11 août 2014

Quand John Harvey parle à Mark Billingham, ça donne une grande interview, sincère et lucide (Harrogate 2014)

John Harvey juste avant l'interview avec Mark Billingham
Pour terminer en beauté ce carnet de festival à Harrogate, voilà la sémillante interview que le grand John Harvey a donnée à Mark Billingham. John Harvey a commencé à écrire sur le tard, et a publié son premier roman policier avec l'inspecteur Charlie Resnick, Cœurs solitaires, en 1989 (bientôt ici, la chronique de ce roman). Auparavant, il a fait ses classes d'auteur en écrivant des romans de commande (westerns, etc.). Son personnage de Charlie Resnick, amoureux de jazz, de ses chats et de sandwiches sophistiqués, amateur de bon café, est un enquêteur opiniâtre, intuitif et sensible. Sa vie privée n'est pas un lit de roses, ses enquêtes le confrontent avec des situations très dures et qui en disent long sur l'histoire anglaise de ces 25 dernières années. John Harvey est également l'auteur d'une autre série, plus courte, autour du personnage de Frank Elder, ainsi que d'autres romans "autonomes" (voir ici les chroniques consacrées aux romans de John Harvey ). Ah, j'allais oublier : vous aurez l'occasion de rencontrer John Harvey au salon Paris Polar, en novembre prochain. Ne ratez pas cette occasion !

John Harvey vient de publier en Angleterre l'ultime et magnifique roman de sa série Charlie Resnick, Darkness, Darkness. Et peut-être aussi son dernier roman, comme il le confie à Mark Billingham, auteur de la série policière Tom Thorne, qui fait l'objet d'une adaptation télé avec David Morrissey dans le rôle titre (voir une chronique ici ). Quand deux auteurs de "procedurals" anglais discutent avec passion, la complicité est là. L'humour aussi.



Mark Billingham avec Val McDermid (Harrogate 2013)

Mark Billingham : John Harvey est l'auteur de plus de 100 livres, poésie, histoires de motards, westerns, fictions diverses et bien sûr la novélisation légendaire d'un film de dinosaures. Mais vous le connaissez surtout pour ses romans policiers et la série Charlie Resnick dont le premier volume, Coeurs solitaires, paru en  1989, a été nommé meilleur roman policier du siècle. Aujourd'hui, nous allons parler avec lui du formidable Darkness, Darkness, qui est supposé être le dernier volet des enquêtes de Resnick, mais aussi, très certainement, de jazz. 100 livres : on imagine que vous avez passé votre enfance entouré par les livres.

John Harvey : Mon père avait trois livres à la maison, un western, un livre qui racontait l'histoire d'une bande de gosses pauvres de l'East End, juste avant la guerre. Le troisième, je ne m'en souviens pas. Il lisait quelques lignes avant de dormir. Mais ma mère, elle, allait beaucoup à la bibliothèque.

MB : Vous vous rappelez votre première lecture?
JH : Ma première lecture ? Ah, elle est facile, celle-là. C'était une série qui s'appelait Le petit lapin gris, écrite par une bonne femme extrêmement désagréable si on en croit sa biographie, Allison Uttley. Et pourtant elle a écrit ces adorables petits livres avec le lapin, le hérisson et tout ça. J'ai eu ça pour mon 5° anniversaire.

Passionnant, n'est-ce-pas ? Dans le livre, le petit village où habitent ces charmantes petites bêtes est menacé par les belettes. Une métaphore politique, assurément, sur l'Angleterre menacée par les Allemands... Donc c'étaient des livres qui racontaient des histoires, mais qui en plus étaient drôles. Par exemple, je me rappelle que le lièvre confond le mot "ambush" (embuscade" avec le mot "hambush" (grosso modo, arbre à jambon (ham)). Donc il s'en va dans la cuisine du lapin et prépare des sandwiches au jambon, les emporte au point de rassemblement, là où les belettes vont s'engouffrer, et les bombarde avec ses sandwiches. A l'âge de six ans, je trouvais ça formidable. Et puis ça jouait avec les mots. Je m'en souviens comme si c'était hier. Alors qu'il y a plein de romans que j'ai lus ces derniers mois et dont je ne me rappelle rien...

MB : Et le premier livre qui puisse s'apparenter à un roman policier ?
JH : Quand j'étais au collège, il y avait des bouquins qui circulaient, écrits par un dénommé Hank Johnson. C'étaient des pastiches de romans policiers américains, avec des passages un peu cochons. Dans la cour de récré, vous n'aviez pas intérêt à ce qu'ils tombent parce qu'ils s'ouvraient toujours sur ces passages-là. On se les repassait, et puis on filait à la messe ou à la prière, voyez... Pas longtemps après, j'ai commencé à lire Peter Cheyney, tous ces auteurs anglais qui voulaient faire du polar à l'américaine, Lemmy Caution. Vers quinze ans, j'ai découvert Raymond Chandler. Je devais avoir quinze ans.

