15 décembre 2014

Une enquête Babelio sur les lecteurs de polar

Le 11 décembre dernier, Babelio présentait au Centre National du Livre les résultats d'une étude menée auprès de ses membres (résultats à voir ici). Vincent Monadé, grand amateur de polars et président du CNL, présidait la manifestation. Marie-Caroline Aubert (Seuil policiers), Alice Monéger (Le Masque) et Céline Thoulouze (Belfond) avaient accepté d'apporter leur éclairage à ces résultats parfois surprenants. A garder à l'esprit : les résultats sont forcément biaisés par le fait que les personnes interrogées faisaient toutes partie de Babelio, dont le public est principalement composé de femmes. Morceaux choisis.



Vincent Monadé : Une bonne partie du public est venu au roman noir avec Dashiell Hammett, Horace McCoy, Chester Himes et plus tard Chandler, au moment où le marxisme a pensé que l'Amérique allait être la Terre de la révolution. Elle ne l'est pas, bien au contraire, une contre-révolution très forte se crée, avec les syndicats dévoyés par la Mafia, entre autres. Là, le genre se transforme complètement. Hammett est un agent de la Pinkerton, je pense qu'il écrit des romans noirs en réaction à ce qu'il fait, en partie au moins. La clé de verre et Moisson rouge sont deux très grands romans politiques.
Le genre explose littéralement, et produit plein de petits, avec le néopolar à la française - qui est à mon avis beaucoup trop politique - mais aussi de très grands textes : Manchette, Pouy, sans oublier Raynal - Né de fils inconnu est un des plus grands polars que j'aie lu. Avant, il y avait eu autre chose pourtant mais il y avait un très grand manque de culture sur le polar. Et puis il y a eu les Italiens, les Latino-américains au moment où ils se lancent, et qui écrivaient des livres politiques dans des conditions où c'était autrement plus dangereux qu'en France. Rolo Diez fera de la prison.
Une nouvelle explosion a lieu au tournant des années 80, au moment où le genre prend une ampleur tout autre par rapport à la grande époque de la série noire de Duhamel, où on sait que les textes étaient massacrés, tronqués, etc. On part alors sur la collection de Guérif avec des nouveaux entrants : le tueur en série, qui aujourd'hui nous tombe des mains. Mais le tueur en série, c'est aussi Thomas Harris, Michael Connelly, Un tueur sur la route de Ellroy, des œuvres magistrales. Et là, il se crée une appétence du public, Bourgoin commence à sortir ses livres sur les tueurs en série. A l'époque, j'étais libraire au Divan quand la librairie se trouvait encore à St Germain des Prés, et je vous assure que pour pouvoir faire une vitrine polar, ça n'était pas simple. On ne faisait pas de vitrine polar dans une librairie convenable. Le genre devient très populaire, des lecteurs viennent à la lecture par le polar. Il sort au Masque un livre magnifique de Andrea H. Japp, alors complètement inconnue, 130 pages, magistral : La femelle de l'espèce. D'un seul coup, l'offre devient protéiforme, magnifique :  10/18 fait des choses incroyables autour de John Crosby, le polar humoristique arrive. On redécouvre les historiques, les reines du crime continuent à bien se porter grâce à Elizabeth George et Mary Higgins Clark, qui n'est pas ma tasse de thé mais qui popularise le genre.
L'offre devient énorme, avec au milieu de tout ça l'auteur phare de cette période, James Ellroy et le Quatuor de Los Angeles, notamment Le grand nulle part. Les auteurs de polars prennent place parmi les plus grands auteurs de l'époque. Jim Harrison, Les légendes d'automne, c'est du polar! Le genre devient un genre majeur, qui va continuer à être traité par les médias avec une espèce de mépris dépourvu de toute compréhension de ce qui est en train de se passer. Pourtant, quand James Sallis a sorti Le Faucheux, ça aurait dû faire du bruit: on était là face à l'écriture d'un poète qui écrit du polar. Donc les lecteurs de polars forment une espèce de communauté un peu méprisée par les autres.
Et puis ça va rechanger au moment où les lecteurs de polar qui ont grandi avec le polar, ceux qui savent ce qu'ils doivent à Guérif, Duhamel ou Raynal, vont devenir à leur tour critiques ou éditeurs. On va voir apparaître Sonatine, des choses structurantes chez Seuil policiers, la Série noire se réinvente avec Masson autour de Nesbö ou de DOA. Et pourtant on reste sous un plafond de verre qui fait que jamais un polar n'aura le Prix Nobel. Mais aujourd'hui, les auteurs de polars s'en foutent car ils savent que leur public est là. Alors c'est vrai, il y a aussi beaucoup de mauvais livres dans le polar, comme partout. Mais on continue à faire des découvertes incroyables, par exemple avec Ron Rash. C'est donc une littérature de curieux : moi, je déteste les "reines du crime", mais si on me donne un Elizabeth George des années 90, je suis ravi. Donc tout le monde s'y est mis, pas toujours avec le même bonheur. Si le polar disparaissait aujourd'hui, il y aurait du souci à se faire pour les bilans de fin d'année.
Cette littérature qui a ses grands combats, ses scissions, s'est définitivement imposée comme une littérature grand public. Manchette disait : " On lit toujours chez les feuillistes, parlant d'un roman : "C'est davantage qu'un simple polar". Le roman noir, grandes têtes molles, ne vous a pas attendus pour se faire en ce siècle une stature que la plupart des écoles romanesques de ce siècle ont échoué à atteindre."

