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24 avril 2011

Matt Rees, auteur et journaliste à Jerusalem

L’auteur de ces polars, Matt Rees, est journaliste. Il a également fait des études de littérature à Oxford. Les deux fées tutélaires du journalisme et de l’écriture n’ont pas hésité une seconde à le gratifier du double don de narrateur/témoin et de styliste.

Le collaborateur de Bethléem
Dans ce roman, le premier d’une série, le héros s’appelle Omar Youssef, il enseigne l’histoire dans une école de jeunes filles, dans un camp de Bethléem. Dès les premières lignes, on est captivé par le portrait que dresse Matt Rees de la vie dans cette ville en proie à des conflits que nous autres Européens avons toujours du mal à concevoir. L’auteur, l’air de rien, fait oeuvre de pédagogue et nous montre une situation complexe, des personnages ambigus, des traîtres qui n’en sont pas, ou pas comme on croirait, des révolutionnaires corrompus, des victimes, des bourreaux, mais surtout des hommes désenchantés, sans repères, qui ne savent plus vers quel idéal se tourner, ni si tout cela vaut vraiment la peine. L’intrigue est inspirée d’une histoire vraie, et Matt Rees la raconte avec habileté et sensibilité. Il réussit le tour de force de raconter sans prendre parti, mais sans indifférence non plus. Son héros, un prof quinquagénaire fatigué, n’a rien d’un trompe-la-mort, et pourtant il défie tous les dangers pour essayer de sauver un de ses anciens étudiants. Beaucoup d’émotion, mais aussi beaucoup de réflexion à l’issue de cette lecture qui, mieux que beaucoup d’essais ou de reportages, réussit à faire mieux comprendre une situation politique, religieuse et humaine inextricable.

Une tombe à Gaza
Dans ce deuxième roman, l’auteur traite de la corruption qui mine la société palestinienne à "Gaza la maudite". Son détective Omar Youssef travaille maintenant pour l’ONU et est chargé de faire la lumière sur l’emprisonnement abusif d’un collègue qui a eu le malheur de dénoncer des ventes de faux diplômes qui permettent à des miliciens d’accéder à des postes clés dans l’administration. Mais ce roman est comme un semainier à multiples tiroirs qu’il va falloir ouvrir les uns après les autres, en allant de surprise en surprise, en découvrant les interactions entre milices et membres du gouvernement local. Ce texte touffu est plus difficile à lire que le précédent car il met en scène un nombre important de personnages dont l’identification n’est pas toujours aisée pour un lecteur non averti des us et coutumes de cette région extrêmement dangereuse, surtout lorsqu’on est étranger... A titre anecdotique, un des personnages principaux du roman s’appelle Magnus Wallender. Un nom qui doit vous rappeler quelque chose. Pour apprécier ce livre qui, aux dires des spécialistes, reflète fidèlement la réalité de cette région, mieux vaut avoir du temps devant soi et surtout ne pas être dérangé, sous peine de perdre le fil.

Ces deux livres sont disponibles en Livre de poche policier.

Conseil d'écriture : Matt Rees, sa méthode anti-angoisse de la page blanche

Cet auteur de formidables romans policiers dont deux sont chroniqués dans ce blog, nous a autorisé à traduire ce texte qu'il vient de publier sur Facebook, et qui devrait aider bien des auteurs en herbe. Merci à lui !

Le blocage de l'écrivain, ce qu'on appelle l'angoisse de la page blanche, n'a rien à voir avec l'écriture. Cela pourrait sembler évident. Quand un écrivain veut écrire, mais qu'il n'y arrive pas, il est bloqué. Il n'écrit pas. Bloqué. Mais ce n'est pas l'écriture qui provoque le blocage. Ce n'est pas non plus un problème psychologique ou une incapacité à faire surgir la Muse inspiratrice.
C'est parce que l'écrivain n'a pas commencé par tout noter sur ses petites fiches.

