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26 juin 2011

Maigret en photos

Je vous ai parlé il y a peu de l'opération lancée par Le Monde cet été avec l’œuvre de Simenon, vous avez donc de quoi lire ! Eh bien aujourd'hui, je vous propose de quoi regarder. Un très bel album qui réunit des textes de Simenon sélectionnés par Michel Carly et des photos des maîtres du XXe siècle, le tout préfacé par Denis Tillinac.
Un beau grand format carré, parfait pour profiter pleinement des très émouvantes images en noir et blanc signées Eugène Atget, Robert Doisneau, Willy Ronis, Brassaï, Sabine Weiss, Jean-Philippe Charbonnier, Janine Niepce, Edouard Boubat, Henri Cartier-Bresson, Ergy Landau, André Gamet, Pierre Jahan, Nora Dumas, une impression soignée, un papier couché qui fait ressortir contrastes et dégradés : de la belle ouvrage pour un livre qui, contrairement à beaucoup d'ouvrages de photo, ne restera pas sur la table basse ou l'étagère. Car c'est à un véritable voyage à la fois littéraire, temporel et émotionnel qu'il nous convie. Les citations de Simenon, particulièrement bien choisies, n'ont pas fait l'objet d'un pur travail d'illustration. Les photos deviennent littéralement le texte, elles ne restent pas "posées" à côté, elles le révèlent. Comme le dit Denis Tillinac à la fin de sa préface : "J'ai parcouru et je parcours encore les coins de France décrits dans les Maigrets, et je m'y reconnais comme si j'y avais vécu." Une belle réussite éditoriale.
La France de Maigret vue par les maîtres de la photographie du XXe siècle
Textes de Georges Simenon réunis par Michel Carly - Préface de Denis Tillinac - Omnibus

10 mai 2011

Simenon crée le commissaire Maigret avec Pietr le Letton, paru en 1931

En bref
Dans le premier Maigret paru en 1931, Simenon nous dévoile un personnage beaucoup plus dynamique que l'image que nous en avons eue à travers les interprétations au cinéma et à la télévision. Le Maigret de la première heure est un flic plutôt baraqué, de bonne taille, portant un pardessus qui lui donne encore plus d'ampleur, et sur la tête une sorte de chapeau melon typique des policiers de l'époque. Il entre dans l'action et participe volontiers à la traque sur le terrain du fameux Pietr le Letton, gangster pour le moins dangereux qui n'hésite pas à se servir d'une arme, même contre les forces de police.

Commentaire
Il y a effectivement du Bruno Cremer dans Pietr le Letton, mais un Bruno Cremer plus jeune, capable de courir quand il faut après un fuyard, capable aussi d'esquiver une voiture qui lui fonce dessus. Ce roman augure d'une série qui se prolongera pendant plusieurs décennies en nous faisant partager les us et coutumes du petit monde du Quai des Orfèvres. Côté assassins et consorts, Simenon a le chic pour nous faire pénétrer dans les arcanes de la petite et moyenne bourgeoisie parisienne et provinciale qu'il décrit au scalpel. Dans ce premier livre, c'est plutôt l'action qui est privilégiée avec cette traque pleine d'embûches et de rebondissements.

L'extrait
"Il dut s'y prendre à trois fois. Dès qu'il retirait sa main de la blessure, le sang commençait à couler avec une abondance alarmante. Il finit par prendre la serviette qui se trouvait sur la table et par la caler sous son gilet, dont il serra très fort la boucle. L'odeur qui régnait dans la chambre l'écoeurait. Les gestes mous, il souleva un côté du canapé, fit pivoter le meuble sur deux pieds. Il s'y attendait : c'était Torrence qui gisait là, recroquevillé, un bras tordu, comme si on lui eût brisé les membres pour le tasser dans un petit espace. (...) Torrence avait trente ans. Depuis cinq ans, il ne travaillait pour ainsi dire qu'avec le commissaire."

Georges Simenon, Pietr le Letton, Le Livre de Poche.

24 avril 2011

Maigret et l'homme tout seul, un livre pour s'endormir qui vous garde éveillé !

En fait cela faisait une éternité que je n'avais pas mis le nez dans un Maigret mais en rangeant ma "biblio noire" je suis tombée dessus et ça m'a pris comme ça ! Résultat, à deux heures du mat, j'étais encore devant mon bouquin. Après des années de bouderie envers cet auteur, c'est amusant de s'attacher au rentre-dedans dès les premières pages, contrairement au polar psycho moderne qui prépare longuement le terrain façon film catastrophe. Simenon met les choses en place dès la première ligne. Ambiance, lieu et bien sûr le crime ou l'absence de crime. Ici c'est un clochard que l'on retrouve criblé de balles dans un squat du quartier des Halles. On est dans les années 60 et il n'y a pas encore le trou. Dans les rues des bonnes vieilles 4cv s'attardent en pétaradant dans les encombrements...déjà ! Lorsqu'on prend le temps de lire un Maigret façon analyse de texte comme dans les années lycée, on constate tout de suite que Simenon cisèle des dialogues ponctués de quelques phrases de liaison pour apporter les informations essentielles au lecteur et lui faire découvrir l'intimité des protagonistes de l'histoire. A question simple, réponse tout autant et c'est tant mieux! Du coup ça se lit comme du petit lait. Dégustation assurée. Deux heures trente, stop, je repose le livre, mais où j'ai mis mon marque-page? Ah oui il est resté dans le Jo  Nesbo que je viens finir. Mais où il est celui-là, peut-être sous le lit. Ce n'est le moment de se faire un tour de reins. Tant pis, une étiquette de fringue qui grattait et que j'ai décousue fera l'affaire jusqu'à la prochaine séance de lecture qui ne saurait tarder. Dodo, même si on est est déjà dimanche comme l'atteste la pendule Betty Boop qui trône sur la commode. Bonne nuit à tous !