Après avoir livré les résultats de l'étude, les invitées ont enchaîné sur la suprématie apparente du polar scandinave.
MCA : Cette passion pour le polar scandinave me paraît être en train de reculer. Il faut dire qu'aujourd'hui, un Scandinave sur 4 doit écrire des polars! Il y a eu des choses avant, quand même, Mankell bien sûr, mais aussi Sjöwall et Wahlöö, même s'ils n'ont pas été beaucoup lus. On en a assez des ces romans qui commencent par une femme en train de faire une quiche !  Certains libraires me supplient : "S'il te plaît, ne publie pas de Scandinaves !
AM : Je crois qu'il y a un déplacement vers l'Europe de l'est.. En Allemagne aussi, il y a des choses intéressantes. Cela fait longtemps qu'on est sorti des inspecteurs Derrick et Schimanski. Il y a de très bons livres. Mais il est vrai que je lis l'allemand, cela facilite les choses. Il y a aussi des choses formidables en Afrique du sud, au Kenya, en Namibie. C'est intéressant parce qu'on apprend sur la politique.
CT : Ce qui me réjouit dans cette étude, c'est la force du polar français.  Les auteurs français sont de plus en plus crédibles auprès des lecteurs. Les lecteurs ont changé, et peut-être nous éditeurs avons-nous mieux fait notre travail en termes de découverte, de suivi des auteurs. Beaucoup de lecteurs sont contents de voir qu'il y a de bons auteurs français. Et puis il y a aussi, c'est vrai, une certaine lassitude envers le polar scandinave.
 
Autour du peu d'auteures et de ce qui est perçu comme la féminisation de la fonction éditoriale et ses effets éventuels sur la production éditoriale  :
MCA : Il y a quand même Camilla Lackberg... Le syndrome de la quiche. Et puis il faut dire que même dans la Série noire, certaines auteures écrivaient sous pseudo pour qu'on ne sache pas qu'elles étaient des femmes... En France, il n'y a guère que Dominique Manotti qui écrive du noir. Je pense aussi à Brigitte Auber, voire à Maud Tabachnik.
CT : Il ne faut pas oublier Karine  Giébel, qui écrit quand même des choses horribles, Barbara Abel aussi chez qui tout commence dans un univers très féminin, très doux, avant de tomber dans l'horreur totale.
MCA : Oui justement, c'est plus de l'horreur que du polar.
AM : Je reconnais qu'il y a des manuscrits "masculins" que je n'ai pas envie de lire, les thrillers financiers, les livres d'action à la Bruce Willis par exemple.

Et là intervient la reconnaissance du biais fort induit par les personnes interrogées (Babelio, site principalement fréquenté par des femmes) et des considérations sur la majorité de femmes qui liraient des polars).
AM : Il est évident que certains genres et certains auteurs sont plus lus par des femmes que par des hommes. Mais un Philip Kerr, par exemple, a un lectorat essentiellement masculin. En revanche, sur les salons, on constate que les gens qui font la queue pour faire signer leursl ivres ne sont pas les mêmes suivant les auteurs

En tant qu'éditeur, faites-vous la différence, entre ces publics?
MCA : Je ne veux pas la faire.
CT : Je ne suis pas d'accord, on est bien obligé.
MCA : Aujourd'hui, il  y a de moins en moins de libraires spécialisés en polar. A une époque, je faisais des formations pour les vendeurs de la FNAC. Même à l'époque, certains vendeurs ne savaient même pas qui étaient Hammett, ils n'avaient rien lu parce qu'on pouvait les envoyer un mois sur le rayon polar, le mois suivant sur les guides touristiques, etc. Aujourd'hui, il n'y a même plus de formations.
CT : Je suis ravie de voir que je peux échanger avec les lecteurs de polars, même sur les autres sujets, y compris la littérature blanche.
VM : Quand même, si vous donnez J'ai tué Dora Suarez à une personne qui a lu deux Agatha Christie.. vous ne la reverrez jamais. Même chose pour Ellroy : vous donnerez plutôt LA Confidential à un lecteur qui ne connaît pas bien.
AM : La base de notre métier et de celui de libraire, c'est de partager ce qu'on a aimé.
MCA : On prend un texte, on le lit, on trouve ça formidable. Et puis on le publie, ou on ne le publie pas parce qu'on sait qu'on sera dix à trouver ça génial. En revanche, je ne vais pas me forcer non plus à publier un texte très mauvais sous prétexte qu'il se vendra bien. Je ne peux pas m'y résoudre, ce qui ne fait pas de moi l'éditrice qui rapporte le plus d'argent...

Là, un bref échange sur le peu d'importance accordée aux prix littéraires polar, avec un consensus sur le peu d'incidence des prix sur les succès de librairie. Avec, bien sûr, les exceptions qui confirment la règle : l'éditrice d'Albin Michel affirme que le prix des lectrices de Elle apporte beaucoup de lecteurs, pour peu que les commerciaux sachent y faire..
VM : et puis maintenant on a des Prix Goncourt, et même le Nobel. Car Rue des boutiques obscures, c'est un polar.
Suit une discussion sur le manque de journalistes spécialisés et le désintérêt de la presse écrite et télévisée
MCA précise à quel point elle apprécie les petits billets rédigés par les libraires et posés sur les livres. Et déplore que la plupart des critiques spécialisés polar se soient fait mettre à la porte (Gérard Meudal par exemple).  Le vrai critique de polar est une espèce en voie de disparition.
CTH: C'est un vrai paradoxe : alors que le lectorat est de plus en plus nombreux, il y a de moins en moins de critiques spécialisés. D'où l'intérêt des blogueurs qui ont de plus en plus de contact avec les éditeurs.
MCA : De plus, les papiers dans la presse ne sont pas forcément prescripteurs. Je me rappelle un roman qui avait eu une double page dans Libé, et dont on n'avait pas vendu un exemplaire de plus...
AM : En fait, les journalistes sont plutôt suiveurs. Une fois qu'un auteur a du succès, on s'y intéresse.

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