Souvent, des auteurs en puissance ou des amis journalistes qui franchissent le pas de l'écriture de livres, c'est-à-dire qui montent d'un cran (en longueur et en pression sur l'ego) me demandent comment éviter l'angoisse de la page blanche.  ("Sept cents mots, ça va très bien", disent ces journalistes, "mais un livre... je n'ai pas la concentration suffisante. Je vais bloquer, c'est sûr"). Ils me posent la question parce que pendant qu'eux se stressent et souffrent à l'idée d'écrire, alors que moi j'ai l'air d'y prendre plaisir. C'est vrai qu'en quatre romans et un essai publiés ces six dernières années, jamais je n'ai connu l'angoisse de la page blanche.

Mon truc pour leur venir en aide : je leur achète des fiches.
Pour se libérer de l'angoisse de la page blanche, la clé est d'éviter la tendance naturelle qui consiste à penser que le livre tout entier doit se trouver à tout moment à l'avant de votre tête. Mettez-le donc à l'arrière, ou à tout autre endroit de votre corps qui vous semblera judicieux. Ce que vous devez avoir devant les yeux, c'est le plus petit morceau possible du livre que vous voulez écrire.

Commençons par voir ce qui se passe quand il s'agit d'un essai.
Au moment où j'écrivais Cain’s Field: Faith, Fratricide, and Fear in the Middle East, que j'ai publié en 2004 et qui a pour sujet les divisions internes à l'intérieur des sociétés israélienne et palestinienne, j'ai mis au point une méthode qui m'a procuré à la fois la structure et l'impulsion.

J'ai repris toutes les notes issues de mes dix années de journalisme au Moyen Orient et j'ai noté les points les plus importants sur des fiches, en indiquant des renvois de l'une à l'autre. A la fin, la pile faisait 10 cm de haut !

Je pensais qu'il me fallait huit chapitres, car je voulais analyser huit éléments de ces sociétés - le conflit entre le Hamas et le Fatah, les luttes entre les juifs ultra-religieux et les Israéliens laïques... J'ai donc trié mes fiches en plaçant chacune d'entre elles dans une pile qui représentait un chapitre.

J'ai repris chaque pile, que j'ai divisée en ce que j'ai appelé des "séquences". Par exemple, dans le chapitre sur le Hamas et le Fatah, j'avais une séquence qui concernait un jeune homme tué à Gaza vu à travers la perspective de son frère, un bras armé du Hamas, une autre vue à travers la perspective de son cousin, de son père, et une sur l'histoire du Hamas, une autre encore sur un jeune garçon qui avait été tué en même temps que le premier.

A l'intérieur de chaque séquence, j'ai réfléchi à comment j'allais raconter l'histoire. Et soudain, le livre était fini. Il me restait juste à compléter les lacunes en écrivant ce qui se trouvait déjà devant moi, sur mes fiches. Je n'avais pas à me préoccuper de la suite du travail - car elle était là, sur la fiche du dessus de la pile suivante. Je n'avais plus qu'à écrire, et comme je l'ai déjà dit, l'écriture ne fait pas partie de l'angoisse de la page blanche.

La même méthode marche aussi pour la fiction.

Lorsque j'écris mes romans policiers palestiniens, je prends une fiche pour chaque chapitre. Sur cette fiche, il y a des renvois vers les notes que j'ai prises lors de mes séjours dans des villes de Palestine, vers des conversations avec certains Palestiniens sur lesquels j'ai basé mes personnages. Je complète mes fiches avec des aides-mémoire pour les phrases que je veux mettre dans la bouche de mes personnages. J'écris la date et l'heure à laquelle se déroulera le chapitre dans une encre de couleur différente. Je fais la même chose pour les personnages impliqués, les indices révélés, les objets qu'on doit voir, les événements qui doivent être annoncés.

