30 avril 2011

Le Russell Crowe nouveau est arrivé : Les trois jours prochains

On l'attendait, en tout cas les fans, et le voilà dans les présentoirs des magasins de DVD avec un Russell qui va montrer ses crocs... comme d'habitude. Pour ce qui est de l'histoire, on part du postulat que notre bel ami qui soit dit en passant a pris quelques kilos depuis l'époque où il jouait les gladiateurs dans l'arène, a une jolie femme sexy qui est accusée d'un meurtre qu'elle dit n'avoir pas commis. Elle prend perpète et pépère n'arrive pas à prouver son innocence. Il ne lui reste plus qu'à la faire évader. Mais voilà, c'est pas évident pour un prof de monter une opération commando pour libérer sa jolie petite blonde. D'autant plus qu'il est le papa d'un gentil petit garçon à qui maman manque beaucoup. Sa rencontre avec Liam Neeson, ancien évadé particulièrement compétent sur le sujet, va lui donner de bonnes idées qu'il s'empressera de suivre. Ah, j'oubliais : la gentille petite blonde du début, en trois ans, est devenue un peu brune, mais est toujours diabétique. C'est d'ailleurs ce handicap dont va se servir son cher mari pour la faire évader. Ceux qui ont déjà vu le film savent que ça va marcher, ah mince ! J'aurais pas dû le dire... Quoique dans tous ces films américains, pour que la morale soit sauve, il faut que le héros s'en sorte à la fin, après moultes péripéties qui font partie du cahier des charges. Le film tourne comme une mécanique d'horloge suisse, avec tout ce qu'il faut de lubrifiant pour que ça marche, et ça fonctionne à merveille. Paul Haggis signe le scénario, la réalisation et la production : on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Quant aux fans de la série Dr. House, ils auront le plaisir de retrouver Numéro 13, qui a un petit rôle de mère de famille bien comme il faut. 

Les trois jours prochains, de Paul Haggis, avec Russell Crowe, Liam Neeson, Elizabeth Banks, Olivia Wilde, un DVD avec plein de bonus (commentaires du réalisateur, et, plus rare, de la monteuse, coulisses du tournage, scènes coupées, prises ratées...). Ce film est le remake américain d'un film français, Pour elle, de Fred Cavayé.

"L'hypnotiseur" donne de la voix

L'hypnotiseur de Lars Kepler a fait l'unanimité. Aucune critique négative sur ce pavé de plus de 500 pages écrit par un couple d'auteurs qui s'intéresse de près à la psychanalyse et à l'hypnose. La version proposée par Audiolib pour voyager dans ce texte avec vos oreilles est interprétée par Thierry Janssen, un jeune acteur belge (metteur en scène, clown formé à la Commedia dell'arte) qui met tout son savoir faire pour nous faire partager l'angoisse qui sue de ce roman noir au langage cru. Le livre qui fourmille de longs dialogues n'a pas dû être une mince affaire à enregistrer. Pour nous permettre de suivre le parcours fiévreux de ce psy qui a eu le malheur de plonger dans le cerveau déjanté d'un jeune garçon témoin d'un meurtre sanglant, il utilise plusieurs voix (graves, aiguës, enfantines, féminines...), ce qui rend l'écoute délicate. Pas question de faire autre chose, genre bricolage ou tâche ménagère bruyante sans risquer de perdre le fil. Ce roman audio raconté au présent nécessite pratiquement la même concentration que sa version sur papier sinon on ne parvient pas à apprécier ce travail en finesse de l'analyse d'une folie meurtrière. Le rythme du texte est plutôt lent et les 17 heures d'écoute s'écoulent elles aussi doucement. Prévoyez un long, très long week-end pour écouter ce texte en continu, bien assis dans un fauteuil confortable, les yeux fermés. Sinon vous risquez de perdre rapidement le fil et de ne plus entendre qu'une série de phrases sans contenu. D'autant que ce roman fait appel à de nombreux personnages récurrents qui guident l'auditeur dans l'intrigue complexe en ajoutant minute après minute de petits éléments par strates successives indispensables à la compréhension. Pour compliquer encore plus votre mission, les auteurs nous jettent soudainement dans le passé de l'hypnotiseur afin d'expliquer certains de ses comportements. Ajoutez à cela les noms bizarres des personnages souvent résumés à leur prénom et vous aurez compris que ce ne sera pas une sinécure à laquelle vous vous attelez en appuyant sur la touche « play » de votre lecteur MP3. Alors bon courage et attention de ne pas vous endormir sous les suggestions de cet hypnotiseur qui sait y faire !

Lars Kepler – L'hypnotiseur – Traduit du suédois par Hege Roel-Rousson et Pascale Rosier - Actes Sud 2010 et Audiolib (2 CD Mp3 sortis en avril 2011)

Deux Alibis valent mieux qu'un

Mieux vaut tard que jamais, il était temps qu'on vous parle d'Alibi, "magbook" trimestriel entièrement consacré au genre policier. Son numéro 1 a paru en début d'année, le numéro 2 vient d'arriver en librairie. C'est en effet plutôt chez votre libraire qu'en kiosque que vous le trouverez. Nouveau concept, dit l'éditeur : une publication entre le livre et la revue. Et effectivement, un format presque carré plutôt élégant, un papier mat, opaque et agréable, de superbes photos, une maquette qui fait davantage penser à de l'édition qu'à de la presse : Alibi assume son originalité. Avec, revers de la médaille, l'inconvénient que la typographie, uniforme d'un bout à l'autre des 146 pages de la revue, ne favorise pas le travail du lecteur qui a parfois un peu de mal à se repérer visuellement, faute de rubriquage clair...

Côté contenu, la rédaction aborde le genre avec un objectif grand angle : interviews d'auteurs, de flics, d'ex-bandit reconvertis, d'indics, chroniques de livres, de films, de musique... Et même une étrange rubrique "Objets trouvés" avec, dans le numéro 1, une sélection d'objets autour de la thématique "police mondaine", et dans le  numéro 2 quelques éléments de la panoplie du parfait détective. On regrettera sans doute qu'au-delà de l'humour, les objets en question soient plutôt réservés à des budgets de traders qu'à ceux des amateurs de polars lambda... Le décor est planté, il est résolument noir ! Même si les photos, particulièrement soignées, avec des angles recherchés, sont en couleurs. Parmi l'équipe rédactionnelle et les chroniqueurs, des noms qui vous ne seront pas inconnus : Patrick Bard, Marie Colmant, Eric Halphen, Claude Mesplède...

Au sommaire du n°1, quelques morceaux de choix :
Une interview de... François Bayrou (??)
Une rencontre avec d'anciens flics devenus auteurs
Un papier sur Anne Perry, où vous en apprendrez de belles...
Une méga-interview de RJ Ellory
Une rubrique "Reconstitution" consacrée à l'affaire Guy Georges
Un portrait de Marcus Malte
Un voyage à Edimbourg sur les pas de John Rebus...

Au sommaire du n°2, entre autres :
Une rencontre avec Christophe Alévêque
L'histoire de la revue "Détective"
Une méga-interview de James Ellroy
Une rubrique "Reconstitution" consacrée au casse du siècle à Nice
Un papier sur Harlan Coben
Une ballade à Oslo avec Jo Nesbo

Alibi, trimestriel, 15 € le numéro de 146 pages
> Site internet

28 avril 2011

Coup double pour Val McDermid

Pour un retour, c'est un retour : deux nouveaux McDermid en français, un poche (Sous les mains sanglantes) et un grand format (Sans laisser de traces). Val McDermid fait partie de mes auteurs préférés, et pourtant, paradoxalement, il n'en n'a guère été question sur ce blog : en fait, pour ne rien vous cacher, il y a sur ma table deux piles de livres : tous les Mc Dermid et tous les Rankin... Ils attendent bien sagement que j'aie suffisamment de temps pour leur consacrer un vrai gros dossier! Mais là, actualité oblige, je suis ravie d'avoir l'occasion de parler de cet auteure écossaise particulièrement attachante : quand on a commencé à lire ses romans, on les lit tous !
Sans laisser de traces est un gros livre de 450 pages dont l'action se passe en Ecosse. On sait que c'est là que Val McDermid a grandi, en pleine région minière. C'est là aussi, sur la côte Est,  qu'elle a fait figure de prodige en entrant à la prestigieuse Université d'Oxford, à l'âge précoce de 17 ans. Elle démarre dans l'écriture en tant que journaliste, puis se lance dans le roman au milieu des années 80, avec le succès que l'on sait. D'elle, on connaît surtout le célèbre tandem Tony Hill le profiler pas comme les autres / Carol Jordan la policière. C'est ce tandem qui a donné naissance à la série télé culte La fureur dans le sang avec Robson Green et Hermione Norris, que je vous recommande chaudement. 

