30 novembre 2014

John Harvey : l'interview en roue libre

John Harvey était à Paris Polar la semaine dernière pour présenter Lignes de fuite, son dernier roman paru chez Rivages (voir chronique ici). C'était le moment ou jamais de lui poser quelques questions sur sa carrière, son expérience et ses projets. Il y a répondu avec l'humour, la franchise et la précision qu'on lui connaît. Merci à lui.

Etes-vous un auteur très anglais ?
Je pense qu'à l'origine, mes influences étaient plutôt américaines, même si le contexte, le décor étaient très anglais. Quand j'ai commencé à écrire des romans policiers , j'étais plus influencé par les auteurs de polar américains que par les Anglais. Même si, à y bien réfléchir, j'ai été également  très marqué par les 10 romans de Sjöwall et Wahlöö, avec l'enquêteur Martin Beck avant de commencer la série des Resnick. Ian Rankin et moi partageons cette influence, et aussi celle de William McIlvanney.

En France, vous passez pour un auteur très anglais, probablement à cause de la coexistence dans votre oeuvre de l'ironie, de l'humour et de l'empathie. Préférez-vous qu'on parle d'auteur européen ?
Oui, là je suis complètement d'accord, j'aime bien qu'on me considère comme un auteur européen.

Comment décririez-vous votre expérience avec les personnages récurrents, les avantages et les inconvénients?
Deux principaux avantages : sur le plan commercial, les éditeurs adorent ça. Ils peuvent vendre ces personnages, en faire des marques et les commercialiser comme des corn flakes... Du point de vue de l'auteur, l'avantage c'est qu'on peut développer la personnalité du (ou des) personnage(s) petit à petit, au fil des romans et au fil des années. On peut les faire vieillir, évoluer, et c'est très agréable. Le problème est que si vous écrivez, comme les éditeurs vous le demandent, un livre par an, il devient difficile de maintenir le même niveau de qualité. Dans ces conditions, si vous écrivez une série, il est inévitable que certains romans ne soient pas au même niveau que les autres... Et puis, les lecteurs achètent une série parce qu'ils aiment les petites spécificités du personnage. Les lecteurs de Resnick aiment le fait qu'il mange ses fameux sandwiches, qu'il vive avec ses chats, qu'il écoute du jazz, etc. Et cela induit une certaine paresse chez l'auteur, et aussi un certain ennui, parfois. Écrire quelques pages avec Resnick qui nourrit ses chats, descend à la cuisine se faire un sandwich, passe au salon pour écouter de la musique, c'est facile, mais il n'y a plus de défi...

C'est trop confortable ?
Exactement. Et c'est mauvais pour la créativité.

Est-ce pour cela que vous avez décidé d'arrêter la série des Resnick au bout de 10 romans ?
Oui, en partie, je trouvais qu'il n'y avait plus de fraîcheur. Mais c'est aussi parce qu'il y a eu 10 romans avec Martin Beck, et j'aimais bien l'idée de suivre le modèle jusqu'au bout.

Qu'est-ce qui vous a poussé, dix ans plus tard, à faire revenir Resnick avec
Cold in hand ?
Je voulais écrire un livre sur la peine, la douleur. Et Resnick était le caractère que je connaissais le mieux. C'est donc lui que j'ai choisi pour véhiculer ces sentiments. C'était le bon moment pour un retour. Mais je me suis retrouvé avec 11 romans, et ça ne me plaisait pas. Ça n'était pas un chiffre pair. Donc il m'en fallait un dernier, qui paraît en France l'année prochaine.

Que diriez-vous de ces auteurs qui vont trop loin : le livre de trop.
Je dirais que c'est tentant, financièrement pour commencer. Et puis il y a une forme d'addiction à l'écriture. Certains auteurs continuent à écrire tout simplement parce qu'ils ne savent pas quoi faire d'autre, ils sont incapables d'arrêter. Et l'aspect commercial a son importance, inutile de le cacher. On peut devenir prisonnier de son personnage. Quand Ian Rankin a fait revenir son Rebus après avoir créé un nouveau personnage, j'imagine que son éditeur devait être aux anges!

Franck Elder, votre autre personnage récurrent, n'a pas séduit autant que Resnick, semble-t-il ?
Détrompez-vous, ces romans-là se sont mieux vendus que les Resnick. Peut-être l'effet de nouveauté, et aussi le fait qu'il s'agit davantage de thrillers que de "procedurals". Du coup, les Elder ont séduit un public différent. Et mon éditeur était ravi qu'il s'agisse de thrillers : en plus, le premier de la série a remporté des prix ici en France, au Royaume Uni, aux Etats-Unis, donc il y a eu davantage de promotion. Sur le long terme, Cœurs solitaires s'est probablement mieux vendu que De chair et de sang, c'est vrai. Néanmoins, quand De chair et de sang est sorti, ça a été un succès plus spectaculaire. Mais vous avez raison en ce qu'effectivement, en Angleterre comme ici, je suis plus connu pour la série des Resnick que pour celle des Elder, même si en termes de ventes, les Elder ont eu de meilleurs résultats. Sans doute parce que c'était plutôt des thrillers, ils ont séduit davantage de lecteurs.

