, et connaît un succès immédiat malgré un postulat de départ plutôt gonflé, on va le voir. Household, né en 1900 et mort en 1988, est diplômé d'Oxford, et a commencé sa carrière comme... banquier à Bucarest avant de travailler dans l'import-export. Il part aux Etats-Unis où il gagne sa vie en écrivant des textes  alimentaires, puis rentre au bercail et commence à voyager au Moyen-Orient, en Amérique du sud et en Espagne avant la guerre civile. On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'il sera agent du SIS pendant la guerre. Il mènera une carrière d'écrivain très prolifique jusqu'à sa mort. Le site internet que lui consacre sa famille nous apprend que Geoffrey Household était un "vrai Anglais" : amoureux des chats (sic), du jardinage, et aimait à se qualifier d'artisan plutôt que de romancier. Alors, roman d'espionnage, roman politique, roman d'aventures ? Le Solitaire est tout cela à la fois en plus de faire partie de ces livres capables de vous garder éveillé tout au long de la nuit...

20 novembre 2025

Frédéric Andrei, "L'homme assis au carrefour de Chabottes" : un roman aussi surprenant que son titre

 


Un sleuther, vous savez ce que c'est ? Si vous êtes anglophones, vous avez fait la relation avec "sleuth", le limier, mais vous n'avez fait que la moitié du chemin. Un sleuther, nous dit la quatrième de couverture, c'est un amateur qui mène l'enquête sur internet. Un privé en chambre, en quelque sorte. Présenté comme ça, cela nous suggère un geek au teint pâle, qui ne sort pas de sa chambre et de son bureau, et qui essaie désespérément de faire de l'ombre aux enquêteurs "officiels", mais aussi de se mettre dans la lumière, espérant tomber sur l'affaire qui le rendra célèbre. Erreur !

Frédéric Andrei n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il en est à son quatrième roman. Il a de nombreuses cordes à son arc : comédien, réalisateur, producteur, vous l'avez sûrement déjà rencontré sur un écran ou une scène. Pour cet Homme assis..., il a choisi à la fois la modernité, l'énigme policière et le jeu avec le lecteur, qu'il pousse volontiers dans ses retranchements. 

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