Revenons à Sans laisser de traces. Le roman se passe donc en Ecosse, et son déroulement se partage entre une narration au présent et un passé douloureux: la grande grève des mineurs dans les années 80. Une période qu'a bien connue l'auteur, et qui lui a visiblement laissé un souvenir marquant. Elle dit d'ailleurs dans une interview qu'elle a porté ce roman longtemps : elle savait qu'elle devait, à un moment ou à un autre, écrire sur cette époque et sur ce lieu, mais il fallait que l'histoire "tienne la route". Et là, indubitablement, c'est le cas. Tout commence en 2007: Une femme vient signaler au commissariat la disparition d'un homme, Mick Prentice... 25 ans auparavant. Cet homme aurait fait partie des cinq mineurs qui choisirent d'abandonner la lutte pour aller travailler à Nottingham, laissant derrière eux famille et amis. Une famille qui a doublement souffert de la disparition et de l'accusation de trahison qui a pesé sur elle pendant des années. Mais la vérité n'est pas si simple... D'autant qu'à l'autre bout de l'Europe, en Toscane, la journaliste Bel Richmond fait des découvertes surprenantes qui pèseront lourd sur l'enquête de Karen Pirie. Dans ce roman, Val McDermid fait la preuve qu'il est possible d'écrire un roman noir efficace et intelligent, avec une intrigue brillamment construite, tout en décrivant de façon précise et vivante l'histoire d'un pays et celle d'un peuple. Peut-être plus émouvant qu'à l'habitude, ce roman est, on le sent, sorti tout droit de la mémoire de Val McDermid, de sa vie même. Il n'en n'est que plus passionnant.
Sans laisser de traces, traduit de l'anglais par Matthieu Farcot - Flammarion

Avec Sous les mains sanglantes, on se retrouve en territoire connu puisque le fameux tandem Carol Jordan / Tony Hill est à la peine pour découvrir les responsables d'une série de morts dans le milieu du football de Bradfield, cette ville imaginaire du nord de l'Angleterre qui sert de cadre aux enquêtes du couple. Seule différence, mais de taille, Tony Hill n'a pas les coudées franches, puisqu'il est hospitalisé après avoir été agressé par un des déments qu'il soigne. Au début du roman, c'est un footballeur star de l'équipe locale qui est victime d'un empoisonnement. L'ambiance dans la bonne ville de Bradfield devient d'autant plus irrespirable que bientôt, c'est au stade de Bradfield qu'une bombe explose... Carol Jordan ne s'en sortirait pas sans les lumières de son vieux complice, car Val McDermid nous a, là encore, concocté une intrigue particulièrement solide et résistante au simple bon sens... Autre particularité de ce roman : on en apprend davantage sur l'enfance de Tony Hill, et ça n'est pas triste ! Bref, un épisode largement à la hauteur de la série.
> Voir la bande annonce du roman

Sous les mains sanglantes, traduit de l'anglais par Philippe Bonnet et Arthur Greenspan - J'ai Lu

Humphrey Bogart tout en image grâce aux éditions Taschen

Les livres de la collection Movie Icons ont plusieurs avantages. Le premier c'est bien sûr l'accumulation de photos d'une icône du 7e art avec en plus possibilité de lire le texte, essentiellement des légendes, en trois langues (anglais, allemand et français). Ne vous attendez pas à trouver des révélations sur votre vedette préférée mais si vous recherchez quelques belles images ou reproductions d'affiches (couleur ou noir et blanc) qui vous rappelleront des souvenirs (surtout pour la génération du baby boom), alors là vous ne serez pas déçu. En plus le prix modique rend cette collection accessible à tous. C'est l'album consacré à Humphrey Bogart qui a retenu notre attention. Quel bonhomme et surtout quelle filmographie! Pratiquement tout ce qui s'est fait de meilleur dans le genre film noir comportait cet acteur au générique. Tous les grands réalisateurs de 1930 aux années 50 ont fait tourner Humphrey avec son visage expressif  qui ne manquait pas de nous narguer de son petit retroussement de lèvres inimitable. Il savait accrocher la lumière aux ombres bien marquées pour incarner avec délice l'image du dur à cuire. Ce Bogart des éditions Taschen est un livre à mettre entre toutes les mains et surtout à poser bien en vue sur un coin de table pour se souvenir en le feuilletant du bon vieux temps du noir et blanc.

27 avril 2011

William Olivier Desmond - "L'encombrant", à lire sourire aux lèvres

L'encombrant, qu'est-ce que c'est que ça ? Une histoire de monstres ? D'éboueurs ? Non, un polar, un vrai, avec un brocanteur dedans ! Mais la brocante, c'est plus ce que c'était, alors Eric Beaulieu, c'est son nom, arrondit ses fins de mois en transportant des marchandises quelque peu hallucinatoires... Le début du roman part fort : le père du héros passe l'arme à gauche dans des circonstances plus que curieuses, et le héros lui-même manque d'y rester, victime d'une agression dans son propre camion. Mais comme il a du réflexe, c'est l'agresseur qui va se retrouver... raide mort, un tournevis fiché dans l'oeil. Alors voilà : l'encombrant, c'est lui, le cadavre de l'agresseur. Car on a beau avoir lu tous les polars, dans la vraie vie, ça n'est pas simple de se débarrasser d'un corps... C'est ce que va apprendre Eric Beaulieu, que nous allons suivre avec jubilation pendant 184 pages. Car William Olivier Desmond, s'il est le traducteur de Stephen King, a un style bien à lui, un style qui pétille, une écriture peaufinée sans ostentation. Ca n'est pas du Audiard, même si on peut y penser parfois. C'est plus fin que cela, car là il y a une intrigue qui tient la route, une histoire de l'ordre de la "machine à perdre", selon les mots même de l'auteur. Alors c'est drôle, certes, jusqu'au moment où l'on rit moins. Il arrive même qu'on aie peur, c'est dire. Le héros est un anti-héros absolu, il n'est plus tout jeune, ses combines sont souvent lamentables, ses complices peu reluisants. On le suit dans ses pérégrinations, de Saint-Ouen à un village de l'Yonne, puis à Fécamp, on épie le moindre de ses mouvements, et on secoue la tête en se disant : "Non, pas ça, pas possible...". Car il nous prend à témoin en plus ! Et plus l'histoire avance, plus on est désolé pour lui... Si vous voulez passer un excellent moment en compagnie d'un homme d'esprit, je vous conseille de fréquenter William Olivier Desmond à travers ce livre : vous m'en direz des nouvelles!
William Olivier Desmond - L'encombrant - Seuil Policiers

Roger Chapman, un colporteur qui n'a pas froid aux yeux

Parmi les auteurs qui pratiquent le polar historique, Kate Sedley, après 19 aventures de Roger le colporteur, tient une place de choix sur le podium, aux côtés de Ellis Peters, de Paul C. Doherty et de Peter Tremayne. Son héros récurrent, qui a vu le jour en 1991 avec Le colporteur et la mort, parcourt les routes et les chemins de l'Angleterre à la fin du XVe siècle. D'aventure en aventure, on le voit vieillir et s'enrichir de centaines de rencontres avec des personnages parfois haut placés qui ont marqué l'histoire du Royaume-Uni. Obnubilé par la production de grande qualité de Doherty et le charme irrésistible de la Fidelma de Tremayne, j'avoue être passé à côté de ces livres qui ont pourtant conquis de nombreux lecteurs européens. C'est donc dans l'urgence que je me suis précipité, sur le conseil d'un libraire, sur les oeuvres de Kate Sedley. Difficile de se procurer le premier roman : c'est grâce aux compétences des vendeurs du rayon spécialisé de Joseph Gibert que j'ai eu enfin ce texte en mains. Et le charme a opéré car depuis, en quelques semaines, j'en suis à mon quatrième avec toujours le même plaisir de lecture.

