5 septembre 2020

Franck Bouysse, Buveurs de vent : un western kafkaïen


C'est toujours avec une appréhension mêlée d'impatience qu'on retrouve pour un nouveau roman un auteur qu'on suit et qu'on aime depuis longtemps... Avec Buveurs de vent, Franck Bouysse confirme que son inspiration est bien loin d'être tarie, et que sa capacité de renouvellement est à son zénith. Les lecteurs évoquent souvent le western en parlant de ce roman : pour ma part, c'est plutôt Kafka, voire Philip K. Dick que m'a évoqués ce livre-là. Création d'un monde isolé, de personnages enfermés, d'un lieu cadenassé, paradoxe d'une petite ville enchâssée en pleine nature, cadre au beau milieu duquel se meuvent des humains très humains, où se développe un drame qui oscille entre aventure et tragédie: Franck Bouysse, une fois de plus, montre sa capacité à mettre en scène des êtres torturés, révoltés, maltraités et à leur ciseler des destins inimaginables.

31 août 2020

Laurent Petitmangin, "Ce qu'il faut de nuit" : de la pudeur à l'émotion pure

La rentrée littéraire est d'ores et déjà marquée par ce premier roman bouleversant signé Laurent Petitmangin. Quel est le plaisir le plus grand dans la vie d'une lectrice ou d'un lecteur ? Découvrir un nouvel auteur remarquable ou retrouver le nouveau roman d'un auteur qu'on aime depuis longtemps ? Je suis bien incapable de répondre à cette question tant ces deux plaisirs sont complémentaires. Avec Ce qu'il faut de nuit, nous sommes dans la première situation : la maîtrise dont l'auteur fait preuve est remarquable, et l'émotion du lecteur authentique et profonde.

Le sujet du livre - comment un jeune homme se retrouve embarqué dans un groupuscule d'extrême-droite - a certes déjà été abordé en littérature. Ici, on est précisément confronté au cas très contemporain d'un garçon issu d'un milieu ouvrier, doté d'un père militant de gauche. Le père de Fus - c'est le surnom du héros - est cheminot, syndicaliste militant dans un mouvement en perdition, témoin impuissant de la désindustrialisation de la Lorraine, sa région. Il élève seul Fus et son jeune frère, Gillou : la mère a été emportée par un cancer... Comment être un bon père quand il faut découcher pour le travail et demander au voisin de jeter un œil sur les gamins ? Comment se remettre de la mort de celle - la "moman" - qui, elle, savait s'occuper des deux garçons ?  Comment lever le nez du guidon pour voir plus loin, pour regarder autour de soi ? Impossible... Le père, le narrateur, fait ce qu'il peut. Mais il sait bien que Fus, contrairement à ce qu'aurait voulu sa mère, n'étudiera pas le latin, ne sera pas ingénieur à la SNCF. Le truc de Fus, c'est le football. 

5 juillet 2020

Nicolas Jaillet, Mauvaise graine : la surprise du chef

Nicolas Jaillet n'en rate pas une. Dans son dernier roman, Ravissantes (Bragelonne 2017) il faisait un clin d’œil appuyé, assorti d'un pied de nez insolent, aux "feelgood / chick-lit books". Après La Maison, un roman très noir, c'était déjà une sacrée pirouette. Avec Mauvaise graine, il nous joue à nouveau un tour à sa façon - entre contorsionniste et comédien - et envoie joyeusement balader les limites et les codes des genres. Le problème des farces, c'est qu'il faut qu'elles tiennent la route sur la longueur. A savoir, ici, 340 pages. Pari gagné, Mauvaise graine est une réussite.

Julie est institutrice, célibataire, elle vit dans une charmante petite maison. Parfois, elle s'ennuie. Parfois aussi, elle picole un peu trop pendant les soirées qu'elle passe avec ses amis. Ils sont gentils, ses amis : ils n'ont qu'une envie, lui trouver un copain, l'aider à oublier la mort de son compagnon deux ans auparavant, et la perte de l'enfant qu'elle portait. Le soir d'avant, elle a tellement picolé  que le matin venu, elle s'est réveillée non pas dans sa maison, mais... dans sa salle de classe. Nausées, vertiges, maux de tête : Julie le jure, c'est la dernière cuite... Elle se souvient à peine de la soirée. Les événements lui reviennent petit à petit. Ses amis lui ont réservé une surprise : inviter un célibataire. L'enfer est pavé de bonnes intentions. La rencontre ne s'est pas très bien passée. Julie a fait la preuve de son excellent coup de fourchette en lui en plantant un dans la main, histoire de le calmer, le Kevin. Car en plus, l'inconnu s'appelait Kevin.

15 juin 2020

Ambrose Parry, "L'art de mourir" : l'ange de la mort



Ambrose Parry est le pseudonyme en forme d'hommage du couple que forment Chris Brookmyre, auteur de polars écossais, et son épouse anesthésiste Marisa Haetzman. Tous deux ont donné naissance à une série de polars médico-historiques dont le premier volume a paru au printemps 2019 (voir chronique ici). Bonne nouvelle pour les auteurs et les lecteurs : les droits de la série ont été achetés par la société de production de Benedict Cumberbatch, on peut donc espérer une série télé...