Lorsque je commence à travailler un chapitre, je sais toujours où il doit aboutir. C'est pour cela que mes seuls moments d'angoisse, qui se manifestent par une sensation de nausée au creux du ventre, se produisent pendant la période d'un ou deux jours pendant laquelle je me pose vraiment la question de savoir comment le détective passe du meurtre à la solution. Quel est l'indice dont il a besoin pour faire le lien et identifier le meurtrier? C'est à ce moment-là que je me rapproche peut-être de l'angoisse de la page blanche, et ce n'est pas une sensation agréable.
Voilà pourquoi j'ai écrit ces quelques lignes. J'espère qu'elles vous seront utiles.>>

Matt Rees et les enquêtes d'Omar Youssef :

Le collaborateur de Bethléem, traduit par Odile Demange, éditions Albin Michel, également disponible en poche

Meurtres chez les Samaritains, traduit par Guillaume Marlière, éditions Albin Michel

Une tombe à Gaza, traduit par Guillaume Marlière, éditions Albin Michel, également disponible en poche

Son prochain roman paraît le mois prochain en anglais sous le titre de The Fourth Assassin et le blog du polar l'attend avec impatience.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur son site internet

Matt Rees - Meurtre chez les Samaritains

Collision fortuite dans ma petite vie culturelle : mon troisième roman de Matt Rees, et le dernier disque de Yann Tiersen. Rien à voir ? Voire ! Matt Rees nous livre une nouvelle enquête d'Omar Youssef, et ça se passe à Naplouse cette fois, chez les Samaritains. Yann Tiersen revient après deux ans d'absence avec un nouvel album, Dust Lane, où le titre phare est ... "Palestine". Le bon Yann a passé du temps à Gaza, et il en a rapporté ce morceau hypnotique, obsédant, qui n'a pas grand-chose de commun avec la musique d'Amélie Poulain pour laquelle on le connaît en général. Le disque a à voir avec le deuil et la mortalité, c'est dire qu'il n'engendre guère la gaudriole. En revanche, son écoute fait penser (pas rêver), et ce titre en particulier, où les lettes du mot Palestine sont épelées tout au long d'un rythme lourd et fort, est une merveille d'architecture sonore.

Bon, on va passer à Matt Rees, puisque c'est pour ça qu'on est là! Vous connaissez tous Omar Youssef, ce vieux prof d'histoire de Bethléem qui se retrouve dans la peau d'un détective. Cette fois, c'est à Naplouse, au nord de Jérusalem, que se déroule l'histoire, dans la petite communauté des Samaritains. Omar Youssef est là pour assister à un mariage, et c'est à un meurtre qu'il va être convié. En compagnie de son vieux copain au passé trouble, le chef de la police Khamis Zeydan, il va se trouver confronté à une situation d'urgence : résoudre le meurtre, certes, mais surtout retrouver des papiers compromettants qui, s'ils ne sont pas découverts, feront cesser l'aide que la Banque mondiale accorde à la Palestine...

L'enjeu est de taille, l'intrigue est sophistiquée, mais surtout Matt Rees monte d'un cran dans l'écriture : le style est efficace mais ciselé, les descriptions magistrales, on s'en aperçoit dès la deuxième phrase : "Pareils à des punaises de cuivre ternies, les dômes semblaient clouer à la vallée le souk ottoman et le caravansérail mamelouk. Sinon, toutes les pierres se lèveraient et s'enfuisaient en courant de cette ville répugnante, songa Omar Youssef." Et bien sûr, Matt Rees fait preuve de son habituelle habileté pour nous faire comprendre une / des sociétés complexes, une géographie méconnue, une histoire culturelle et religieuse omniprésente. En plus, il gagne en audace en abordant frontalement la question de l'homosexualité en Palestine, et moins frontalement mais tout aussi clairement la nature et le rôle trouble joué par certains dirigeants décédés ou vivants.

Un livre "gonflé", haletant, tonique, brûlant, bref un Matt Rees en grande forme !