Kate Sedley réussit à décrire la vie quotidienne des Anglais alors que la Guerre des deux roses déchire le pays avec un réalisme saisissant. Roger le colporteur, qui a choisi le métier de marchand ambulant après une formation monastique, va mettre son sens de l'observation et de l'analyse au service de ses contemporains, quelle que soit leur condition. L'époque est particulièrement intéressante puisqu'elle se situe pile à la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance, période faste pour les arts pendant laquelle les complots politiques n'ont pas manqué d'influer sur un monde en pleine évolution.

Le colporteur de la mort (traduit par Claude Bonnafont)
Roger Chapman va enquêter sur la disparition à Londres, dans d'étranges circonstances, du fils d'un échevin. Le jeune homme n'est jamais arrivé à destination et on perd sa trace juste avant qu'il ne pénètre à l'auberge où il était attendu. Kate Sedley mélange les événements de la Guerre des deux roses avec un fait divers pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans cette première aventure, Roger devra faire preuve non seulement d'astuce, mais aussi de vaillance pour lutter contre ses ennemis, qui sont aussi ceux du Royaume.

La danse des neuf (traduit par Corinne Derblum)
Fin de l'hiver 1478, Roger reprend la route pour retourner à Bristol, mais son itinéraire passe par le village de Lower Brockhurst, où une jeune femme a mystérieusement disparu après s'être séparée de son fiancé qui est suspecté de l'avoir assassinée. Roger Chapman, qui n'hésite pas à aider ses concitoyens, se charge d'enquêter à la demande de la famille pour trouver le ou les véritables coupables. Il va être confronté à des haines tenaces dans lesquelles la superstitiion tient une place de choix.

La rose du solstice (traduit par Corinne Derblum)
Notre colporteur commence mal son voyage de retour vers Bristol. Il est attaqué sauvagement par des inconnus alors qu'il est témoin d'un meurtre. Jeté dans l'Avon, il est sauvé de la noyade par miracle et se lance à la recherche de ses agresseur. Petit problème : il a bien du mal à faire reconnaître ses aventures, d'autant plus que le lieu où il a été jeté dans la rivière a été le théâtre d'un crime perpétré un demi-siècle plus tôt, et qui fait encore frémir les habitants de la région.

Le conte de la brodeuse
(traduit par Corinne Derblum)
Dans cet épisode, Roger va naviguer dans les hautes sphères de la politique pour résoudre un crime lié à la famille royale : l'assassinat du favori de la Duchesse d'York et de Bourgogne, sœur du roi Edward. Roger n'est pas seul dans cette aventure, puisqu'il doit endurer la compagnie de Bertram Serifaber, un insupportable blanc-bec qui lui est imposé pour l'aider dans son enquête.

26 avril 2011

"Coup d'éclat", avec Catherine Frot

Sortie demain du film de José Alcala avec Catherine Frot, Coup d'éclat. Catherine Frot y incarne un flic pur et dur qui, bouleversée par la mort sordide d'une jeune prostitutée sans papiers, va se mettre à réfléchir sur sa mission tout en enquêtant sur ce décès suspect. Pas vu bien sûr, mais le sujet est intéressant. Vos avis seront les bienvenus.

Coup d'éclat sur Comme Au Cinema

Jeux d'enquête sur PC

A l'époque des premiers Mac et PC couleur, les jeux étaient rares et ressemblaient à des dessins animés interactifs. On se souvient des premiers Sam et Max, puis, la technique évoluant, des Chevaliers de Baphomet dont le graphisme et l'intrigue avaient marqué les fans de jeux, et aussi de la série des Carmen Sandiego. Certains se rappelleront aussi avec un peu d'émotion les graphismes de Myst, bien que ce ne soit pas du polar à proprement parler. Aujourd'hui, les jeux vidéo suivent de près les séries télé et les films en rivalisant  à coups de technologie et de graphismes sophistiqués et 3D pour les jeux d'immersion où la participation active du joueur est primordiale. En parallèle, il existe une production importante de jeux du type « objets cachés » qui fonctionnent plus sur le mode de l'enquête et de l'analyse des lieux présentés. Nous ne prétendons pas à l'exhaustivité, les jeux disponibles actuellement sont très nombreux. En revanche, voici quelques pistes intéressantes pour ceux qui voudraient prolonger leur passion du polar jusqu'à participer à une enquête sur l'écran de leur ordinateur. Plutôt que de vous livrer des pages et des pages d'analyses et de commentaires qui n'apporteraient rien à la masse d'informations déjà existantes, nous vous proposons quelques liens qui vous permettront de faire vos premières armes de cyberdétective.

> Enquête à Versailles sous Louis XIV : Avec Vauban !
Pour les amateurs de polars historiques. Particpiez à une enquête à Versailles sous Louis XIV et sauvez le roi soleil. Pour cette mission de réflexion, vous serez assisté par Vauban en personne. Quinze heures d'enquête, 3 niveaux de difficulté.

> Retrouvez le petit monde des Experts de Miami et enquêtez avec eux
En compagnie de Horatio Cane et de toute son équipe de spécialistes, résolvez des meurtres et autres crimes et délits. Pour cela, vous allez recueillir des indices sur les lieux du crime, interroger des témoins et dépister les suspects. Comme dans la série, c'est en comparant les preuves que vous parviendrez à confondre le coupable. Dans cette catégorie de jeux vidéo, d'autres versions des Experts ont aussi été adaptés.

> Sherlock Holmes contre Jack l'Eventreur
Voic un jeu d'aventure point'n click pour PC pour refaire l'enquête et identifier le célèbre meurtrier de l'East End. Entièrement en 3D, le jeu permet deux vues différentes, soit vous êtes dans la peau du détective, soit vous le suivez de l'extérieur. Le jeu propose aussi une technique de reconstitution des crimes pour  tester vos hypothèses tout au long de l'enquête. Il existe d'autres aventures de Sherlock Holmes, plus anciennes, que l'on peut encore se procurer (La Boucle d'Argent, La Nuit des Sacrifiés, Le Chien des Baskerville, Le Mystère de la Momie, SH contre Arsène Lupin...)

> Tous les jeux de type "Objets cachés" en français
"Objets cachés France" est un site édité par Casual Box et fait partie du réseau Casual Games France. Vous y trouverez des jeux à télécharger gratuitement, des jeux payants à tester pendant une durée limitée avec un large choix de thèmes qui font la part belle aux classiques, de Sherlock Holmes à Agatha Christie. Des présentations très détaillées avec copies d'écran, trucs et astuces, commentaires et critiques de joueurs.

> De l'action, encore de l'action... mais aussi de la réflexion
Vous ne jurez que par James Bond version Daniel Craig ? Le jeu Quantum of Solace est fait pour vous. Dans la même catégorie, vous pouvez aussi interpréter le rôle de XIII et déjouer quelques ignobles complots. Dans le style aventures, Still life semble être le chouchou des "gamers" à la manette agile. Ce jeu d'une durée de vie d'une dizaine d'heures est caractérisé par un design sophistiqué et propose des décors angoissants, aussi bien à Chicago qu'à Prague. Les héros Victoria et Gus bénéficient d'une vraie psychologie et ont le verbe sans complexe, collant bien au sujet.

