15 octobre 2019

Stuart Neville, « Ceux que nous avons abandonnés » : un très grand roman noir

J’aime beaucoup Stuart Neville, mais ses derniers romans m’avaient un brin désorientée. Un peu l’impression que l’homme se cherchait, et le lecteur aussi, du coup ! Avec Ceux que nous avons abandonnés, aucun doute n’est permis : tout est là. Le style, l’intrigue, le contexte, l’émotion, les personnages, le suspense. Et ce quelque chose en plus qui confère à Stuart Neville toute sa singularité.

Belfast. Ciaran Devine, 19 ans, vient de passer sept ans dans un centre de détention pour mineurs. Son frère aîné Thomas, lui, est sorti deux ans auparavant. Ciaran, à l’âge de 12 ans, a été condamné pour le meurtre de M. Rolston,  le père de la famille d’accueil où il avait été placé.   Un meurtre d’une violence inouïe, à peine croyable venant d’un enfant de 12 ans. 

13 octobre 2019

Dominique Forma, « Coups de vieux » : une sale histoire…

Ah l’âge, le temps qui passe, les rides, les muscles qui ne sont plus qu’ils étaient, les idéaux en berne, et tout ce qui va avec… Comment supporter ça, cet insupportable déclin, ce naufrage, comme disent certains ? Dominique Forma a trouvé sa parade personnelle avec ce roman à la fois noir et drôle, mélancolique et culotté (ou pas), où il associe son goût pour l’intrigue et son penchant pour une certaine forme de sensualité.

Le Cap d’Agde, qu’est-ce que ça évoque pour le lecteur lambda ? Le soleil, la plage, le naturisme, et puis, le soir, pour certains, la fameuse Baie des Cochons où se retrouvent celles et ceux pour lesquels « le plaisir, c’est maintenant. Dans la vie, il faut pro-fi-ter. Trois syllabes pour que la jouissance virevolte entre tango et mambo. » Tel est le credo d’André Milke, venu passer quelques jours au château de Garens, propriété viticole appartenant à son vieil ami Luc Dallier. Ces deux-là se sont connus quarante ans auparavant : tous les deux ont fait le coup de poing sous l’étendard de la Gauche prolétarienne, combattu l’extrême-droite et la flicaille. 

7 octobre 2019

Joseph Knox, "Chambre 413" : quand un auteur tient ses promesses


Le premier roman de Joseph Knox, Sirènes (voir chronique ici ) révélait un auteur inspiré, tourmenté, surdoué. Dans l’interview qu’il m’accordait lors de Quais du polar à Lyon (à lire ici), où il présentait son premier roman, il m’avait prévenue : « Je pense que le deuxième est bien meilleur ! Le premier, j'ai la sensation que c'était du pur instinct. Je l'adore parce qu'il a changé ma vie, mais je pense que pour le deuxième, je contrôle mieux les choses. » J’ai pris cela pour une promesse, et elle est tenue haut la main… 

Chambre 413 commence par une scène de cauchemar, première d’une série de « flashes » qui vont émailler tout le roman. Tout de suite après, nous sommes replongés dans la vie de la patrouille de nuit : Aidan Waits et son coéquipier Sutcliffe  - qu’on appelle plus volontiers Sutty, vu sa fâcheuse homonymie avec le célèbre éventreur du Yorkshire – répondent à un appel venant d’une résidence étudiante de Manchester. Une jeune fille est victime de harcèlement : un homme avec qui elle a couché une fois menace de rendre publique une vidéo de leurs ébats si elle ne veut pas "remettre le couvert".    

23 septembre 2019

Graeme Macrae Burnet, « L’Accident de l’A35 » : un roman kaléidoscope

Dans La disparition d’Adèle Bedeau (paru chez Sonatine en 2018, voir chronique ici), nous avions fait la connaissance, grâce à Graeme Macrae Burnet, porte-parole d’un certain Raymond Brunet, auteur imaginaire qui ne sortit de l’anonymat que lorsque son premier roman fut adapté par Claude Chabrol, de l’inspecteur Gorski. Ce dernier avait bien voulu nous raconter sa rencontre avec sa femme Céline, qu’il avait épousée très jeune en sachant qu’ils n’étaient vraiment pas faits l’un pour l’autre. La preuve : dès le début de L’Accident de l’A35, on apprend que ces deux-là viennent de se séparer, ou plutôt que Céline vient de faire sa valise. Quant à Clémence, la fille du couple,  elle vit sa vie d’étudiante et ne s’occupe guère de son père solitaire… Qui de son côté passe beaucoup de temps auprès de sa vieille mère qui perd un peu la tête.  L’ambiance est plombante : nous sommes au cœur de la ville de Saint-Louis, qui n’a pas changé, toujours aussi triste et ennuyeuse… 

22 septembre 2019

Romain Slocombe, "La débâcle" : autopsie de l'exode

En juin 1940, deux millions de Parisiens fuient sur les routes pour échapper à l’occupation allemande qui commencera à Paris dès le 14 juin : c’est l’exode.  De nombreux cortèges sont bombardés : on évalue le nombre de victimes tuées à 100 000, sans compter les blessés… Les villes de la zone libre doivent faire face à l’arrivée massive de ceux que Pétain, en  1941, appellera les fuyards… 

L’exode, la débâcle : dans pratiquement toutes les familles, grands-parents et arrière-grands-parents  racontent cette aventure de tous les dangers. En voiture, en camion, en vélo, en moto, en charrette, en train : hommes, femmes et enfants se réfugient chez les membres de la famille ou les amis qui ont la chance d’habiter hors zone occupée. Les souvenirs sont douloureux, mais ils sont parfois aussi, paradoxalement, nostalgiques : les enfants se rappellent la campagne, les courses à travers champs et forêts, les cousins et les cousines, la famille qu’on ne voit pas si souvent…  Rappelez-vous  Jeux interdits.

19 septembre 2019

Joe Meno, « La crête des damnés » : entre roman punk et roman d’apprentissage


A l’heure où un grand magasin parisien particulièrement apprécié par la grande bourgeoisie du VIIe arrondissement fait la publicité d’une grande exposition baptisée « So punk » dont se font l’écho avec une délectation un peu effarouchée les blogs dits « tendance », il est grand temps de se demander ce que peut bien être un roman punk. Le roman de Joe Meno va-t-il nous donner la réponse ?

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Punk (définition Larousse) : "Se dit d'un mouvement musical et culturel apparu en Grande-Bretagne vers 1975 et dont les adeptes affichent divers signes extérieurs de provocation (crâne rasé avec une seule bande de cheveux teints, chaînes, épingles de nourrice portées en pendentifs, etc.) afin de caricaturer la médiocrité de la société."
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Joe Meno, dans La Crête des damnés (paru aux Etats-Unis en 2004), déborde allègrement de la définition du Larousse. Le punk dont il est question dans le roman est plutôt américain, et date plutôt des années 90, puisque c’est en octobre 1990 que démarre le roman. Les puristes, qui pensent que le punk, c’était fini en 1980, protesteront peut-être : il faut dire que le mouvement anglais, dont l’esprit « no future » et naturellement éphémère se révoltait contre l’establishment et la société, et dont la musique entendait bien mettre fin à l’hégémonie des groupes « dinosaures » des années 70, avait parfaitement rempli sa double mission.  

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