24 novembre 2013

Paris Polar 2013 : Quand le polar fait mal avec Sandrine Collette, Pascal Dessaint, Jérémie Guez et Karim Madani

Face à Sandrine Collette, Pascal Dessaint, Jérémie Guez et Karim Madani, Hervé Delouche, président de 813, et Gwenaëlle Desnoyers s'interrogent sur le ressort du roman noir, et constatent que, même en l'absence de serial killers terrifiants, le noir garde toute sa puissance. Morceaux choisis.







Sandrine Collette
Ce qu'on me dit souvent, c'est que mon roman est pratiquement inclassable. Et aussi qu'il est très noir, sans espoir. Malheureusement, les faits que je relate dans mon roman ont leur pendant dans la vie réelle : les femmes de Cleveland, ces femmes anglaises qui viennent d'être libérées de trente ans d'esclavage... Toutes ces histoires dépassent ma fiction. (...) Le premier choix que fait mon héros, c'est de retrouver son frère qu'il a agressé plusieurs années auparavant, pour s'assurer qu'il est bien dans l'état qu'on lui a décrit, celui de légume. Les choses se passent mal, il est poussé à la fuite. Et il se retrouve en pleine campagne, à faire des randonnées sur des chemins qui n'existent pas sur les cartes IGN. Et là... Cet homme, Théo, qui se représente au départ comme un homme tout-puissant, finit par se retrouver dans une situation terrible. Ces personnes existent, qui se croient invincibles, à l'abri des lois et des règles, et qui un jour tombent sur plus fous qu'elles. Là, au fil du temps, jour après jour, heure après heure, Théo se rend compte, tout simplement, que ce n'est pas facile de vivre...



Pascal Dessaint
J'ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que la nature était une matière extraordinaire pour la littérature. Le roman noir c'est aussi une littérature d'ambiance... Et depuis trop longtemps, tout ce mal qui est fait à la planète m'a convaincu que je pouvais mêler mon désir d'écrire des histoires et mon engagement environnemental. Mon livre parle d'une bande d'amis où va se créer une tension suite à un projet routier. Un projet porté par un homme attaché à l'idée de progrès. Mais l'expert qui doit valider le projet en termes d'impact environnemental est son meilleur ami... D'où un conflit, des personnages qui vont se poser des questions, plus ou moins impliqués dans les problématiques environnementales. Ce conflit va perturber profondément les relations entre ces personnes, et mettre en lumière leur engagement plus ou moins sincère. Et le mal guette, physiquement et affectivement... C'est vrai, un de mes personnages, Marc, dit à un moment : "Les amis sont parfois plus redoutables qu'une corde pour se pendre." Et effectivement le sujet du livre, c'est l'amitié malmenée. Force est de constater, quand on a un peu d'expérience de la vie, que l'amitié peut parfois être redoutable. Car quand on a tant aimé, on peut beaucoup se détester. Mais il reste toujours un peu d'affection, malgré la difficulté qu'il y a à vivre des relations affectives, amour ou amitié. Ce qui m'intéresse, ce sont les sentiments, les relations entre les êtres.



Jérémie Guez
J'ai été frappé par la "gentrification" des quartiers populaires de Paris, par le fait que des gens qui vivaient dans ces quartiers ont été déplacés, d'abord en petite couronne, puis plus loin encore. Un phénomène qui a un impact terrible sur ces populations (...). Dans mon dernier livre, je parle d'un détective "amateur" : ce qui m'intéressait, c'était justement de ne pas avoir affaire à un "expert", mais à quelqu'un qui fait ce qu'on lui demande... Je n'ai aucune fascination pour les losers, mes personnages sont majeurs et vaccinés, ils font leurs choix. Avec les conséquences qui vont avec. Dans mon dernier roman, Idir n'est à l'aise nulle part, ni dans son milieu d'origine, ni dans le milieu où il est amené à "travailler". D'où des rapports d'amitié qui sont forcément biaisés. Idir n'arrive pas à se placer par rapport à son père, il fait preuve d'une sorte de cynisme de façade typique des personnages de privés à la Chandler. Sous le cynisme, la fragilité.



Karim Madani
La ville est une obsession et une fascination pour moi. Paris, le sud de Paris plus précisément. Et puis j'ai voulu créer une mégalopole moderne, avec un côté un peu plus trash, un peu plus fantastique, tout en restant dans le roman urbain pur et dur. Un jour, chez moi, j'écoutais du Sun Râ, et j'ai inventé Arkestra, ma mégalopole, qui mèle Paris, New York, Baltimore. C'est un plaisir d'être l'architecte de cette ville. Quand j'étais jeune, nous avions vraiment un territoire bien déterminé : on n'allait jamais au-delà de Jussieu... Je suis parti du Paris des années 70, avec les frères Zemmour. Et je suis aussi fasciné par l'histoire du gangstérisme juif aux Etats-Unis. Je parle de petits dealers, ceux qui commencent par vendre de la beuh dans les bar mitzvah... Et puis j'ai aussi voulu dépasser un peu le côté archétypal qui vient de ma fascination pour la BD, en développant une relation entre une mère et son fils. J'ai vu dans ma jeunesse beaucoup de vieilles femmes seules qui vivaient dans de vieux logements aux papiers peints abominables, avec leur chat. Je trouve que la façon dont certains seniors sont traités est révoltante... Et pour reparler de la gentrification, c'est vrai qu'on est dans une situation absurde où on retrouve des boutiques d'aromathérapie dans des quartiers où il y a 15 ans il y avait des bistrots à pastis... La ville perd son âme : j'aime l'idée que dans un quartier, on peut encore sortir les tables et jouer sur les trottoirs. Or ça n'est plus possible, et Arkestra est une caricature de ces villes qui ont perdu leur âme.

Sandrine Collette, Des noeuds d'acier, Denoël - En savoir plus
Pascal Dessaint, Maintenant le mal est fait, Rivages En savoir plus
Jérémie Guez, Du vide plein les yeux, La Tengo En savoir plus
Karim Madani, Casher Nostra, Le Seuil

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