Le petit dernier, sorti en mars 2011: Les Enquêtes de Nancy Drew : Chasseurs de Tornades

On pourrait continuer comme ça et remplir le blog avec les centaines de jeux qui remplissent les bacs des magasins spécialisés. A vous de jouer et de chercher la perle rare dans cette masse d'informations disponible sur internet: 4 070 000 résultats si vous tapez dans Google "Jeux vidéo PC détective"...
> Un exemple, le site Jeux vidéo PC et sa rubrique "Enquêtes policières"

25 avril 2011

"Rouge abattoir" de Gilda Piersanti, un auteur à suivre dans les rues de Rome

Gilda Piersanti, critique littéraire et auteur, vit à Paris depuis 20 ans, et c'est en français qu'elle écrit ses romans. Rouge Abattoir est le premier volet de la série des Saisons, qui se poursuit avec Vert Palatino, Bleu Catacombes et Jaune Caravage. Le lieu : Rome, tout un programme. Mais pas la Rome des touristes, celle des Romains. La topographie est importante dans Rouge Abattoir : Gilda Piersanti nous prend littéralement par la main pour nous entraîner à la suite de ses personnages. Elle prend soin de nous indiquer le nom des rues et des places, de nous donner des points de repère, elle fait parfois penser en cela à Patrick Modiano et à son inimitable musique, qui lui aussi joue des noms de rues et de ce qu'ils évoquent pour éveiller en nous des émotions bien enfouies. D'ailleurs, à un moment, Gilda Piersanti nous parle d'une Via delle Botteghe Oscure (Rue des boutiques obscures). Hasard ou clin d'œil ? La saison de Rouge abattoir, c'est l'hiver. Un hiver particulier puisqu'il neige sur Rome, et ce n'est pas si fréquent. Du coup, l'atmosphère est encore plus atypique, presque fantomatique, comme étouffée par le froid et les flocons. Toute l'action se passe entre Noël et le Jour de l'an, sorte de parenthèse pas du tout enchantée, puisque dans le quartier de Testaccio où se déroule l'histoire, une série de crimes abominables sème la terreur. Trois filles sont assassinées sauvagement, découpées comme des canards laqués par on ne sait quel barbare. Le commissaire d'Innocenzo, en charge de l'affaire, se voit adjoindre, à son corps défendant, un inspecteur venu de l'Aquila, Mariella  de Luca, jeune femme indépendante et secrète qui n'aura de cesse de découvrir l'assassin, ne reculant devant aucun danger. Il se noue entre eux une relation ambiguë, mélange de défiance et d'affection, qui donne au tandem un caractère bien trempé.
Gilda Piersanti pèse ses mots, équilibre ses phrases, sait faire alterner dialogues et descriptions avec un savoir faire certain. Son style coule, roule, entraîne le lecteur vers la suite de l'histoire. Elle sait même parler de sexe sans ostentation, avec naturel, comme d'une chose qui fait partie intégrante de la vie et qui y occupe une place de choix. Pas de fausse pudeur, une expression au féminin qui nous change vraiment des habituelles scènes érotiques décrites avec plus ou moins de complaisance par un narrateur trop souvent maladroit... Gilda Piersanti n'a pas peur d'émouvoir, elle n'a pas peur de choquer non plus, elle ne néglige pas le suspense, présent jusqu'au bout, et n'oublie pas le monde qui l'entoure puisque la vie politique italienne joue un rôle décisif dans cette histoire. Une voix vraiment personnelle, des personnages crédibles qui se dévoilent petit à petit, une intrigue qui tient la route: cette première Saison ne sera pas ma dernière lecture de cet auteur. L'ami Humfred a, lui, fait l'expérience d'écouter ce roman sous forme d'audio-livre. Lisez un peu plus loin ce qu'il en a pensé.
Gilda Piersanti - Rouge abattoir - Editions Le Passage (également disponible en Pocket).
Velda
Voir aussi notre entretien avec Gilda Piersanti
Un polar entre les oreilles

Il s'agit d'un roman policier aux qualités littéraires reconnues dont la version audio mérite le détour. Dans la bouche d'Hélène Lausseur, (l'interprète de cette version éditée par Sixtrid, ce texte prend une autre dimension, une sorte d'urgence. Les phrases coupées par un ton sec qui laisse les mots suspendus à des fils invisibles donnent une irrépressible envie de se caler contre le dossier du fauteuil en tenant fermement les accoudoirs. Le suspense est intense et les personnages prennent vie dans la bouche d'une lectrice qui ne mâche pas ses mots. Tout est dans le verbe. Le ton n'est pas là que pour servir de medium vers nos petites cellules grises qui n'ont pas toujours le temps de s'asseoir au fond de leur cavité cérébrale pour déguster un peu d'encre d'imprimerie, mais donne à ce polar une intensité qui trouvera son apogée lors du dénouement particulièrement réussi.
> D'autres infos sur le site du distributeur

Une actrice des années 70 disparait, la télé s'en émeut !

"L'actrice Marie-France Pisier, 66 ans, a été retrouvée morte dans la piscine de sa résidence secondaire". Ce titre de journal qui sonne comme une phrase de polar était hier à la une de tous les sites internet d'information. Pour marquer le coup, il faut dire qu'ils en avaient mis du temps avant de passer un film d'Annie Girardot après le décès de cette autre actrice qui nous a quittés cette année, la 3 a aussitôt déprogrammé un documentaire pour diffuser  à la place Le corps de mon ennemi de Verneuil dans lequel Marie-France Pisier interprétait le rôle d'une bourgeoise libérée dans le milieu des filatures du Nord. Dans ce film sorti en 1976 Henri Verneuil nous propose une adaptation réussie de l'œuvre de Félicien Marceau. Il s'agit d'une étude de mœurs de la grande bourgeoisie provinciale avec en arrière-plan le petit monde de la politique et du banditisme, trafic de drogue à l'appui. Comme dans la plupart de ses films, Verneuil appuie un peu trop sur les explications, qu'elles soient visuelles ou textuelles (dialogues et voix off) à travers de  fréquents flashbacks qui nous font revivre la fulgurante ascension et le déclin de François Leclerc interprété par Belmondo un peu moins cabotin que d'habitude. Celui-ci vient d'être libéré après sept ans de réclusion pour un double meurtre qu'il n'a pas commis. Bien sûr la trame de ce polar est basée sur un classique du genre, une histoire de vengeance par personne interposée. Dans ce film qui a obtenu 1 771 161 entrées lors de sa sortie, Marie-France Pisier est particulièrement mise en valeur dans un certain nombre de scènes qui la montrent dans toute sa beauté sophistiquée. Ce film tourné alors dans la métropole lilloise donne une bonne idée de l'ambiance étriquée d'une société artificielle construite autour du textile. De la fabrique au club de foot tout est sous controle et lorsque le grand patron interprété par Blier, froid et énigmatique à souhait, est mis en cause à la fin dans les malheurs de ce pauvre François Leclerc, ses jours sont alors comptés. Dans ces années où le cinéma rythmait la vie culturelle française, nous pouvions nous attendre à nos trois ou quatre classiques du genre dans l'année. On était certains de retrouver nos Delon, Belmondo, Gabin, Lino Ventura... Si la plupart de ces films sont passés dans le patrimoine du polar à la française avec plus ou moins de bonheur, au moins permettent-ils de se faire une idée de la vie dans ces années d'insouciance avant que les crises à répétition ne viennent polluer nos écrans. Pour les inconditionnels du genre, ils ont rendez-vous lundi 25 avril avec La Horse (1969 avec Gabin) sur Direct 8, un autre exemple de ces polars que nous allions voir le dimanche après-midi après le déjeuner en famille. C'était l'époque des cinémas de quartier qui ont fait la prospérité du 7e art de chez nous.