MB : Et votre première expérience d'écriture?
JH : Vers 17 ans, je venais de lire une nouvelle de Hemingway, et j'ai décidé de m'y essayer. J'ai montré ma nouvelle à ma mère, qui m'a dit : "Qui veux-tu qui lise ça?" Du coup, je n'ai plus rien écrit jusqu'à l'âge de 35 ans. Faites attention à ce que vous dites, parents !  J'ai donc enseigné pendant plus de douze ans.Un de mes amis qui travaillait dans une librairie est entré dans une maison d'édition. A un moment donné, il en a eu ras le bol de prendre le train pour Londres tous les jours. Il a donc passé commande d'une demi-douzaine de livres à une douzaine de copains sous pseudonyme. Il a donné leurs adresses, signé les contrats, et puis il est rentré chez lui pour écrire les livres! Et moi, pendant ce temps-là, je suais sang et eau à enseigner l'anglais et le théâtre, je rentrais chez moi crevé le vendredi soir. Et mon copain, franchement, se la coulait douce, tapait quelques pages sur sa machine électrique, se faisait un café, tranquille. Il venait de créer une série d'histoires qui se passaient dans le milieu des motards. Il m'a proposé de m'aider à démarrer dans l'écriture. Donc j'ai eu un contrat et 250 £ pour écrire une histoire qui s'appelait L'ange de la vengeance sous le nom de Thom Ryder. Le manuscrit a été accepté, j'ai eu un autre contrat de 300 £. Et j'ai arrêté l'enseignement, c'est comme ça que tout a commencé.



MB : Pour donner une idée de votre production, peut-on citer quelques-uns de vos pseudonymes : John McLaglen, William S. Brady, J.-D. Sandon, L.-J. Coburn, J.-B. Dancer,W.-M. James, Thom Ryder, Jon Hart, Jon Barton... pour terminer avec John B. Harvey. C'était pour blouser le percepteur ?
JH : Non, en fait nous étions trois. Et nous travaillions pour différents éditeurs. L'idée, c'était de démarrer autant de séries que possible, en espérant qu'une ou deux décollerait vraiment. Certains titres se vendaient à 40 ou 50 000 exemplaires par an, c'était incroyable. Presque tous ces titres sont disponibles en e-books maintenant, si jamais un lecteur a l'idée saugrenue de s'y intéresser...

MB : Comment travailliez-vous à l'époque ?
JH : En fait j'apprenais mon métier. Je me levais le matin, je me mettais au travail. C'est là que j'ai compris que l'écriture , c'est un métier. Plus on écrit, plus on apprend. J'ai fait ça pendant 4 ans, j'ai produit 13 ou 14 titres par an à l'époque. Mais c'était 50 000 mots par mois.

MB
: Quand Charlie Resnick est-il né dans votre tête ?
JH : Pas avant la fin des années 80. Le marché du western est mort aussi vite qu'il était né.  C'est là que j'ai commencé à écrire des scripts pour la télé. J'avais écrit une série télé, Hard Cases, qui parlait des officiers de probation, et qui se passait à Nottingham, où nous avons tourné. C'est là que j'habitais à l'époque. En termes de structure, ça ressemblait beaucoup à Hill Street Blues, qui marchait très fort à l'époque. Intrigues multiples, nombreux personnages, c'était intéressant. J'ai pris modèle sur un épisode de Hill Street Blues, j'ai mesuré les durées consacrées à chaque intrigue dans l'épisode, et j'ai fait une grille en couleurs pour me guider dans l'écriture. Ça m'a vraiment appris à  travailler ce type d'histoire, qui se passait dans la rue. Et finalement ça n'était pas si loin de l'idée du roman. C'est donc de là qu'est née l'histoire de la série Charlie Resnick.
Un peu avant, j'avais lu les romans de Sjowall et Wahlöö, avec le personnage de  Martin Beck, et ça m'avait convaincu qu'il était possible d'écrire des romans policiers avec un fond social et politique fort. Raconter une histoire, mais avec un point de vue.

MB : Et quand vous avez écrit Cœurs solitaires, saviez-vous que ce serait le début d'une série ?
JH : Oui,  ça me trottait dans la tête. J'avais fait des séries western déjà. J'ai écrit les 15 000 premiers mots, et tout le monde a refusé le projet, à commencer par mon agent. Seul  un éditeur de Penguin, m'a dit : "Si vous allez plus loin, j'aimerais bien voir." Qu'il soit remercié... Je suis allé plus loin, et il a accepté le manuscrit. Le jour où je lui ai remis, nous avons pris le petit déjeuner ensemble. Il m'a dit : "Ah, c'est meilleur que j'aurais cru." Et là, je me suis dit que ça ressemblait à un compliment.

