17 février 2026

Oto Oltvanji, Le Champ des méduses : des femmes disparaissent

 

Pour ce premier billet de l'année, voici un nouveau venu parmi les enquêteurs européens, et il n'a qu'un surnom : on l'appelle "Le Sceptique" et son créateur, Oto Oltvanji, est serbe. Les deux hommes, créature et créateur, passent par le journalisme. Le Sceptique a un passé dans l'armée : il a combattu dans l'ex-armée populaire yougoslave avant de devenir journaliste et d'acquérir son surnom, puis détective privé. C'est justement un de ses ex-camarades de l'armée, le Slovène Ales, qui va lui fournir l'objet de sa prochaine enquête. Il veut retrouver la trace de son épouse disparue 10 ans auparavant... Une gageure pour le Sceptique, que l'enquête va emmener sur ses propres traces, et en particulier sur la piste de son mariage défunt avec la troublante Lana Manic, rencontrée dans le train en 2009 et devenue sa femme pour un temps. C'est ainsi qu'on apprend qu'en 2009, le Sceptique avait presque 40 ans, ce qui nous l'amène à la bonne cinquantaine lorsque l'histoire commence. A ce moment-là, son mariage avec Lana est terminé, mais pas leur amitié complexe et durable. Il faut dire que cette Lana est une drôle de fille, issue d'une drôle de famille, fille du grand Gordan Manic, patron du journaliste surnommé... "le Sceptique". 

C'est au détour d'un cocktail où on lui propose un poste qui ne l'intéresse pas que le Sceptique tombe sur son vieux copain Ales, devenu contrôleur qualité dans l'entreprise que le Sceptique n'a pas voulu intégrer. Sa femme Marijana a disparu dix ans plus tôt. Elle se serait enfuie avec un dénommé Stega, le laissant seul avec leur fille Ivana. Stega n'est pas un inconnu : c'est une vieille star de la musique que connaît, forcément, notre Sceptique collectionneur de vinyles. C'est aussi, forcément, la première étape sur la piste de Marijana. 

On n'en dira pas davantage sur l'intrigue, on précisera simplement que la mère de Marijana, Bisera, a elle aussi disparu trente ans plus tôt lors d'un séjour entre amis à Rovinj, station balnéaire huppée située en Istrie, aujourd'hui en Croatie. Cette disparition-là, non résolue, va conduire le Sceptique dans un voyage dans le passé, géographique mais aussi historique et politique. Le roman, qui démarre avec un enquêteur plutôt classique - solitaire, amateur de vinyles et d'alcool, ça nous dit quelque chose - et une affaire de disparition, bascule bientôt dans un autre registre, dans un parcours chaotique, jalonné par les événements d'une histoire faite de mutations des frontières, de guerres fratricides, de populations ballottées et de violences du pouvoir. C'est là que Oltvanji prend toute son ampleur d'auteur, lorsqu'il nous raconte les conflits, les langues qu'on parle ou qu'on ne parle plus, les manipulations politiques et la corruption financière et morale que le chaos génère dans les Balkans. 

Rovinj, Croatie - @ Florian Hirzinger - http://www.fh-ap.com 

Vue par le regard du Sceptique (qui n'est pas un Cynique), cette violence-là, qui touche comme toujours les plus faibles, à commencer par les femmes, prend sous nos yeux la dimension tragique de l'histoire contemporaine, faisant la part belle aux oligarques et mafieux de tout poil, prêts à tout pour le pouvoir et l'argent. Et nous voilà, lecteurs, pris dans les rêts d'une intrigue solide dont on a hâte de connaître le fin mot, conduits à nous rappeler l'histoire tourmentée de ces pays si proches,  et à réfléchir à nos propres destins. Joli coup donc pour Oto Oltvanji, qui réussit haut la main la création d'un nouveau personnage attachant, la tenue d'une intrigue solide et passionnante avec un regard à la fois mélancolique et inquiet sur le monde qui nous entoure. 

Oto Oltvanji, Le Champ des méduses, traduit par Slavica Pantic-Lew, Agullo éditions

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Articles récents