Matt Rees, Meurtre chez les Samaritains, en Livre de Poche, traduit par Guillaume Marlière

Matt Rees, quand le polar confine à la tragédie grecque

Longtemps j'ai attendu que l'éditeur se décide à sortir en français le quatrième roman de Matt Rees, Le quatrième assassin. De guerre lasse, j'ai décidé de le lire en anglais. Eh bien je ne regrette rien. Car là, le roman policier vient chatouiller les talons de la tragédie grecque. Le professeur détective Omar Youssef n'est ni à Gaza, ni à Bethléem, ni à Naplouse cette fois, mais bel et bien à New York, où il accompagne une délégation menée par le Président de l'Autorité palestienne, venue prendre part à une session de l'ONU. Il doit y prononcer un discours, et en profite pour rendre visite à son fils Ala, qui s'est installé à New York. L’histoire se déroule quelque temps après le 11 septembre, c’est dire qu’il ne fait pas bon être musulman, et encore moins Palestinien, si on vit à New York... C’est dans cette situation que se retrouve le malheureux Ala, qui n’a jamais pu utiliser son diplôme d’informaticien et qui en est réduit à faire le taxi pour survivre... Le roman démarre sur les chapeaux de roues, jugez-en : Omar Youssef n’est pas plutôt arrivé à l’appartement de son fils qu’il y découvre un corps décapité, dont on a remplacé la tête par un voile. De qui s’agit-il ? D’Ala lui-même, ou d’un de ses colocataires Nizar et Rashid ? Ou encore d’un inconnu ? Très vite, Omar Youssef comprend que le voile est un symbole, celui que porte l’ennemi de Mahdi, le Sauveur.

La trame de l’histoire est largement fondée sur celle de la secte des Assassins - d’où le titre du livre - ordre qui se regroupa sous l’influence du "gourou" Hassan Sabbah et qui, entre 1100 et 1300, sema la terreur dans les cours du Moyen-Orient et d’ailleurs. Pour faire court, ce mouvement prétendait défendre la foi authentique et ses membres n’hésitaient pas à assassiner les musulmans qu’ils jugeaient indignes. On se souvient que dans le dernier roman de Matt Rees, Ala, le fils d’Omar Youssef, avait viré bigot, si j’ose dire. Dans Le quatrième assassin, Omar Youssef est ramené des années en arrière, à l’époque où le jeune Ala et trois de ses amis les plus proches, Nizar, Rashid et Ismail, se surnommaient eux-mêmes les Assassins. Inutile de dire que dans ce roman, on ne trouvera guère de clichés sur Manhattan... En revanche, on y ressentira le froid humide, la brume poisseuse, la pluie pénétrante qui fait souffrir Omar Youssef lorsqu’il arpente le quartier de la Petite Palestine. On l’accompagnera jusqu’à la fête foraine de Coney Island, désertique et effrayante en cette saison d’hiver, on aura peur pour lui et ses proches, on frémira en attendant l’issue du complot fomenté pour assassiner le Président de l’Autorité palestinienne, on aura le coeur qui bat en suivant les rebondissements que nous ménage Matt Rees, qui ne sont pas de purs artifices d’auteur de polar, mais qui expriment les incertitudes et les ambiguités du Moyen-Orient. Le roman a beau se passer à New York, il nous en dit long sur les drames existentiels et identitaires, sur les souffrances d’un peuple qui lutte pour exister, et sur l’ignorance de l’Occident, qui contribue largement à pousser certains hommes au désespoir et à la violence. On lira avec émotion le discours courageux que finit par prononcer Omar Youssef devant l’ONU, et qui prend un relief encore plus fort si l’on pense aux récents événements de Tunisie, d’Egypte et de Lybie. Et encore une fois, on se dira qu’il nous faudrait quelques Omar Youssef de plus sur cette Terre... Cerise sur le gâteau, vous pouvez regarder une vidéo qui reflète bien l’ambiance du livre, et qui se conclut par une présentation en français, par Matt Rees lui-même.

Cerise sur le gâteau, vous pouvez regarder une vidéo qui reflète bien l'ambiance du livre, et qui se conclut par une présentation en français, par Matt Rees lui-même.

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