18 novembre 2018

Joseph Knox, Sirènes : Manchester dans le noir

C'est toujours un bonheur que de découvrir un nouvel auteur de l'envergure de Joseph Knox. La première fois que j'ai entendu sa voix, c'était en 2017 au festival de Harrogate : il faisait partie du "plateau" des espoirs ("New blood") présidé par Val McDermid. Un plateau qui, traditionnellement, permet de repérer des auteurs prometteurs. De tous ceux présents lors de cette table ronde, Joseph Knox était celui dont la parole semblait à la fois la plus sincère et la plus tourmentée. L'homme, né en 1986, a travaillé huit ans sur Sirènes, son premier roman, profitant des moments de temps libre que lui laissait son job d'acheteur et vendeur au rayon polar d'une librairie de chaîne; son exigence envers lui-même était sans doute à la mesure de sa connaissance du polar contemporain... C'est ce qu'il explique, entre autres,  dans une interview accordée au site Crime Fiction Lover : "Je pense que la meilleure chose qui puisse arriver à un jeune auteur - surtout s'il écrit de la littérature noire -, c'est une rupture sentimentale dramatique. C'est ce qui m'est arrivé : pendant des années, j'ai mené une vie de misère et j'ai pourri l'existence de mon entourage : je buvais, je pleurais, je prenais des pilules, je travaillais dans des bars épouvantables, j'habitais des appartements humides, tristes, minuscules, me spécialisais dans les relations minables et sans issue, j'ai perdu beaucoup d'amis, et - surtout - j'ai lu tout ce que je pouvais lire. A l'époque, je ne pensais pas que cette lecture compulsive était en fait un travail  de recherche, je pensais que j'avais raté ma vie et que rien de changerait. Sirènes m'a servi à y déverser tout ce noir. Sans ce roman, je n'ose même pas imaginer où j'en serais aujourd'hui."
 

7 novembre 2018

John Harvey, "Une étude en noir" : un des plus grands auteurs anglais donne de ses nouvelles.

Il l'écrit dans sa préface : pendant longtemps, les nouvelles n'étaient pas le mode d'expression préféré de John Harvey : "Il fut un temps où elles me terrifiaient."  Fort heureusement pour nous, John Harvey a changé d'avis. En 2015, avec Ténèbres, ténèbres (voir chronique ici), l'auteur mettait fin à la longue carrière de son héros principal, Charlie Resnick, avec un roman magnifique et crépusculaire. C'est donc une véritable joie que de retrouver à la fois l'auteur et son héros dans ce recueil de nouvelles délectable, d'une grande richesse.

Dix textes courts qui nous permettent de retrouver Charlie Resnick, bien sûr, mais aussi deux autres personnages récurrents créés par John Harvey. Frank Elder et Jack Kiley, qui se taille la part du lion, puisque quatre nouvelles lui sont consacrées.

21 octobre 2018

Alain Claret, "Un pays obscur" : l'homme dont la vie est un roman

Alain Claret publie pour la première fois à la Manufacture de livres, mais depuis 1991, il consacre sa vie à l'écriture - romans, scénarios, théâtre, etc. Avec Un pays obscur, il va sans aucun doute conquérir un lectorat qui ne le connaît pas encore, tout en séduisant ceux qui le connaissent bien et qui attendent de lui une littérature noire, ciselée et en prise avec le monde contemporain. En 2012, avec Eden, il imaginait ainsi le débarquement à Paris des narco-trafiquants mexicains. En 2015, c'est le monde de la politique et de la grande muette qu'il étrillait avec Une étude en noir

Un pays obscur ne fait pas exception : le héros du roman, Thomas, est un journaliste de guerre tout juste revenu de Libye où il a été retenu prisonnier dans des conditions particulièrement dures. Le retour à Paris est difficile, Thomas décide d'aller habiter la maison que son père, décédé, avait achetée, tout près de Vinteuil - ville imaginaire dont le nom évoque Proust et la fameuse Sonate de Vinteuil. La maison du musicien Vinteuil, dans l’œuvre proustienne, était située non loin d'Illiers-Combray, près de Chartres. De là à imaginer la demeure du père de Thomas dans cette même région, il n'y a pas loin, mais résistons à la tentation, laissons donc Vinteuil à son mystère. 

