3 mars 2021

Tana French, "L'arbre du mal" : traumatisme et révélations


Dans L'Arbre du mal, Tana French abandonne son habituelle brigade criminelle de Dublin, dont nous connaissons chaque membre puisque, tour à tour, ils ont tenu le premier rôle dans ses romans les plus récents. En revanche, nous restons à Dublin, où le jeune Toby, bien né, beau gosse, se fait les dents en prenant en charge la communication d'une petite galerie d'art. Tout va bien pour lui: il aime bien son métier, ses amis, les fêtes auxquelles il participe, les soirées au pub. Et son adorable petite amie Melissa, qui tient une boutique de déco dans  le quartier deTemple Bar et qui lui est également très attachée. Toby présente bien, il a de bonnes idées pour développer la renommée de son employeur. Un jour, il va un peu trop loin : entre cynisme et inconscience, il monte un coup de com pas très propre, et au moment de rendre des comptes, il s'arrange pour faire porter le chapeau à un de ses collègues. Ça n'est pas bien.

Le retour de bâton ne va pas tarder. Toby se fait sauvagement agresser un soir chez lui, dans son bel appartement design, et se retrouve à l'hôpital, gravement blessé. La convalescence sera longue, et la guérison incertaine. Sa  mémoire est en lambeaux, il est incapable de se concentrer, il souffre de crises d'angoisse, son corps lui joue des tours, il ne peut plus travailler, il a du mal à s'exprimer. Rien ne va plus. Le jeune loup prometteur, du jour au lendemain, est devenu un être fragile, perturbé, craintif. Le retour à l'appartement est un vrai cauchemar, aussi lorsque sa famille lui demande de s'installer dans la provisoirement dans la maison familiale où son oncle Hugo, atteint d'une tumeur au cerveau inopérable, vit ses derniers moments, il accepte. Est-ce vraiment une bonne idée ? Cette maison est le lieu de ses meilleurs souvenirs d'enfance. Le jeune homme est loin d'être seul, ses amis et sa famille lui sont fidèles, Melissa est attentive. 

Maison georgienne à Dublin

Nous voilà donc confrontés à ces deux hommes, chacun à une extrémité de sa vie, et tous les deux en proie aux mauvais tours que peuvent nous jouer notre corps, notre cerveau et notre mémoire. Ces deux-là cohabitent dans la vieille maison, ces deux-là, tour à tour, s'aiment et s'agacent. Pour Toby, le provisoire dure... et contrairement à ce qu'il espérait, son "moi" d'avant l'agression ne semble pas pressé de faire son retour... Pire encore, les angoisses de Toby sont de plus en plus inquiétantes. Et le réel s'en mêle : on va retrouver un corps dans le fond du jardin idyllique, bien caché dans le creux d'un arbre. La police, en plus de sa recherche des agresseurs de Toby, va devoir s'attaquer à une autre enquête...

Quelle est l'enquête la plus passionnante ? L'identité des agresseurs, l'origine du cadavre ou le devenir de Toby ? Tana French fait coup double : on se gardera bien de s'arrêter à l'affaire criminelle, car la partie la plus impressionnante du roman est sans aucun doute la plongée vertigineuse à laquelle l'autrice nous invite. La solidité et la permanence d'une identité, les ravages qu'un traumatisme peut exercer, les dommages irréversibles qu'il entraîne : telles sont les questions que Tana French explore avec intelligence, sensibilité et une minutie pratiquement chirurgicale. Que cachent les portes interdites de la mémoire de Toby ? Qui est-il vraiment ? Le roman décrit à la première personne l'irruption violente d'un traumatisme dans une vie bien réglée, la destruction inexorable qu'il provoque. Le double suspense qu'il ménage va bien au-delà du thriller psychologique, et laisse le lecteur en proie à des interrogations existentielles majeures. Sans oublier de répondre au-delà des espérances aux attentes de l'amateur de roman noir exigeant...

Tana French, L'arbre du mal, traduit par Estelle Roudet, Calmann-Lévy

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