Quand vous avez écrit le premier Charlie Resnick, Cœurs solitaires, saviez-vous que c'était le début d'une série ?
Je l'espérais, oui. Auparavant, j'avait écrit des séries de westerns. Mais je ne pensais pas que les lecteurs se concentreraient sur le personnage de Resnick. Pour les deux premiers, je croyais vraiment que c'était le groupe de policiers qui allait prendre de l'importance, avec Resnick au centre bien sûr. Petit à petit, je me suis concentré sur Charlie Resnick, et c'était partiellement pour répondre à la demande des lecteurs que je rencontrais lors de mes tournées.

Pensez-vous que le secret du succès d'une série, c'est le personnage? Quand on ouvre un de vos Resnick, dès les premières pages, ça y est, il est de retour, comme un vieil ami.

Oui, tout à fait. C'est quelque chose de très touchant pour un auteur.

Comment avez-vous construit votre personnage ?
Tout l'aspect émotionnel se développe petit à petit, au fil des livres. Il faut bien trois ou quatre livres pour que la personnalité intime du personnage se stabilise. Quant aux caractéristiques et aux habitudes, je les avais imaginées avant même d'avoir commencé à écrire. J'ai passé du temps avec un autre auteur, à discuter avec lui sur le développement du personnage, à jouer aux portraits chinois pour cerner sa personnalité. Et très tôt, j'ai su qu'il aurait des origines polonaises, car il y a une forte communauté polonaise à Nottingham, qui a émigré après la Seconde guerre mondiale. En fait c'est l'élément qui a tout déclenché : cette origine polonaise m'a permis de créer un personnage qui se situait à moitié dans la société et à moitié en dehors, à cause de ses origines. Le fait que ce personnage soit un peu extérieur m'a permis de développer ses autres caractéristiques, celles qui le distinguent des autres. Tout cela était en place avant même que j'écrive Cœurs solitaires. Quant aux aspects plus profonds, plus psychologiques et émotionnels, ils ont évolué petit à petit, au fil des livres.

Est-ce que le personnage a évolué en même temps que vous ?

Non, je ne crois pas. Bien sûr, certaines des réactions de Resnick viennent de moi. Mais en réalité, Elder est plus proche de ma propre expérience que ne l'est Resnick.

Il y a dans vos livres quelque chose de particulier : l'importance des éléments géographiques et... météorologiques !
C'est la première fois qu'on me dit ça ! Mais c'est vrai, j'aime bien décrire le temps qu'il fait parce que cela me permet de créer une atmosphère, une ambiance, une couleur.

Et les lieux ?
C'est très simple : j'ai choisi Nottingham parce que j'y ai vécu longtemps, la Cornouaille pour Elder parce que j'y ai habité aussi, le Fenland parce que j'y ai des amis. Je place mes histoires dans des lieux que je connais.

Est-ce que ces lieux ont une influence sur la nature des histoires que vous écrivez ?
C'est le cas pour les Fens, oui. Quant aux histoires qui se passent à Nottingham, elles sont très liées à la ville car je m'inspire souvent de faits divers qui s'y sont déroulés.

Dans votre interview avec Mark Billingham à Harrogate (à lire ici), vous expliquiez que vous alliez arrêter d'écrire des romans policiers parce que quand vous ouvriez votre fenêtre, vous ne compreniez plus rien à ce qui se passait. Je n'en crois rien...
Si, je vous assure. C'est le cas en ce qui concerne les jeunes en tout cas. Leur façon de parler, de réagir m'est incompréhensible. Et comme je ne veux pas devenir un écrivain qui écrit pour les vieux et sur les vieux... En outre, dans le dernier roman, Resnick lui-même est plutôt un témoin qu'un acteur dans le monde dans lequel il vit.

Ma dernière question portera sur votre dernière création, le merveilleux personnage de Karen dans Lignes de fuite. Vous ne pouvez pas la laisser tomber comme ça !
Bien sûr que si ! Peut-être que j'écrirai des nouvelles avec Karen. Mais soyons réalistes : si j'écris deux autres livres, cela m'amènera à 80 ans. Et je veux qu'il me reste du temps pour d'autres projets, pour faire des choses que je n'ai jamais faites. Par exemple, je voudrais écrire et monter une pièce. Et puis des nouvelles, j'aime bien les nouvelles. Je publie aussi un recueil de poèmes en Angleterre. Maintenant, il me faut des projets, mais aussi de l'espace et du temps.

En tout cas, nous comptons sur vous pour venir présenter le dernier Charlie Resnick l'année prochaine...
Avec plaisir.
John Harvey avec une de ses lectrices à Paris Polar 2014 -
Cathi Unsworth et John Harvey

 Tous les romans de John Harvey sont publiés par Rivages /Thrillers et Rivages / Noir

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