14 octobre 2018

Arni Thorarinsson, "Treize jours" : l'adolescence blessée

Le crime, histoire d'amour, paru début 2016, constituait un pas de côté dans l’œuvre de Arni Thorarinsson (voir la chronique ici). Dans cette histoire tragique, on avait délaissé le héros récurrent de Thorarinsson, le journaliste  Einar. Le revoici au premier plan dans Treize jours

Einar se débat entre deux histoires d'amour : sa liaison dangereuse avec l'ex-banquière Margret Karlsdottir, recherchée par la police pour malversations, et son histoire avec sa collègue du Journal du Soir, Sigurbjörg. La situation du quotidien est délicate : son directeur de la rédaction, Hannes, vient de mourir prématurément, les prédateurs se précipitent, il faut nommer un nouveau directeur, vite... Essayer de constituer un ensemble de petits actionnaires pour faire face au financier qui menace l'intégrité du journal. Bref, symboliquement, sauver la liberté de la presse, rien de moins... Einar est, à première vue, le mieux placé pour prendre la place de direction, puisqu'il en assume les fonctions depuis un certain temps déjà. Mais Einar et le pouvoir, ça ne fait pas bon ménage... 

20 septembre 2018

François Médéline : l'interview en roue libre épisode 3, autour de "Tuer Jupiter"


Le 4 septembre dernier, François Médéline présentait Tuer Jupiter à la Librairie de Paris

Il y a trois semaines sortait en librairie un roman qui tranche nettement sur le ton de la rentrée littéraire, dans la forme comme dans le fond. Tuer Jupiter (voir chronique ici) fait parler de lui et de son auteur, suscite la réflexion, l’étonnement, il engendre même chez certains des réactions épidermiques. Voici donc notre interview « en roue libre », en face à face et en toute liberté, interview fleuve et spontanée, avec ses rebonds, ses chemins de traverse. Au final, comme toujours, de la lumière et, heureusement, quelques zones d’ombre… Un grand merci à François Médéline.

Cela fait quatre ans que tu n'avais pas sorti de roman. Est-ce que ton travail pour le cinéma a influé sur ton écriture ?
Dans mes deux précédents romans, je n'avais pas travaillé sur mon époque. Donc ce roman est différent car il est ultra-contemporain. Le travail pour le cinéma était lui aussi contemporain. Mais c'est plus dans la méthode de travail que j'ai pu évoluer. Elle est plus structurée, parce qu’adapter un roman au cinéma nécessite de travailler par étape, pour les producteurs, le réalisateur, c’est un travail collaboratif dès le départ. 

18 septembre 2018

Mick Kitson, "Manuel de survie à l'usage des jeunes filles" : une cavale au féminin pluriel

Manuel de survie à l'usage des jeunes filles est le premier roman de Mick Kitson, Gallois d'origine, ex-musicien de rock avec les Senators, puis journaliste et prof d'anglais. Mick Kitson vit aujourd'hui  en Ecosse, et c'est tout naturellement là qu'il a choisi de situer son roman. Certes, son récit n'est ni un polar, ni un thriller. Et pourtant, en le lisant, on éprouve la même hâte à tourner les pages que celle qui nous saisit face une intrigue à suspense. Une hâte doublée d'un plaisir de lecture et d'une émotion rares.

Quand le roman commence, Peppa et Sal, respectivement dix et treize ans, vivent depuis quatre jours dans la forêt du Ayrshire, à des kilomètres de toute habitation, en pleine nature. Toutes seules. Pendant un an, Sal a préparé leur fuite, a lu et assimilé le Guide de survie des forces spéciales, a acheté avec la carte de crédit de sa mère ou de son compagnon tout ce qui était nécessaire à leur expédition. Il fallait partir. 

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