24 avril 2011

Une brève histoire du Polar

Dans la grande aventure de la littérature, le roman policier tient aujourd'hui une place de choix. Ce genre au départ destiné à un public populaire a peu à peu trouvé un lectorat fidèle et attentif dans pratiquement toutes les couches sociales. Souvenons-nous de ces petits bouquins à couverture souple et papier ordinaire qui tenaient pliés dans la poche du bleu de travail. Ecrits souvent à la va-vite par des auteurs prolixes dans les années 60 et destinés à des consommateurs de littérature facile et distrayante qui n'étaient pas très exigeants, ces polars à consommer sans modération dans les transports en commun s'aventuraient rarement dans l'analyse de la société mais jouaient surtout sur le registre de l'aventure (Le Saint, OSS 117...). Du feuilleton du XIXe siècle, dans lequel il naquit, aux prestigieuses collections qui sortent leurs ouvrages
à grand renfort de publicité, sans compter son extension avec le cinéma qui ne se prive pas de piocher ses scénarios dans les grands classiques du genre, le roman policier a gagné le droit de siéger à la même table que les prix Goncourt et autres Pulitzer. Il n'est donc pas inutile de rappeler sa genèse qui remonte à peine au XIXe siècle. Yves Reuter, professeur à l'université Charles de Gaulle-Lille III nous propose un aperçu de cette saga en analysant ce genre à succès à partir de trois grandes formes: le roman noir, le roman à énigme et le roman à suspens. On peut ainsi découvrir les auteurs et leurs oeuvres majeures, les thèmes et les procédés d'écriture et bien sûr la relation qui existe entre la littérature et le polar tout au long des 128 pages de ce document tout à fait intéressant qui traite du sujet avec sérieux et précision (notes et bibliographie à l'appui).
Le Roman policier - Yves Reuter - éditions Armand Colin (collection universitaire de poche)

Sur les pas de Sherlock Holmes

Lire les aventures de ce personnage quasi historique est déjà un vrai bonheur mais si en plus vous avez sous les yeux les lieux où se passent ses enquêtes, alors là c'est du pur plaisir. Géographie de Sherlock Holmes, de A.-F. Ruaud et X. Mauméjean, paru chez Les moutons électriques, vous guidera dans une Angleterre en pleine effervescence au temps de la révolution industrielle. Vous saurez enfin ce que veut dire cette curieuse adresse du 221B Baker Street, qui en réalité est une pure invention. Certes, Baker Street existe bien, mais ce numéro appartiendrait à une seconde portion de la rue baptisée Upper Baker Street. Quant au B, ce n'est pas le bis auquel on s'attend, mais le système postal en usage du temps de Conan Doyle. Mrs. Hudson logeant dans ce qu'on appelle l'entresol, en l'occurrence le premier niveau de la maison, elle reçoit son courrier au 221A. Quant à M. Holmes, qui vit au deuxième niveau (le premier étage en vérité), c'est le 221B qu'il faut indiquer sur l'enveloppe si vous voulez lui faire parvenir vos doléances. Ce beau livre magnifiquement illustré de photos anciennes et de gravures vous guidera dans tous les lieux fréquentés par le détective et son acolyte.

1951 une année polar

En allant jeter un oeil dans ma librairie-papeterie préférée, je suis tombé sur un truc sympa: une réédition d'un carnet vintage de 1951 signé Clairefontaine avec sa vieille couverture cartonnée d'époque et le papier Vélin Velouté 90 g typique de cette époque. Du coup ça m'a donné l'envie de savoir ce qui s'était passé en rapport avec le polar cette année-là. Quelques clics plus tard voici le résultat, marrant non?

Grands événements
26 janvier, États-Unis : Le sénateur Joseph McCarthy est nommé président de la commission sénatoriale d’enquête sur les activités anti-américaines. Dur dur pour le cinéma et la littérature !
5 avril, États-Unis : Ethel et Julius Rosenberg sont condamnés à la peine capitale pour espionnage. Une affaire qui avait fait la une des journaux du monde entier.
9 juillet : Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni mettent fin à l'état de guerre avec l'Allemagne... Il était temps !
Le prix Nobel de la paix est attribué à Léon Jouhaux, un syndicaliste français, né à Pantin le 1er juillet 1879 et mort à Paris le 28 avril 1954. En ce temps-là appartenir à un Syndicat voulait encore dire quelque chose.

Quelques Polars
Gardner Earle Stanley, "Perry Mason sur la corde raide"
O.Séchan/I.Maslowski, "Vous qui n'avez jamais été tués"
Maurice Dekobra, "Opération Magali"
Fred Kassak,"Plus amer que la mort"
André Piljean, "Passons la monnaie"
Pierre Boileau, "Les rendez-vous de Passy"
Thomas Narcejac, "Le mauvais cheval"
Georges Simenon, "Maigret, Lognon et les gangsters"
Francis Didelot, " La valse des poisons"
Alexandre Arnoux, "Rêveries d'un policier amateur"
Jean Bruce "Une vraie panthère"
Robert Bruyez, "Sous les yeux de verre"

Films
Casque d'or comédie dramatique de Jacques Becker avec Simone Signoret, Serge Reggiani, Claude Dauphin et Gaston Modot
L’Inconnu du Nord-Express (Strangers on a train) d'Alfred Hitchcock avec Farley Granger et Ruth Roman.
Une place au soleil (A Place in the Sun) de George Stevens avec Elizabeth Taylor, Montgomery Clift et Shelley Winters

Oscars
Meilleur acteur : Humphrey Bogart, L'Odyssée de l'African Queen (The African Queen)
Meilleur réalisateur : George Stevens, Une place au soleil (A Place in the Sun)

Naissances
6 février : Jacques Villeret, comédien français
17 mars : Kurt Russell, acteur américain
8 juillet : Anjelica Huston, actrice américaine
21 juillet : Robin Williams, acteur américain
5 septembre : Michael Keaton, acteur américain
2 octobre : Sting, musicien chanteur et acteur britannique

Décès
16 août : Louis Jouvet, acteur français

Un polar historique moscovite avec William Ryan

Belle réussite pour ce livre de l'auteur irlandais William Ryan, avec une plongée en apnée dans le Moscou des années 30, en compagnie d'un héros, l'inspecteur Korolev, dont la personnalité complexe et le passé douloureux apparaîtront au fil de la lecture, dévoilées avec beaucoup d'intelligence.
Tout commence avec la découverte d'un cadavre de femme horriblement mutilé déposé dans une église orthodoxe désaffectée (bien sûr!). L'inspecteur Korolev, chef de la section criminelle de la Milice de Moscou, prend l'affaire en mains, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas au bout de ses surprises. De péripétie en péripétie, il va dénouer une affaire complexe où trafic d'icônes et corruption de haut vol tissent une toile d'araignée à forte puissance léthale. Tel notre Nestor Burma national, Korolev a une fâcheuse propension à se prendre des coups sur la tête... Et aussi une mauvaise habitude : celle de porter malheur à ceux qui l'entourent. Une intrigue bien tricotée donc, de nombreux personnages (est-ce pour rendre hommage à la littérature russe ?), une progression dramatique bien dosée : résultat, un livre qu'on ne lâche pas, et qui ne vous lâche pas !
Dans ce roman, la construction psychologique d'un héros qui au fil des pages prend de plus en plus d'épaisseur le dispute à l'aspect reconstitution historique qui, sans jamais sombrer dans l'aspect besogneux qui caractérise parfois ce type de roman, est là parfaitement maîtrisé. De belles descriptions, notamment quand l'auteur dépeint les bâtiments luxueux, vestiges du temps des tsars et incongrus dans la grisaille ambiante. Une atmosphère pesante, toute en nuances de gris, la méfiance et la peur omniprésentes, les secrets des uns et des autres, les factions, la pègre locale (les Voleurs du titre) : tout cela concourt à construire un univers fascinant. La couverture du livre dit : "Une enquête de l'inspecteur Korolev" : ce qui laisse à penser qu'il y en aura d'autres. Tant mieux.
William Ryan - Le royaume des voleurs - Les deux terres - traduit de l'anglais par Jean Esch

Un samedi soir en compagnie de Jack the Ripper

Décidément, Arte est moins bête que la 3. Deux heures et des poussières de polar bien saignant et filmé avec le talent qui caractérise nos amis d'outre-Manche, voilà une soirée comme on les aime. Mais qu'attend-on pour lancer une pétition pour retrouver l'inspecteur Gently qui a mystérieusement disparu, et que ce très cher Barnaby a remplacé au pied levé ? Barnaby, OK, c'est sympa, on connaît, mais de là à nous les repasser presque en boucle, ça a un petit air de foutage de gueule. Whitechapel, le retour de Jack l'éventreur, téléfilm britannique (3 x 45 mn) avec Rupert Penry-Jones et Phil Davis
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Ian Rankin, n'oubliez pas le guide !