MB : Oui, il a été plus sympa que votre mère !
JH : Je n'avais jamais eu aucune critique pour tous les livres que j'avais écrits avant. J'étais donc très content d'avoir cet avis de la part d'un vrai professionnel.

MB : Les contraintes de la série peuvent-elles pénibles parfois, frustrantes ? Est-ce pour cela que vous avez décidé d'arrêter, après avoir publié 10 livres en 10 ans ?
JH : En fait, je m'ennuyais, et je commençais à me répéter. Vous connaissez le problème, non ? Ne le prenez pas mal ! J'ai ressenti le besoin d'"esquiver" Resnick, tout comme vous avez ressenti le besoin d'"esquiver" votre Thorne ! C'est absolument indispensable de se rafraîchir. Et puis la série des Martin Beck comportait 10 volumes, et c'était un peu mon modèle. Il y avait 10 romans sur l'étagère, ça me satisfaisait.

MB : Parlez-nous des autres romans, la série des Frank Elder par exemple, ou vos romans "autonomes"? Vous avez pris beaucoup plus de liberté dans ces livres, il me semble ?
JH : Oui, sans doute. Dans la série des Elder, le sujet principal est la relation entre Elder et sa fille, qui tourne vraiment mal sur la fin. Et puis je voulais embêter mon éditrice - elle est dans la salle - qui voulait que je continue les Resnick, et je ne voulais pas me retrouver coincé dans une autre série.

MB : Quand j'ai lu le premier Franck Elder, j'ai eu l'impression que vous vous réinventiez vraiment.
JH : Oui, c'est vrai. Il était clair que l'écriture de romans procéduraux, que j'adorais, arrivait à son terme. J'ai senti une sorte de "détumescence" des ventes. On me disait qu'il fallait que je fasse du thriller, et je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, en fait. Un jour, je crois que c'est mon éditrice qui m'a dit : "Un thriller, c'est un livre qui parle de quelqu'un qui est en danger." Alors, consciencieusement, j'ai écrit des livres différents, sans les contraintes du procedural, j'avais plus de liberté et de force. Ça a été un véritable tournant pour moi, très conscient.

MB : Je me rappelle que vous aviez dit que ce qui vous intéressait vraiment alors, c'était les personnages, les moments où Elder marche en pensant à sa fille. Ça aussi, c'était différent.
JH : Oui, c'est vrai. Et quand je suis revenu à Resnick, ça m'a suivi. Resnick est devenu plus introspectif.

MB : Oui, vous êtes revenu à Charlie après 10 ans.
JH : C'est que j'avais l'idée d'une histoire. Je voulais écrire sur la peine, le deuil. Probablement parce que  j'avais perdu beaucoup de personnes dans mon entourage,. Et pour parler de cela, c'était Resnick le personnage idéal, parce que je le connaissais bien. Je me suis servi de la réaction de Resnick face à la mort pour exprimer ce que je voulais.

MB : On a un peu l'impression que Resnick est comme un vieil ami pour vous, quelqu'un à qui vous envoyez des cartes postales.
JH : Oui, c'est ça. Et j'ai été vraiment heureux de le retrouver. Si j'avais continué à écrire un Resnick par an, Cold in Hand n'aurait pas été aussi bon. J'avais besoin de cet éloignement, de ce changement. De tous mes personnages, c'est celui que j'ai le plus travaillé. Donc c'était facile d'y revenir.

MB : Revenons au dernier de la série, Darkness Darkness. Quand avez-vous commencé à y penser, et surtout à décider que ce livre allait parler des grèves des mineurs et des émeutes de 1984?
JH : Ce matin, je donnais une interview et la personne m'a rappelé que quand j'étais ici même, il y a deux ans, je lui en avais parlé. Donc c'est à cette époque que j'ai commencé à y penser. Je savais déjà que je voulais arrêter d'écrire des romans policiers. Et je savais que pour en finir, c'était un Resnick qu'il me fallait. Je voulais un roman qui aie du poids. Et ce sujet me permettait d'obtenir un certain équilibre entre le passé et le présent. Le livre raconte l'histoire d'un ancien mineur gréviste qui vient de mourir. Et dans sa maison, on retrouve un corps. Resnick n'est plus dans la police, il est à la retraite, mais il est devenu enquêteur civil. Et il connaissait ces gens, c'est pourquoi il prend en charge l'enquête.

