3 mai 2026

"La Chance rouge", de Damien Igor Delhomme : un roman orwellien qui fait (très) froid dans le dos

 

Premier roman de son auteur, La Chance rouge n'est ni vraiment un roman de science fiction - il se déroule dans les années 70 - ni vraiment un thriller politique, ni non plus une dystopie post-apocalyptique. Ce qui en fait un roman addictif, c'est justement qu'il puise son inspiration dans ces trois genres, tout en se penchant sur une question qui devrait nous titiller : la manipulation mentale. On se rappelle la fameuse expérience de Stanford : en 1971, le psychologue Philip Zimbardo assignait de façon aléatoire à deux groupes d'étudiants les rôles de gardiens et de prisonniers en situation carcérale. Et constatait que très vite, les "prisonniers" adoptaient une attitude de soumission, tandis que les "gardiens" prenaient un ascendant parfois sadique. L'expérience, très perturbante, dut être arrêtée avant son terme, et fait encore aujourd'hui l'objet de controverses morales et éthiques. Mais son existence même montre à quel point les commanditaires (US Navy et US Marine Corps) s'intéressaient à la question de la manipulation mentale. Damien Igor Delhomme va jusqu'au bout du raisonnement : si les autorités américaines se sont penchées sur cette question,  le bloc soviétique s'y est intéressé également. Tel est le point de départ de La Chance rouge : nous sommes en Sibérie, il fait - 50°C, la région est habitée par la communauté evenk, qui y a enraciné sa  culture, ses légendes et ses  modes de vie. C'est là que le pouvoir décide de créer de toutes pièces une ville nommée Mayak Severa (le phare du Nord).
 

Le scientifique Viktor Petrov est chargé de la mission. Drôle de bonhomme, choisi en dépit (ou à cause) de sa situation délicate par rapport au pouvoir en place, Petrov est spécialiste des mécanismes comportementaux. Son besoin de réhabilitation et sa situation personnelle délicate vont lui fournir la motivation nécessaire pour cette mission complètement folle. "Je leur montrerai que la chance peut être domptée", écrit-il dans son journal le jour où il reçoit sa nomination. Nous y voilà. Dans l'esprit de Brejnev, il s'agit de ne pas se laisser distancer par les Américains; les obsessions de Petrov : conditionnement de masse et manipulation des probabilités - et donc de la notion de chance - conviennent parfaitement aux desseins soviétiques.

L'un des premiers bâtiments à voir le jour dans cette région aussi gelée que désolée est le fameux phare de 70 m de haut qui donne son nom à la nouvelle ville. Un repère, un monument imposant, le symbole même de Mayak Severa : "un phare perdu dans l'immensité blanche..." Les membres de l'équipe de direction sont stratégiquement choisis, on commence à approcher les Evenks et à comprendre qu'il ne va pas être possible de les évacuer de façon pacifique... "Les Russes sont venus, puis les tsars, puis les bolcheviques. Tous passent. Mais à la fin, seule la toundra va rester", explique la vieille Ekaterina à l'anthropologue Evdokia Aleskeevna. Quant à Petrov, il sélectionne les membres de son équipe, n'hésitant pas à prendre des risques avec des personnalités très "limite". Les Evenks sont traqués, certains capturés pour constituer la première population de la ville. Les nouveaux habitants sont attirés par l'eau chaude, les écoles, une certaine modernité. Les enseignants, eux, se réjouissent de bénéficier enfin de conditions de travail acceptables. Des villageois volontaires, un premier contingent de 50 orphelins : tout va très vite, notamment les premiers tests sur les enfants. Tout est très structuré, hiérarchisé, surveillé. Maîtrisé donc ? Pas vraiment. Car au-delà de cette thématique de la perception de la chance, l'équipe dirigeante va pousser ses expérimentations beaucoup plus loin. Jusqu'à la manipulation temporelle, destinée soit à tester la capacité des hommes à s'adapter à des rythmes différents, soit à déstabiliser ces mêmes hommes pour mieux les manipuler. En même temps que les données temporelles, ce sont les mémoires qui vont bientôt être soumises à des expérimentations pour le moins hasardeuses. Les hommes et les femmes perdent leurs repères - même l'équipe dirigeante qui est supposée restée soudée et lucide. Bientôt, les habitants - ou plutôt les cobayes - se partagent entre soumission et révolte. Bientôt, à la manipulation s'ajoutent les châtiments violents, des hommes disparaissent, la terreur règne.

Damien Igor Delhomme a choisi pour sa narration une technique de patchwork, une succession savamment ordonnée d'extraits de journaux intimes, de rapports scientifiques et militaires, de témoignages. Et contrairement à ce qu'on pourrait craindre, ce choix donne au récit un rythme, un flux, une cohérence, et nous permet de découvrir progressivement les personnalités des protagonistes, leurs angoisses, leurs obsessions. Chaque personnage a sa voix propre, qu'il s'agisse des responsables de la mission ou des habitants ... En trame de fond à ce récit réellement orwellien, la voix profonde des Evenks, étroitement liée à la nature sibérienne. La Chance rouge est un roman marquant, qui a le grand mérite de titiller à la fois notre goût pour l'intrigue et l'aventure et notre propension à la réflexion autour d'un sujet plus que jamais d'actualité. Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître. 

Damien Igor Delhomme, La Chance rouge, Agullo éditions

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