Vous prévoyez un week-end à Edimbourg ? Ian Rankin a pensé à vous ! Si vous êtes l'heureux possesseur d'un Iphone, rendez-vous sur votre App Store, et téléchargez "Ian Rankin's Edinburgh". Au programme, une intro de Ian avec son délicieux accent, trois itinéraires concoctés autour des lieux qui ont servi de cadre aux romans, sans oublier les sites les plus touristiques, quand même, des cartes, une bibliographie, des liens utiles... Un gadget, soit, et qui ne vous dispensera pas d'un guide un peu plus touffu, mais un complément sympa quand même ! Pour la prochaine version, Ian Rankin promet qu'il demandera à ce que ça marche aussi sur Blackberry.

RJ Ellory répond à vos questions... c'est là, maintenant

RJ Ellory est un homme de parole. Voici ses réponses à vos questions. N'oubliez pas que l'histoire continue vendredi prochain avec la suite de l'interview.
 
Questions de Pierre F.Ne pensez vous pas que la culture peut amener à l'intolérance ? Si on regarde les leaders de l'extrème droite, ce sont des gens très intelligents... Je pense qu'il est plus vraisemblable que le manque de culture et d'éducation est un facteur causal de l'intolérance. Généralement, la peur se fonde sur l'intolérance, et le dénominateur commun aux situations d'intolérance, de racisme et de bigoterie est à mon sens le manque de compréhension et le manque de connaissances sur ce qu'on ne tolère pas. Si la culture était la cause de l'intolérance, alors la seule solution serait pour la race humaine de retourner à un état de complète acculturation, ce qui me paraît une hypothèse bien peu réaliste. Je crois que manque de conscience et manque de culture sont plus susceptibles d'engendrer et d'encourager l'intolérance et le racisme que l'inverse.

A propos de Seul le silence, quels sont les romans qui vous ont influencé ?
Je crois que c'est De sang-froid, de Truman Capote. C'est le seul roman qui ait réellement influencé mon projet quand j'écrivais Seul le silence, et encore, c'était davantage lié à Capote en tant que personnage qu'au livre lui-même. Il a été élevé dans le "Deep South" puis il est venu à New York, tout comme Joseph. Certains disent que le style de mon roman fait penser à Steinbeck, mais de lui, je n'ai lu que Cannery Row, et il  me semble que le style n'a pas grand-chose à voir avec le mien. J'admire beaucoup la romancière Annie Proulx, et je pense que Noeuds et dénouements, ainsi que ses recueils de nouvelles, ont exercé une certaine influence sur mon travail au moment où j'écrivais Seul le silence. La poésie est aussi une source d'inspiration, en particulier des poètes tels que Robert Frost, Walt Whitman et William Carlos Williams.
A propos de Vendetta, les personnages sont-ils imaginaires ou connaissez-vous des gens proches en termes de comportement ou d'attitude ?
Hartmann et Perez sont issus tout droit de mon imagination, même si l'histoire est traversée par des personnages réels ayant existé dans l'histoire de la Mafia. Je n'ai pas d'expérience de première main en la matière, mes personnages sont purement imaginaires.

A propos des Anonymes, certains lecteurs ont comparé ce livre avec La griffe du chien de Don Winslow. L'avez vous lu ? A-t-il été une source de vos recherches ?
C'est fin 2008 que je suis tombé sur La Griffe du chien. Les Anonymes a été écrit début 2005. Depuis, j'ai lu La griffe du chien, que j'ai trouvé formidable, mais c'est un livre d'un style très différent du mien. Et non, il n'a pas été une source de documentation. Mes sources sont systématiquement documentaires, je n'utilise jamais de fiction quand il s'agit d'établir le contexte factuel et historique d'un roman.

Question d'Edmond G.
Comment expliquez-vous que Seul le silence soit classé parmi les romans policiers, puisque le criminel n'a pas de vrai mobile ?
En fait, le genre d'un roman est quelque chose de parfaitement subjectif. Je voulais écrire une bonne histoire sur un sujet qui m'intéressait. Mes romans sont des drames humains, pas des romans policiers en tant que tels. C'est en France qu'on a utilisé pour la première fois le terme de "thrillers au ralenti" pour qualifier mes livres, et je trouve cette expression merveilleuse. Cela ne m'intéresse pas vraiment de me glisser dans un modèle prédéterminé, dans une niche. Mes livres sont des histoires dramatiques et criminelles, d'une certaine façon, mais le crime y est moins important que les effets qu'il a sur les familles, les communautés ou les sociétés. Je pense d'ailleurs que Joseph lui-même propose une forme d'interprétation des motivations et de la démarche de l'assassin à la fin du livre, quand il se retrouve seul à attendre dans sa chambre d'hôtel. Mais ce sont les pensées de Joseph... Je ne suis pas psychologue, je ne prétends pas essayer d'expliquer la réalité d'un tueur en série. A mon avis, certains livres l'ont très bien fait, d'autres très mal. Je n'ai jamais voulu écrire un roman du point de vue de l'assassin. Ma volonté était d'écrire la biographie d'un jeune garçon tellement traumatisé par ce qu'il a subi dans son enfance qu'il consacre toute sa vie à la découverte de la vérité, malgré tous les obstacles. Mon intention n'était pas d'écrire un essai psychologique sur la raison qui pousse l'Homme à se montrer capable de telles actions.

Question de Catherine S.
Envisageriez-vous d'écrire un roman sans aucun acte criminel ?
Absolument. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les gens. J'aime l'intensité dramatique qui naît entre des personnes lorsqu'elles doivent survivre, vaincre des difficultés personnelles. Alors oui, il se peut qu'un jour j'écrive un roman sans crime, hormis un crime du coeur peut-être (une trahison, une tromperie, bref quelque chose qui engendrera une tension et une friction entre les personnages).

RJ Ellory, Comme un torrent (épisode 4... et fin)

Et voilà ! Le dernier volet de nos entretiens avec RJ Ellory. Cette fois, il nous parle de sa passion pour la musique, et il a même fait l'effort surhumain de choisir ses 20 albums préférés, ceux qu'il emporterait sur une île déserte. Et ce n'était pas facile.
En guise de feu d'artifice final, le Blog du polar n'a reculé devant aucun sacrifice et a demandé à RJ de répondre au questionnaire de Proust ! Un peu cliché, peut-être, mais très révélateur. Ce n'est pas pour rien que ce questionnaire est devenu un classique... Et pour finir, quelques indiscrétions sur ses projets. Bonne lecture !


L’écriture et la musique

Vous êtes guitariste, tendance blues rock. Ce genre s’est-il imposé naturellement, par exemple parce que dans un groupe de blues, les musiciens et notamment les guitaristes ont la latitude de s’adonner à de longues improvisations au cours desquelles ils s’expriment librement ?
Ma passion pour la musique est née très tôt. J’ai éprouvé une empathie évidente pour la littérature américaine, et il s’est produit la même chose pour le jazz, le blues et la country. J’en ai d’ailleurs longuement discuté avec mon ami Antoine de Caunes ! Un jour, quelqu’un m’a dit que la musique était le moyen de traduire des émotions en sons, puis de les transmettre à quelqu’un d’autre qui à son tour les retraduisait en émotions personnelles. Je suis d’accord avec cette approche. Je pense que la bonne littérature fonctionne sur un plan émotionnel, et je suis persuadé que c’est la même chose pour la bonne musique. Quant aux longues improvisations, ce n’est pas vraiment mon genre. Quand j’écris une chanson, je veux qu’elle transmette un message émotionnel. Quand le message passe, alors c’est que la chanson est terminée.