MB : Quand on sait qu'on est en train d'écrire son dernier roman, est-ce que c'est une contrainte ou une libération ?
JH : Une vraie libération. Tous les matins, au moment de m'asseoir à ma table, je me disais tout bas : "C'est la dernière fois que tu fais ça!". Mais ça n'a pas toujours été facile, j'ai fait beaucoup de recherches. J'ai lu beaucoup de documents, puis je les ai oubliés. Pour les laisser revenir, inconsciemment.  La fin était particulièrement intéressante, l'avant-dernier chapitre en particulier. J'ai fait plusieurs versions de cet avant-dernier chapitre. Il y avait beaucoup de pression. Le dernier chapitre, en revanche, c'est allé tout seul.

MB : Je ne voudrais pas gâcher le plaisir du lecteur, mais...
JH : NON, malheureux, ne faites pas ça ! En fait, Charlie ne meurt pas. J'avais en tête un chapitre où il mourait. Il y a un film avec Burt Reynolds, je crois, avec un flic qui a beaucoup de mal avec une enquête. Il finit par triompher, il sauve son mariage. Et puis il sort acheter des cigarettes et se fait écraser... Je me disais que ce serait peut-être bien que Charlie succombe à un fait divers à Nottingham, un truc idiot. Et puis j'ai changé d'avis. Et j'en suis content.

MB : Si vous avez décidé de cesser d'écrire des romans policiers, c'est aussi parce que vous avez beaucoup d'autres centres d'intérêt ou c'est surtout par lassitude?
JH : Il est vrai que je n'ai pas lu beaucoup de romans policiers ces derniers temps. Parmi ceux que j'ai lus, il y en a certains que j'ai aimés, mais il y en a beaucoup que j'ai trouvés très "attendus", fabriqués. Et puis beaucoup de romans qui sont vendus sous l'étiquette "romans policiers" pourraient très bien être proposés sous l'étiquette "littérature générale". J'ai écrit à peu près 20 romans policiers en 25 ans. Ça suffit, j'ai l'impresssion de ne rien avoir de nouveau à proposer dans ce genre-là. Il m'est arrivé ce matin une drôle de chose. J'ai rencontré ce gars, Tony Thomson, qui écrit du "true crime" sur les bandes de jeunes à Londres . Il est venu me voir et il m'a dit "Je n'ai pas lu tous vos livres, mais j'ai lu récemment Cold in Hand, qui parle de la délinquance des jeunes dans le nord de Londres. J'ai trouvé que votre livre était absolument juste. Et j'espère qu'à votre âge, je serai capable de faire aussi bien que vous." Et c'est aussi une des raisons pour lesquelles j'arrête. Quand j'écris un livre, je veux qu'il soit juste. Et plus je vieillis, plus c'est difficile.  Aujourd'hui, quand je sors de chez moi, je m’assois sur mon mur, j'écoute les jeunes parler. Et je ne comprends plus rien. Nous connaissons tous des auteurs qui ont écrit deux ou trois livres de trop. Donc je veux partir avec un bon livre.

MB : Resnick aime les chats, le jazz, et les bons sandwiches. Dans quelle mesure est-il proche de vous ?
JH : Bien sûr, je partage certaines de ses opinions. Et le jazz, ça vient clairement de moi. Mais ce n'est pas à vous que je vais apprendre qu'il ne faut pas être trop proche de ses personnages, sinon on ne les voit plus. Il faut une différence, une distance. Hier, Belinda Bauer racontait hier que son écriture romanesque était influencée par son travail sur les scripts, et qu'elle avait l'impression de travailler sur ses textes comme sur un script. Pour moi et Resnick, c'est un peu pareil. J'ai besoin de poser la caméra devant lui, et de le voir sous un angle différent.

MB : Quand on a fait une version télévision de Resnick, qu'avez-vous pensé de l'acteur, Tom Wilkinson?
JH : Je l'ai trouvé parfait. Il y a eu deux téléfilms, il y a un moment déjà, mais ils n'ont pas obtenu le succès escompté. Et je pense que c'est en partie parce que Tom n'a pas eu la possibilité de jouer le personnage comme il aurait voulu. Dans Coeurs solitaires, il se passe des choses terribles, et à la télé, à l'époque, on ne pouvait pas montrer cela. Mais d'un autre côté, on demandait à Tom de ne pas laisser passer son côté attachant. Ce qui aurait pu équilibrer les aspects les plus durs. Du coup, les spectateurs n'ont pas accroché au personnage.

MB : Pour finir, Darkness Darkness est-il votre dernier polar, ou votre dernier roman?
JH : Je ne sais pas... Il m'est arrivé de caresser l'idée d'un roman qui se passerait à Soho dans les années 50 ou 60. Mais à l'heure qu'il est, je sais que je vais écrire des nouvelles, c'est tout ce dont je suis sûr.

Les romans de James Harvey sont disponibles en français chez Rivages /Thrillers

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