Simenon - Maigret, l'archéologue du roman policier

Le style d'écriture, la construction du récit, le type de personnage, tout concourt à nous plonger dans un passé littéraire, au temps où l'on écrivait des polars pour des lecteurs fidèles qui savaient exactement ce qu'ils allaient trouver et n'auraient pas supporté un écart de la part de leur auteur favori. Imaginez un Maigret ultra-sanguignolent par exemple. Impensable ! La découverte d'une dizaine de Maigret achetée pour une bouchée de pain dans une brocante de village m'a donné l'occasion de me replonger dans ce type de récit qui ne peut laisser indifférent. Simenon, en son temps, a surfé sur la vague du roman policier psychologique. L'intrigue est généralement assez simple, on est loin des histoires à tiroirs aux multiples rebondissements des auteurs nordiques d'aujourd'hui. Loin aussi du style british de l'après-guerre avec ses détectives astucieux, un style qui connaît pourtant encore de nombreux adeptes outre-Manche (notament avec le polar historique) même si la tendance est plutôt aux serial killers pervers. Un Maigret fonctionne comme une enquête classique avec les moyens des années 60 (pas d'expert à lunette infrarouge, pas d'ADN et autres analyses révélatrices). On part d'un fait (crime, disparition, vol...) et l'enquête commence. Le commissaire doit se débrouiller avec les protagonistes qu'il va rencontrer les uns après les autres jusqu'à ce que la vérité sorte du chapeau du magicien. Chaque personnage en appelle un autre, on va de lieu en lieu, de rencontre en rencontre en remplissant le carnet d'indices comme dans un Cluedo pour en arriver à désigner dans les dernières pages le coupable. Nous assistons à une sorte de psychanalyse du crime et bien sûr des criminels potentiels. En général l'auteur du meurtre est présent dès les premières pages et peut pour un esprit exercé habitué au style Simenon, rapidement être identifié, car cet auteur ne fait pas dans l'originalité. Ce qui l'intéresse, c'est visiblement la contemplation de ses contemporains. On imagine aisément Simenon assis à sa table de travail, la pipe au bec, un sourire narquois au coin de la bouche, en train de ciseler ses dialogues, car le style Simenon c'est avant tout un travail sur le "question réponse" comme au théâtre. A travers les mots de ses contemporains, Simenon analyse l'homme ou la femme bien sûr. C'est un radiologue de la parole qu'il passe au rayon X pour découvrir imperfections et qualités qui constituent la personnalité. Après plusieurs livres lus les uns à la suite des autres, sans "entr'acte", ce qui fut mon cas, on peut ressentir un petit agacement devant cette charge systématique contre la bourgeoisie comme parfois avec les films de Chabrol, mais avec une absence totale d'humour. Avec Simenon le bourgeois est présenté au premier degré et se révèle généralement malsain, cachant le mal sous une apparente bonne éducation (perversions, goût immodéré pour l'argent propre ou sale...). La victime est le plus souvent de niveau social inférieur comme la prostituée tuée par un méchant riche, ou le comptable victime de son patron. Non décidément, Simenon ne devait pas beaucoup avoir de tolérance pour ses contemporains particulièrement si ceux-ci vivaient dans un monde où l'argent est roi. Mais heureusement il n'y a pas que cela dans Simenon, pour un lecteur du XXIe siècle c'est un véritable plaisir de se plonger dans un temps ou la DS était reine. Une époque où le flic des rues portait encore une pèlerine. Quand je vous disais qu'on n'était pas loin de l'archéologie !!! En tout cas cette expérience de lecture m'a donné envie de relire d'autres auteurs de la même époque, tels Exbrayat l'oublié ou Boileau et Narcejac, qui avaient en commun une maîtrise des mots, une sobriété de style, en dignes héritiers de Balzac, de Hugo ou de Flaubert.

Mini-biographie
Georges Simenon né à Liège le 12 février 1903 et mort à Lausanne le 4 septembre 1989, entre en écriture par le biais du journalisme : il devient reporter spécialisé dans les faits divers pour la Gazette de Liège en 1919, à l'âge de 16 ans ! Il s'installe à Paris en 1922, où il rencontre Colette. L'auteure l'encouragera à simplifier son style, et le conseil sera suivi. Il continue à publier des reportages, voyage beaucoup, puis s'installe dans la région de La Rochelle à la fin des années 30. C'est en 1929 que Maigret apparaît pour la première fois dans son oeuvre. Il écrit beaucoup pendant la guerre : près de vingt romans dont trois Maigret. Il s'installe à Lausanne dans les années 50.
Simenon est l'auteur de 192 romans et presque autant de nouvelles. Les tirages de ses livres atteignent 550 millions d'exemplaires : il est le 18e auteur mondial, le 4e auteur francophone.
Pour tout savoir sur Maigret, consulter le site référence en la matière.

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