Avez-vous été influencé par la vague du “blues blanc” née en Angleterre dans les années 60 et 70, ou plutôt par les bluesmen d’origine ?
En fait, les deux m’ont influencé. J’écoute de tout : cela va de Son House et Blind Willie McTell à Led Zeppelin (ils sont de Birmingham), en passant par tout ce qu’il y a entre les deux ! On ne peut pas comprendre la musique contemporaine occidentale si on n’aime ni Lightnin’Hopkins, ni Muddy Waters, ni Bob Wills, ni Johnny Cash, ni Chet Atkins ou Howlin’ Wolf. Ils sont tous là, dans le creuset, tout est là, du zydeco au rap, tous sont importants.

 Lisez-vous la musique ?
Je lis les partitions pour trompette, mais pas pour guitare. Et je ne joue plus de trompette… Difficile de chanter en jouant de la trompette !

De la trompette ?
Oui, j’ai appris quand j’étais enfant. En fait, je voulais faire de la clarinette mais il n’y avait pas de prof de clarinette là où j’étais. A 16 ans, je me suis fait voler ma trompette, et comme je n’avais pas les moyens d’en racheter une, j’ai arrêté…

Comment décririez-vous la différence entre la musique et l’écriture en tant que mode d’expression ?
Je crois que les deux sont très proches. En littérature, on suscite l’émotion avec des mots. En musique, on utilise les sons. À mon sens, écrire une chanson, c’est comme écrire un chapitre. Écrire un album, c’est comme écrire un roman. Les deux doivent transmettre un message émotionnel, les deux peuvent le faire, seuls les moyens diffèrent.

Dans une de ses interviews, Elliott Murphy disait : “Si vous jouez un blues à l’envers, vous sortez de prison, votre femme revient et vous retrouvez du boulot !" Est-ce que ça marche ?
Ca c’est fantastique! Et si je joue de la country à l’envers, je récupère mon chien et mon pick-up ? Je vais essayer, je vous raconterai. Quoique finalement… je n’ai pas très envie que ma première femme revienne…

Combien y a-t-il de musiciens dans votre groupe, les Whiskey Poets ? Quels sont vos projets musicaux ? Aurons-nous l’occasion de vous voir sur scène ?
Nous sommes trois, et le groupe est récent. Nous répétons cinq ou six morceaux que nous enregistrerons au mois de mai. Après, pourquoi pas une tournée ?

Les 20 albums que vous emporteriez sur une île déserte
Jimi Hendrix – Electric Ladyland
The Thirteenth Floor Elevators – Bull of the Woods
Gene Casey & The Lone Sharks – Rhythm ‘n’ Twang
The Gun Club – The Las Vegas Story
Jeffrey Lee Pierce Quintet – Wildweed
Bo Diddley – Hey! Bo Diddley
Captain Beefheart & The Magic Band – Safe as Milk
Cream – Disraeli Gears
The Doors – The Doors
Sir Douglas Quintet - Mendocino
Dr. John – Gris-Gris
Elvis Presley – The Sun Recordings
Holly Beth Vincent – Holly & The Italians
Jefferson Airplane – Surrealistic Pillow
John Martyn – Solid Air
Van Morrison – Astral Weeks
Kelly Joe Phelps – Shine-Eyed Mister Zen
Led Zeppelin – Led Zep 1
Paul Butterfield Blues Band – The Elektra Years
Roky Erickson & The Aliens – The Evil One

Questionnaire de Proust revisité

Votre vertu préférée
L’intégrité, la volonté de tenir sa position quelles que soient les critiques et les oppositions.

Votre qualité préférée chez un homme
Le respect de la parole donnée

Votre qualité préférée chez une femme
L’empathie

Votre trait de caractère le plus marquant
La persévérance

Ce que vous appréciez le plus chez vos amis
La camaraderie

Votre principal défaut
L’impatience

Votre occupation favorite
L’écriture

Votre conception du bonheur
De bons amis, une bonne table, du bon vin, une bonne conversation

Votre conception du malheur
L’émotion qui survient quand on doit affronter un échec personnel.

Si vous n’étiez pas vous-même, qui aimeriez-vous être ?
Kelly Joe Phelps, ou un autre guitariste et chanteur de blues.

Où aimeriez-vous vivre ?
À Upstate New York.

Votre couleur préférée
Bleu céruléen

Votre oiseau préféré
Le héron

Vos auteurs préférés (littérature)
John Steinbeck, Annie Proulx, Tim O’Brien, Cormac McCarthy, Raymond Chandler, William Faulkner, Truman Capote, Flannery O’Connor, etc., etc.

 Vos poètes préférés
William Carlos Williams, Walt Whitman, Robert Frost, Emily Dickinson

Vos héros de fiction préférés
Sherlock Holmes, Philip Marlowe, le Sergent Bilko (de la comédie Sergent Bilko, de Jonathan Lynn, qui raconte l’histoire d’un sergent vraiment atypique, joueur, indiscipliné, as de la combine - NDT), Bad Blake (le héros du roman Crazy Heart de Thomas Cobb, adapté au cinéma par Scott Cooper, qui raconte l’histoire d’une ancienne star de country déchue, incarnée par Jeff Bridges - NDT)


Les personnages historiques que vous détestez
Hitler, Hesse, Goebbels, Himmler, Eichmann, Mengele etc., Tony Blair, George Bush, George W. Bush, Hoover, Harold Wilson, Staline. Je fais ce que je peux pour ne haïr personne, mais il y en a qui le méritent vraiment !

Votre boisson et votre plat préférés
Le Jack Daniels et les Buffalo wings (ailes de poulet frites à la sauce pimentée - NDT)!

Le don de la nature que vous aimeriez avoir
Un don extraordinaire pour jouer de la guitare.

Comment souhaiteriez-vous mourir ?
Très vieux, et encore au travail !

Votre devise
La réussite est entièrement fonction de la constance de l’objectif (Benjamin Disraeli).

Pour quel défaut avez-vous le plus d’indulgence ?
L’impatience

Quel est l’état présent de votre esprit ?
Déterminé !

Et pour finir, un mot de vos projets ?
Saints of New York paraîtra en France début 2012. Je travaille en ce moment à un roman qui se passe en 1974 dans le Tennessee, à la fin de la période du Watergate. Le personnage principal est un jeune shérif qui enquête sur le meurtre rituel et étrange d’un adolescent. Au cours de son enquête, il est confronté avec les fantômes de son vécu pendant la guerre du Vietnam. Quelque part entre Apocalypse Now et Angel Heart ! En fait, en ce moment, je fais une pause dans l’écriture. Mon prochain manuscrit doit être livré à mon éditeur anglais dans un an, je me suis donc offert un peu de temps que je vais consacrer à mes projets musicaux.

"Vendetta", une ambiguïté exprimée à la puissance 100 !

