1 février 2021

John Harvey, "Le corps et l'âme" : Adieu aux armes pour Frank Elder


En 2015, avec Ténèbres, ténèbres (voir chronique ici), John Harvey mettait un point final à la carrière d'un de ses deux principaux héros récurrents, Charlie Resnick. Il annonçait du même coup qu'il mettait un terme à sa carrière d'auteur de romans policiers, préférant se consacrer à d'autres projets (théâtre, poésie, musique...). La parution de Le corps et l'âme est donc à la fois une divine surprise et le résultat d'une démarche logique, puisqu'il raconte la fin de la carrière de Frank Elder, le deuxième héros créé par John Harvey, qu'il aura mis en scène dans quatre romans aux titres symboliques : De chair et de sang, De cendre et d'os, D'ombre et de lumière et enfin Le corps et l'âme. On trouvera d'ailleurs dans son interview de 2014 des réponses aux questions qu'on se pose inévitablement face aux héros récurrents et à leurs auteurs.


Frank Elder vit en Cornouaille, dans une maison en limite de village, en bordure de champs et non loin de la mer. De là, on entend les mouettes, on voit les bateaux, on sent le vent. Frank Elder pense à sa fille, Katherine, qu'il n'a pas revue depuis un malentendu persistant survenu lors de la remise de diplôme de Katherine. Il ne sait même plus très bien où elle habite. Il vit donc là, confit dans ses habitudes et sa mélancolie, entre deux soirées au pub ou en compagnie de Vicki, chanteuse de talent avec laquelle il entretient une relation épisodique mais tendre.  Katherine l'appelle : elle va venir passer quelques jours avec lui. Pour qu'elle se résolve à une telle extrémité, il faut que le motif soit sérieux. Les relations entre le père et la fille sont tendues : le premier n'ose pas poser de questions, la seconde fait preuve d'une sensibilité extrême, toujours au bord de la colère. Il faut dire qu'à l'âge de 16 ans, Katherine a été enlevée, séquestrée, torturée et violée par cette brute d'Adam Keach. C'est Frank qui l'a retrouvée... Depuis, malgré les thérapies, malgré les années passées, Katherine n'est plus la même. C'était à prévoir : la communication entre père et fille ne passe pas. Le lendemain matin, Katherine repart. Frank ne saura pas pourquoi sa fille porte des bandages autour des poignets...

La Côte de Cornouaille - Pixabay


Inquiet, Frank commence une enquête privée : il veut en savoir plus sur la vie de sa fille. Cette dernière posait pour un peintre en vogue, Anthony Winter. Le peintre et son modèle ont entretenu une brève liaison, rompue à l'initiative de l'artiste. Une rupture que Katherine a tellement mal vécue qu'elle s'est tailladé les poignets. Curieux, Elder se rend au vernissage de l'exposition de Winter, et y voit des portraits de sa fille qui le révulsent. Winter l'a peinte nue, ce qui n'a rien de surprenant. Mais il l'a représentée dans des situations plus que glauques, enchaînée, en souffrance. Emporté par la colère, Elder casse la figure de l'artiste, se fait expulser manu militari de l'exposition. Inutile de dire que son exploit ne va pas contribuer à le rapprocher de Katherine. Et puis tout s'emballe : Anthony Winter est sauvagement assassiné dans son atelier. Katherine est interrogée, soupçonnée, brisée. Pour couronner le tout, son bourreau Adam Keach a réussi à s'évader, profitant d'un accident de la route survenu pendant son transfert d'une prison à l'autre.

Katherine Elder se retrouve au centre d'une double enquête, à laquelle Elder va, bien sûr, participer à sa manière. On souffre beaucoup à la place de Katherine, dont les blessures jamais guéries vont se rouvrir douloureusement. On souffre beaucoup pour Elder, dont les maladresses ne parviennent pas à dissimuler son amour infini pour sa fille, et qui désespère de lui faire comprendre un jour à quel point elle compte pour lui. Ces deux-là, une fois de plus, vont se retrouver unis dans le drame... Et cette fois, il n'y aura pas d'échappatoire. A noter, une coïncidence qui est peut-être un signe des temps : pour Frank Elder comme pour John Rebus dans le dernier roman de Ian Rankin, le rapprochement d'un père et de sa fille est au cœur de l'histoire...

Le roman se déroule sur un rythme qui commence par prendre son temps, ce qui donne à John Harvey l'occasion d'évoquer avec lucidité et acuité le monde de l'art contemporain tout en donnant de la vie moderne une vision critique, voire désespérante. Le savoir-faire de l'auteur est particulièrement évident au moment où il décide d'accélérer le mouvement. Une enquête s'achève, la deuxième va déboucher sur un véritable finale d'opéra et une fin crépusculaire et émouvante. Et si on comprend pourquoi John Harvey a voulu "boucler la boucle", on ne peut pas s'empêcher de se dire que son élégance et ses personnages vont nous manquer cruellement.

John Harvey, Le corps et l'âme, traduit par Fabienne Duvigneau, Rivages / Noir

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