27 mai 2020

Lectures confinées

Le confinement a exercé sur tout le monde des effets aussi délétères qu'inattendus. Chez moi, il s'est manifesté par une véritable incapacité à aligner trois lignes sur mon ordinateur. Ce qui, heureusement, ne m'a pas empêchée de lire... Voici donc une tentative d'auto-rééducation, avec un tour d'horizon, par ordre chronologique de lecture, de certains titres qui m'ont accompagnée et enthousiasmée ces dernières semaines.


 Wojciech Chmierlarz, La Cité des rêves
La sortie d'un nouveau roman de Wojciech Chmielarz est non seulement un plaisir attendu, mais est devenue un des événements réguliers qui rythment la vie de l'amateur de polars : c'est qu'il a réussi là où tant d'autres ont échoué. Son héros l'inspecteur Mortka, dit le Kub, a acquis une épaisseur, une présence physique qui lui valent la fidélité des lecteurs des premiers jours mais aussi l'enthousiasme des nouveaux venus.  Avec La Cité des rêves, voici donc le quatrième volume des enquêtes de Jakub Mortka. Mortka et sa partenaire d'enquête l'aspirante Suchocka, dite La Sèche vont, pour la deuxième fois, faire la preuve du fonctionnement chaotique mais terriblement efficace de l'étrange couple qu'ils forment. Ce couple on ne peut plus mal assorti est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles la série "accroche" si bien : un peu comme Siobhan avec John Rebus à leurs débuts, le Kub et la Sèche se provoquent, se font concurrence, se complètent et se sauvent la mise mutuellement, créant ainsi un ressort narratif de plus pour une série déjà bien ancrée dans notre imaginaire.

12 mars 2020

Adrian McKinty, "La chaîne" : un thriller imparable

Adrian McKinty est une vieille connaissance, et mérite qu'on raconte un peu son histoire. Sa formidable série Sean Duffy, qui met en scène un flic catholique en Irlande du nord, a remporté de nombreux prix, lui a valu une presse dithyrambique, mais ne lui a pas rapporté un kopek... En France, les derniers volumes de la série n'ont même pas été traduits - on espère que cette injustice sera réparée d'ici peu. En bref, Adrian McKinty, fauché comme les blés, réduit à devenir chauffeur Uber et barman, avait carrément perdu sa maison... Dans une interview accordée au Guardian, il confie : "Quand nous avons été expulsés de la maison, j'étais là, devant chez moi avec les enfants, toutes leurs petites affaires étaient sur le trottoir et je me disais : 'Adrian, qu'as-tu fait de ta vie?'" 

Un soir, il reçoit un coup de fil de l'agent littéraire Shane Salerno, qui travaille en particulier pour Don Winslow. Ce dernier lui avait dit que McKinty était au bout du rouleau et qu'il envisageait d'arrêter l'écriture. L'agent demande à McKinty s'il aurait, par hasard, un manuscrit dont l'histoire se déroulerait aux Etats-Unis. Coup de chance, McKinty avait dans ses tiroirs un vieux projet dont il raconte l'intrigue à l'agent : une histoire de chaîne, d'échanges de kidnappings. Salerno lui demande d'écrire cette histoire et lui envoie 10 000 $. McKinty lui envoie les 30 premières pages et là... Salerno lui interdit d'arrêter d'écrire et le somme de terminer ce projet. Résultat : un contrat d'édition à 6 chiffres, et, juste avant la sortie du livre, un deal à 7 chiffres avec Paramount.

11 mars 2020

Hannelore Cayre, "Richesse oblige" : la fin et les moyens

Qui n'a pas lu La Daronne ? Personne ne lève le doigt ? C'est normal, le roman d'Hannelore Cayre a été un des best-sellers récents dans le domaine du polar. Succès largement justifié (voir la chronique ici et l'interview là). D'ailleurs, l'adaptation cinématographique sort à la fin du mois, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre. Autant dire que le nouveau roman d'Hannelore Cayre était attendu. Le voici, et voilà ce qu'il en est.

