15 décembre 2025

Geoffrey Household, Le Solitaire: de la partie de chasse au manuel de survie en passant par le roman d'espionnage

Riche idée que de rééditer Le Solitaire, de Geoffrey Household, paru en 1939 et traduit pour la première fois en français en 1988 chez Christian Bourgois. Le roman fait l'objet d'une adaptation au cinéma signée Fritz Lang, Chasse à l'homme, sortie en 1941, en pleine Seconde guerre mondiale, et connaît un succès immédiat malgré un postulat de départ plutôt gonflé, on va le voir. Household, né en 1900 et mort en 1988, est diplômé d'Oxford, et a commencé sa carrière comme... banquier à Bucarest avant de travailler dans l'import-export. Il part aux Etats-Unis où il gagne sa vie en écrivant des textes  alimentaires, puis rentre au bercail et commence à voyager au Moyen-Orient, en Amérique du sud et en Espagne avant la guerre civile. On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'il sera agent du SIS pendant la guerre. Il mènera une carrière d'écrivain très prolifique jusqu'à sa mort. Le site internet que lui consacre sa famille nous apprend que Geoffrey Household était un "vrai Anglais" : amoureux des chats (sic), du jardinage, et aimait à se qualifier d'artisan plutôt que de romancier. Alors, roman d'espionnage, roman politique, roman d'aventures ? Le Solitaire est tout cela à la fois en plus de faire partie de ces livres capables de vous garder éveillé tout au long de la nuit...

Le narrateur, dont on ne connaîtra pas le nom, est quelqu'un qui occupe une place importante dans la bonne société anglaise. C'est aussi, et surtout, un chasseur. Au début du roman, on le retrouve quelque part en Europe, et son gibier n'est nul autre que celui qu'il appelle "Le Grand Homme". Un tyran, un dictateur, une cible bien protégée : nous sommes en 1939, inutile d'être historien pour mettre un nom sur ce gibier-là. Manque de chance, pour lui et pour le monde, notre narrateur manque sa cible, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Et finit par se transformer en gibier à son tour. Capturé, torturé par la sécurité, il parvient à s'enfuir dans un état lamentable. Comment regagner l'Angleterre alors qu'il a à ses trousses les agents du gouvernement du pays où il se trouve ? Voilà la première épreuve d'une longue série, avec une traversée en bateau particulièrement épique. Bon an mal an, il parvient à regagner Londres où il rencontre en catimini un ami fidèle qui va lui permettre de se procurer argent et matériel de survie. Car il a bien compris qu'en Angleterre aussi, il est poursuivi, et pas seulement par les agents de l'ennemi... Course poursuite dans le métro londonien, meurtre d'un de ses poursuivants, ruses de Sioux pour échapper à la mort. Bientôt, notre héros comprend qu'il n'a guère le choix : il va falloir disparaître dans son propre pays, le temps de se faire oublier. Disparaître, certes, mais où ? Le narrateur choisit le Dorset, la région chère à Jane Austen. "Un comté reculé, coincé entre le Hampshire qui devient une grande banlieue et le Devon qui est une région de loisirs." L'homme s'équipe de vêtements chauds, d'un duvet et des outils nécessaires au campeur randonneur aguerri. Et le voilà parti, incognito et en train.

Marshwood Vale - Dorset
By Derek Harper, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12995716

Le Dorset, c'est bien mais c'est vague... Notre homme explore, toujours en se cachant et en utilisant mille ruses pour échapper à ses poursuivants. Après s'être procuré un véhicule improbable et peu discret - un tandem pourvu d'un side-car - le voilà parti à la recherche du lieu parfait pour vivre caché. A partir de là, Household nous offre un panorama en forme de longue promenade à travers une campagne anglaise minutieusement décrite, entre fermes, troupeaux de vaches et autres boucs amicaux. Il roule de nuit, pour plus de discrétion, et finit par faire une halte du côté de Marshwood Vale où il trouve un lieu idéal, caché par les fougères et les frênes, "truffé de terriers de lapin". C'est là qu'il va se mettre à creuser son propre terrier à l'abri des regards, au prix d'un travail aussi interminable que pénible. Il lui faudra une semaine pour être enfin satisfait de son abri. Alors commence l'épisode "survivaliste" du roman : comment un gentleman, certes sportif et chasseur, va-t-il devenir cet être qui se confond avec la nature, capable de s'adapter à tout ? 

Au fil des pages, on en apprend un peu plus sur les motivations de cet homme qui voit sa vie basculer après avoir tenté d'assassiner un dictateur. Car on n'a pas affaire à un militant, à un activiste ni à un pacifiste, mais bien plutôt à un homme qui venge la mort d'une femme aimée. On n'en saura pas beaucoup plus : le narrateur n'est pas homme à s'épancher. En revanche, il se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau d'une sorte de combinaison entre survivant et super-héros et prend un plaisir évident à raconter ses ruses, les dispositifs qu'il imagine pour garantir sa sécurité, ses relations étranges avec le reste de l'humanité dont il finit par se couper radicalement, et son amitié avec... un chat sauvage qu'il baptise Asmodée et qui lui servira de confident, voire de conseiller muet.  

Jusqu'au moment où un poursuivant plus rusé et plus opiniâtre que les autres finit par le débusquer et le pousser dans ses retranchements lors d'une confrontation mémorable. L'agent Quive-Smith, c'est son nom, est lui aussi un chasseur sans pitié : la chasse à l'homme l'amène à l'entrée du "terrier" du narrateur, et le long combat, dont on taira bien sûr l'issue, sera un véritable duel physique et psychologique entre les deux hommes. Vous savez combien on hait ce qualificatif de "haletant" qu'on associe trop souvent à des suspenses poussifs. Avec Le Solitaire, qui entretient du début à la fin un suspense d'autant plus efficace qu'il est ambigu, le lecteur se retrouve littéralement à bout de souffle. Pas de baisse de régime, pas un moment de répit, un style aussi brillant - même s'il est daté, ce qui lui confère un charme certain !- qu'intelligent, une approche à la fois psychologique et morale tout en nuances et en mystères préservés, des descriptions savoureuses et sans mièvrerie de la campagne anglaise : décidément, Geoffrey Household méritait d'être débusqué !

Geoffrey Household, Le Solitaire, traduit par Patrick Signard, Rivages / Noir


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