9 janvier 2020

Benjamin Myers, "Noir comme le jour" : qu'elle était sombre, ma vallée

Benjamin Myers revient, et avec lui le tandem d'enquêteurs dont on a fait la connaissance dans le premier épisode, Dégradation, paru en 2018. L'inspecteur James Brindle et le journaliste Roddy Mace évoluent, cette fois encore, dans le décor riche en paysages pittoresques et en atmosphères troublantes des Yorkshire Dales et des Pennines, cette région du nord-est de l'Angleterre nichée entre Leeds, York et Teesdale. On remarquera au passage que le Yorkshire est une généreuse source d'inspiration pour bien des auteurs de romans noirs, allez savoir pourquoi... D'ailleurs David Peace a écrit tout le bien qu'il pensait de Benjamin Myers, et ce n'est pas surprenant car la parenté entre les deux auteurs ne se limite pas à la localisation. Pour autant, n'allez pas vous imaginer une promenade touristique. Ceux d'entre vous qui ont lu Dégradation savent que ça n'est pas le genre de la maison... Les autres vont vite le comprendre.

James Brindle, grand, efflanqué, élégant, froid, le visage défiguré par un angiome, membre de l'unité d'élite spécialisée dans les crimes majeurs surnommée la Chambre froide, est en congés prolongés. Ses supérieurs lui ont fortement conseillé de prendre un repos bien mérité après l'affaire traumatisante que Benjamin Myers racontait dans Dégradation, et qui impliquait la mort violente - c'est un euphémisme - des multiples victimes d'un psychopathe à la personnalité particulièrement complexe. 

Roddy Mace, de son côté, rumine ses ambitions passées, repense à sa carrière londonienne avortée, songe à son projet de livre et, en attendant mieux, travaille pour le Valley Echo, une feuille de chou locale sans moyens ni ambition. Brindle vit seul dans son appartement tiré au cordeau, s'adonne à ses légendaires TOC et à ses exercices physiques dûment comptés, se coupe volontiers du monde extérieur. Mace, lui, habite une sorte de péniche certes originale, mais inconfortable, froide et humide. Seul, lui aussi, avec son manque d'alcool. C'est un flash d'actualités de la chaîne locale de la BBC qui va faire basculer les deux hommes de l'autre côté du miroir... 

19 décembre 2019

Cyril Torrès, "Les Hiérarchies invisibles" : trouble aventure

Les Hiérarchies invisibles est un objet littéraire singulier : roman noir, roman politique, roman d'anticipation, roman pré-apocalyptique? Son auteur, Cyril Torrès, est romancier, documentariste et vidéaste.  Le lecteur friand de classements en est pour ses frais, et c'est très bien ainsi. Févril est un documentariste en perdition : séparé de sa femme  lasse de vivre avec un fantôme, il se raccroche à ce qu'il peut, et lâche prise tout aussi souvent, s'abandonnant volontiers aux vapeurs de l'alcool, jusqu'à tomber d'ivresse dans son siège d'avion. 

Pour l'heure, Févril est à Bruxelles, à la Commission européenne, dans les pas de Poussin qui, tout en pérorant sur le Caravage et la psychologie des hommes d'ambition, lui fait part de ce qu'on attend de lui. On a apprécié son documentaire sur Lou Reed, on aimerait qu'il traque "des éléments de vie privée", qu'il "renforce des impressions". L'objet de cet intérêt singulier s'appelle Berg, personnage politique remarquable réfugié en Chine après avoir fait l'objet d'un scandale parisien pas très classe... 

18 décembre 2019

Paul Cleave, « Cauchemar », le bien nommé

Depuis plusieurs années, Paul Cleave nous alimente régulièrement en romans cruels, sauvages, tour à tour totalement imprégnés d’un humour ravageur et profondément empreints de noirceur et de violence débridée. Cauchemar relève indubitablement de la deuxième catégorie : en dépit de la date de ce billet, n’y cherchez aucun esprit de Noël, et préparez-vous à une plongée sans paliers vers des profondeurs abyssales… Une nouveauté : cette fois, nous quittons la Nouvelle-Zélande et Christchurch, en partance pour les Etats-Unis.

Noah est shériff adjoint dans une petite ville, Acacia Pine, quelque part au fin fond des Etats-Unis. Une scierie, une forêt de pins, des chemins de randonnée appréciés par les « backpackers » de tout le pays : l’Amérique profonde, tranquille, sans histoires… Sauf que le roman s’ouvre par une scène où Noah et son collègue Drew infligent un interrogatoire musclé à un suspect, Conrad, dans le cadre de la disparition de la petite Alyssa, sept ans. Pour Noah, aucun doute n’est possible : Conrad sait où se trouve la petite. Tous les indices l’accusent… 

1 décembre 2019

"The Irishman" : à voir, à lire

Les réseaux sociaux et la presse bruissent de partout au moment où Netflix sort son film star de l’année, The Irishman, de Martin Scorsese. On pense ce qu’on veut du fait que ce film sort sur cette plate-forme, privant ainsi le commun des mortels d’une vision en salle. On pense ce qu’on veut de la CGI (computer-generated imagery), cette technique qui permet de rajeunir le visage des acteurs, dont Scorsese affirme lors d’une récente conférence de presse « qu’il s’agit d’une évolution du maquillage, ni plus ni moins »  (voir vidéo ci-dessous).

En lisant les différentes interviews données par le réalisateur à ce propos, on comprend vite qu’il a résumé par une pirouette, la démarche qui l’a mené à ce choix… Côté spectateur, on est confronté à un dilemme : d’un côté, le côté un peu figé des visages passés à la  CGI ; de l’autre, LA question : quand on a affaire à un trio d’acteurs comme De Niro, Pacino et Pesci, comment imaginer de s’en passer pendant les trois quarts du film ? Car l’un des événements de cette sortie est bien la cohabitation de trois monstres sacrés du cinéma, et, enfin, l’arrivée de Al Pacino dans l’univers de Scorsese. Comme s’il avait toujours été là, alors que Scorsese confirme qu’il n’avait jamais eu les moyens de l’engager auparavant… 

28 novembre 2019

Philip Kerr, "L'offrande grecque" : treizième enquête pour Bernie

Dans son dernier roman, Bleu de Prusse (voir chronique ici), Philip Kerr nous avait entraînés à la suite de Bernie Gunther à Berchtesgaden en 1939 pour l'enquête de tous les dangers... Nous retrouvons Bernie pour une treizième aventure : nous sommes en 1957, il est employé à la morgue d'un hôpital de Munich, il ronge son frein, rumine sa solitude. Aussi quand une vieille connaissance lui propose un emploi d'inspecteur dans la plus grosse compagnie d'assurances du pays, il n'hésite pas longtemps. Un bon salaire, une voiture de fonction, un emploi honorable... Bernie a 61 ans, il se dit qu'après tout, se ranger des voitures n'est peut-être pas une si mauvaise idée. Mais son destin en décide autrement, heureusement pour nous : c'est en Grèce que va l'entraîner sa première affaire, qui bien sûr va le mener bien au-delà d'une simple escroquerie à l'assurance. Ce deuxième ouvrage publié en français après la mort de Philip Kerr  est un roman puissant, au rythme impeccable, aussi intelligent qu'addictif (voir la chronique complète ici). 

Philip Kerr, L'offrande grecque, traduit par Jean Esch, Le Seuil

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