Le roman, comme La comtesse aux pieds nus,  commence dans un cimetière : nous sommes au Trocadéro, et la tante de la narratrice, 98 ans au compteur, a rendu l'âme quatre jours auparavant. A son enterrement sont rassemblés des gens que la narratrice n'a jamais vus de sa vie, bien qu'elle ait passé les huit derniers mois à veiller sur sa tata. Le Bottin mondain, sans doute ? Une de Rigny, vous pensez ! Blanche de Rigny, la narratrice, accompagnée par son amie Hildegarde, sa fille Juliette et leurs deux chiens, sont là toutes les trois, et personne ne les salue... C'est que Blanche est l'héritière, et que l'héritage est ... considérable. D'ailleurs, le trio se prépare à partir pour les îles Vierges britanniques, où la famille de Rigny possède une somptueuse villa bien à l'abri du fisc...

5 mars 2020

Frédéric Paulin, La Fabrique de la terreur : face aux traumatismes

Avec La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin clôt sa trilogie consacrée aux réseaux terroristes. Après La Guerre est une ruse (2018 - voir chronique ici et interview là) et Prémices de la chute (2019 - voir chronique ici ), l'auteur nous amène en décembre 2010, à Sidi Bouzid, en Tunisie. Le jeune Mohamed - Tarek de son vrai prénom - est épicier ambulant. Pas par choix : à Sidi Bouzid, le travail se fait rare et Mohamed, qui a quitté le lycée en terminale, doit subvenir aux besoins de la famille. Mais pas à n'importe quel prix. Ce jour-là, Mohamed Bouazizi n'en peut plus : il a pris trop de claques, subi trop d'humiliations. Une bouteille de térébenthine, une allumette : c'en est fini des beignes, c'en est fini de la vie pour Mohamed Bouazizi, qui ne saura jamais ce que son geste va déclencher. Nous sommes début 2011, les printemps arabes en sont à leurs balbutiements. En Tunisie, les réactions au suicide de Mohamed Bouazizi sont immédiates et violentes. La colère est à son comble : "Ben Ali dégage!", tel est le mot d'ordre du printemps tunisien.

4 mars 2020

Gabino Iglesias, Santa Muerte : Sainte Mort, priez pour lui

Austin, Texas. Gabino Iglesias n'est pas du genre à prendre des gants : dès la première page, Fernando est braqué, enlevé, dépouillé, emmené dans le coffre d'une voiture, tabassé par des hommes qui ne plaisantent pas, avec à leur tête le dénommé Indio, un tatoué à l'haleine fétide. Fernando apprend à ses dépens que lorsqu'on est dealer, il n'est pas prudent d'écouter de la musique avec les écouteurs de son Ipod réglés à fond. Quand on est dealer, il faut garder une oreille attentive, sinon... C'est le moment ou jamais pour lui d'invoquer Santa Muerte, sa protectrice. S'il s'en sort à peu près indemne, le malheureux Nestor, lui aussi capturé par les sales types, n'aura pas la même chance. Devant les yeux écarquillés d'horreur de Fernando, il perdra deux de ses doigts, et finira décapité... 

On l'a bien compris, nous ne sommes pas dans le milieu policé des affaires, ou plutôt si, celui des affaires de dope. Les hommes qui ont enlevé Fernando et décapité Nestor font partie du fameux gang historique de la Salvatrucha, et ils ont un sens de la communication un peu particulier, c'est tout. Le message ?  Il s'adresse à Guillermo, dit el gordo, le chef de Fernando, instamment prié d'abandonner aux nouveaux arrivants de la Salvatrucha la majeure partie du territoire qu'il contrôle. Autant lui demander d'aller se pendre : le centre ville est sa principale source de revenus. Santa Muerte a du boulot...

5 février 2020

Patrick Delperdange, "C'est pour ton bien" : retour en ville

Un des courts romans de Patrick Delperdange s'intitule Patrick Delperdange est un sale type. Nous n'irons certes pas jusque-là, et nous nous contenterons d'écrire que Patrick Delperdange est un drôle d'écrivain. En France, le grand public le connaît surtout pour ses deux romans un peu vite catalogués "polars ruraux" sortis à la Série noire (Si tous les dieux nous abandonnent, voir chronique ici) et chez Equinox Les Arènes (L'Éternité n'est pas pour nous, voir chronique ici). Il faut dire que nous autres, lecteurs français, n'avons pas facilement accès aux nombreuses autres publications de notre auteur belge : romans, nouvelles, romans jeunesse, BD, théâtre, pratiquement aucune forme d'écriture n'est étrangère à la plume fantasque et affûtée de Patrick Delperdange.

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