Dans L'Art de mourir, nous retrouvons Will Raven, l'ancien assistant du Dr Simpson, aujourd'hui jeune médecin diplômé. Il vient de terminer une année de voyages à travers l'Europe : ce soir-là, il prend congé de ses amis à Berlin. Ils sont agressés par une bande de malfrats, et Will ne se laisse pas faire... Le lendemain matin, c'est avec une conscience pas très nette qu'il fait son retour à Edimbourg, plus précisément au 52 Queen Street, cabinet et domicile du célèbre Dr Simpson. En effet, Will va reprendre sa place auprès du célèbre médecin, cette fois-ci muni d'un diplôme en bonne et due forme. La maison n'a pas beaucoup changé : il y règne un joyeux désordre et le Dr Simpson est toujours aussi débordé. Une nouveauté cependant : l'arrivée dans les lieux d'un certain Quinton, embauché pour mettre un semblant d'ordre dans le capharnaüm de la maison Simpson.

3 juin 2020

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent : Jackson Brodie fait son cirque

J'ai beau vérifier, il faut se rendre à l'évidence : je n'ai jamais parlé de Kate Atkinson dans le Blog du polar. Et pourtant la dame du Yorkshire, édimbourgeoise d'adoption, est probablement une des autrices anglaises les plus originales, les plus fantasques et les plus délicieuses à lire... Mais il faut dire que le polar n'est qu'une des facettes de son savoir faire. Dès son premier roman, Dans les coulisses du musée, publié en 1995 et qui lui vaudra plusieurs prix littéraires, elle faisait preuve d'une créativité hors du commun en adoptant une structure audacieuse, un discours à plusieurs voix, un humour ravageur et un fabuleux sens de l'observation et de la critique sociale. Le reste de sa bibliographie est tout autant digne d'intérêt...

Ces Trois petits tours et puis reviennent sont le 5e volume de la série Jackson Brodie, démarrée en 2005. Neuf ans que nous n'avions pas eu de nouvelles de Jackson... dont le nom dira peut-être quelque chose aux amateurs de séries télé ; les premiers volumes ont fait l'objet d'une adaptation certes agréable à regarder, mais qui ne rendait pas forcément justice à l’œuvre originale, avec le comédien Jason Isaacs dans le rôle de Jackson. La première saison a été diffusée en France en 2013. Jackson Brodie, ex-militaire, ex-flic, et actuel détective privé, a exercé à Cambridge, Leeds, et Edimbourg avant de revenir dans une petite ville côtière du Yorkshire, non loin de Whitby. Mélancolique, tendance blasé, philosophe à ses heures, pas très heureux en amour, Jackson traîne derrière lui une sorte de scoumoune à l'anglaise qui le rend attachant mais qui donne envie de le secouer de temps en temps, tant on voit venir avant lui les galères dans lesquelles il va immanquablement s'engouffrer. Il faut dire que sa vie n'a pas commencé sous une bonne étoile : "A l'âge de treize ans, sa mère était déjà morte d'un cancer, sa sœur avait été assassinée et son frère s'était suicidé, en laissant obligeamment son corps - pendu au luminaire du plafond - au milieu de la pièce pour que Jackson le découvre en rentrant de l'école." Comment en vouloir à Jackson Brodie ?

1 juin 2020

Valerio Varesi, Or, encens et poussière : Soneri et le blues de Parme

Le Varesi de l'année - le cinquième - est arrivé, et il ne déçoit pas. A vrai dire, la mélancolie, voire la déprime qui touche Soneri dans ce nouveau roman sont parfaitement adaptées à l'ambiance contemporaine, même si le roman a été publié pour la première fois en 2007. Nous sommes, bien sûr, à Parme. Ce soir-là, la brume a rendu les alentours de la ville difficilement praticables, et il faut au moins un Soneri, qui connaît comme nul autre la cité et sa région, pour parvenir sur les lieux d'un carambolage géant, où il va, dans un premier temps tomber nez à nez avec un taureau massif échappé d'on ne sait où, puis découvrir le corps calciné d'une jeune femme. Non loin de l'embranchement d'autoroute, tout près d'un camp de nomades. La brume est lourde, poisseuse, humide, trompeuse. Comme complice de la mort qui rôde, empressée à aider le coupable à se dissimuler et à fuir. Malgré son état, on ne tarde pas à identifier la victime, une jeune Roumaine qui, bientôt, va commencer à obséder Soneri. Qui est-elle, comment est-elle arrivée là, qu'est-ce qui lui a valu ce sort terrible ? Autant de questions que ne va pas apaiser la découverte dans un bus spécialisé dans les trajets Roumanie - Italie du cadavre d'un vieux Roumain... 

Parme, le Dôme et le Baptistère - Carlo Ferrari. / CC BY-SA

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