Voilà un coup de foudre qui dure... A la rentrée, je vous avais parlé en termes passionnés de Seul le silence, premier roman de Ellory publié en français. Me méfiant de moi-même, j'ai attendu quelques semaines pour lire le deuxième, Vendetta, craignant à la fois la déception et la prise de conscience du fait que peut-être je m'étais emballée un peu vite... C'est que cela m'est arrivé, et à vous aussi, j'en suis sûre. Aujourd'hui, je suis d'une humeur extatique, et pourtant Vendetta ne porte pas à la rigolade, c'est le moins qu'on puisse dire. Plus dur encore que Seul le silence, ce roman ne m'a pas quittée d'une semelle tant que la lecture a duré, et il reste avec moi des jours après l'avoir terminé. C'est dire s'il est puissant, envahissant, obsédant.
Vendetta se déroule là encore aux Etats-Unis, avec quelques incursions d'importance à Cuba. La Nouvelle Orléans, New York, Los Angeles, Chicago... le personnage principal du livre est un tueur de la Mafia. Mais pas n'importe quel tueur, puisqu'il a commencé très tôt, tout gamin, en expédiant ad patres un représentant en encyclopédies qui voulait lui fourguer à prix d'or un savoir que l'enfant convoitait. Si je devais choisir un mot pour évoquer ce livre, le terme d'ambiguïté me viendrait tout de suite à l'esprit. Mais une ambiguïté exprimée à la puissance cent par Perez, tueur de son état, attention, pas le tueur habituel que nous ont évoqué tant de romans plus ou moins passionnants. Un homme tour à tour bourreau et victime qu'on suivra depuis l'après-guerre jusqu'à nos jours, et qui servira aussi de témoin hors normes aux métamorphoses de la société américaine. Car ce tueur singulier, s'il exécute ceux qu'on lui demande d'exécuter, ne recule pas devant les missions prétendument impossibles... A votre avis, qui a éliminé le célèbre syndicaliste Jimmy Hoffa ? Perez, bien sûr... Et encore, on ne sait pas tout. Car la longue et hallucinante confession qui sert de fil conducteur au roman nous laisse dans le doute, notamment sur les affaires Kennedy. Celui qui reçoit cette sanglante confession n'est pas un prêtre, mais un flic, un flic new-yorkais au bord de la crise de nerfs, rongé par ses difficultés conjugales, par l'alcool, par un boulot qui le détruit à petit feu. Dévoré aussi par un lourd passé, une enfance endeuillée à la Nouvelle Orléans - quelle coïncidence, c'est justement là que le convoque Perez pour qu'il entende son récit, condition sine qua non pour que soit libérée la fille du gouverneur qu'il a kidnappée. Le récit foisonnant, haletant, âpre, ne vous lâche pas une seconde. Les personnages sont là, près de vous, derrière vos paupières quand vous vous endormez, et encore présents à votre réveil. Une vraie tragédie grecque, sur fond de vengeance, de sentiment d'abandon, de mort et de douleur. Pas question de sauter une page ou un paragraphe, pas question d'interrompre la lecture par celle d'un autre roman, plus "reposant". Vous n'aurez de cesse de retrouver Perez et Hartmann, vous n'aurez de cesse de connaître tous les secrets de cet étrange tandem, vous n'aurez de cesse de savoir ce qu'il va advenir de la kidnappée. Et vous aurez beau jouer les durs, la fin vous cueillera comme un enfant de choeur !

R.J. Ellory - Vendetta - éditions Sonatine, traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

Sous le feu de nos questions à propos de son roman "Les Anonymes"


Quand j'ai refermé la dernière page des Anonymes, j'ai attendu plusieurs jours avant de me lancer dans l'écriture d'une chronique. Vu le contexte du "mois RJ Ellory" du blog, il m'est apparu évident qu'il fallait que l'auteur y réagisse (Mode d'emploi : les réactions et développements de RJ Ellory sont en italiques).
Il a joué le jeu, et voilà le résultat.

Ecrire sur Les Anonymes, c'est un peu comme plonger du grand plongeoir sans être sûr qu'il y ait de l'eau dans la piscine. Dans Seul le silence, on suivait un destin personnel. Dans Vendetta aussi, mais le héros faisait quand même partie d'une communauté, la mafia, qui a son rôle à jouer dans notre société et son devenir collectif. Ici, on est plongé immédiatement dans une réalité tellement dense qu'on en suffoque presque... Ce qui n'empêche pas l'auteur de faire un travail en profondeur sur ses personnages : l'angoisse est donc double. On craint pour eux, ou on les craint, c'est selon. Mais on craint aussi pour nous, pour le monde, pour les générations à venir. Vous l'avez compris, ce roman n'est pas un pur moment de distraction. Dans Les Anonymes, il y a aussi une forme de manifeste politique, un constat absolument effrayant.

Je pense que toute personne politiquement consciente a son propre manifeste politique. Je pense que les partis politiques, en général, commencent par s'opposer aux forces en place, ils défendent leur cause avec vigueur et passion. Mais avec le temps, l'organisation qui était à ses débuts une entité neuve, vivante, vitale se laisse infiltrer par ceux pour qui la politique est un moyen d'atteindre leurs propres objectifs. Je pense que tout système politique, dans sa forme originelle, est une représentation des idées de son créateur ou de celui qui l'a inspiré. Je pense que ce sont les autres qui diluent ou pervertissent cet idéal, soit par ignorance des vraies questions, soit à cause d'arrière-pensées peu avouables. Je ne pense pas qu'il existe une seule véritable démocratie active sur cette planète. Je pense que nous sommes allés trop loin en termes de corruption interne pour pouvoir un jour établir une authentique démocratie. C'est le cas en Angleterre, c'est évidemment le cas aux Etats-Unis, et j'imagine que la plupart des nations "démocratiques" du continent sont dans la même situation.
Dès qu'on élit un parti et qu'il prend le pouvoir, on lui donne l'autorité et l'influence nécessaire pour qu'il puisse détourner son attention et la déporter vers des actions qui servent ses propres intérêts. Et on ne peut pas y faire grand-chose. Pour finir, le peuple se fatigue de la corruption et du mensonge, et il élit un nouveau parti qui, à son tour, se révèle tout aussi mauvais.  Je crois sincèrement que les systèmes politiques traditionnels sont incapables de préserver la paix et le bien-être pour les peuples. Mais après tout, quel système politique a jamais réussi cela ?
Le fond du problème, c'est que les humains - en tant que race - ne se comprennent pas eux-mêmes. Nous ne comprenons pas les causes du crime, de la folie, de la guerre, de la haine, de l'intolérance, du racisme et du fanatisme. Nous nous battons pour des causes religieuses, politiques, bref tout ce qui peut nous différencier les uns des autres, et il n'existe aucune technologie connue de l'esprit et de la vie qui sache expliquer pourquoi. Donc, tant que nous ne nous comprendrons pas nous-mêmes, nous ne nous comprendrons pas entre nous. Tant que nous ne comprendrons pas vraiment entre nous, nous ne pourrons pas avoir confiance, et il n'y aura pas de paix sur terre. Tout système politique fini par subir une pression et une tension terribles à cause de ce qui se passe dans le monde, et aucun système politique n'a le monopole des réponses. Ils se retrouvent donc confrontés à des scénarios qu'ils ne peuvent pas maîtriser puisqu'ils n'ont pas les forces nécessaires, et ils échouent. En tant que citoyens, que pouvons-nous faire ? Je ne suis pas certain qu'il y ait une réponse unique à cette question. Comme nous l'avons vu dans le passé, lorsqu'un coup d'Etat renverse un gouvernement, le nouveau gouvernement est souvent tout aussi mauvais, et parfois pire que l'ancien.
Comment nous, race humaine, pouvons-nous diriger notre attention vers le bien plutôt que vers le mal ? Comment pourrions-nous forcer nos gouvernements à consacrer l'argent que nous dépensons aujourd'hui pour tuer notre voisin au bien-être des citoyens ? Comment pourrions-nous convaincre nos gouvernements que  nous les avons élus pour servir le peuple, pas pour qu'ils servent leurs propres intérêts ? Malheureusement, je n'ai pas la réponse à ces questions. Je crois que ce à quoi nous assistons actuellement en Syrie, en Libye, en Côte d'Ivoire et ailleurs, est le fruit de la frustration de gens qui savent que la vie devrait être différente, meilleure, plus juste. Cette frustration débouche sur la colère, la révolte, la violence. Mais si l'on demande à une seule de ces personnes ce qu'elle ferait, elle ne peut répondre que de son point de vue individuel, en fonction de ses convictions politiques et de ses opinions. Et il est très probable que ces convictions ne feront pas le bien de tout le monde. Ces individus, pour peu qu'on leur en donne le pouvoir, seront peut-être bien tout aussi enclins à la corruption que
le gouvernement même qu'ils combattent. Cela s'est produit maintes fois dans l'histoire, et je pense qu'un grand nombre de bonnes idées, de solutions politiques, religieuses ou philosophiques ont été critiquées ou au contraire pronées sur le mode de la propagande par des gouvernements, certaines d'entre elles à tel point que plus jamais elles ne pourront être considérées comme des solutions potentielles.
Et pourtant les réponses sont là, j'en suis convaincu. Si nous consacrions notre budget d'armement au financement d'organismes de recherche indépendants chargés de concevoir des remèdes à l'illettrisme, à la famine, au crime et à la folie, si nous ouvrions réellement nos yeux vers toutes les solutions possibles, alors je crois que nous nous comprendrions mieux, nous-mêmes et entre nous, et que nous deviendrons capables de communiquer sans peur, sans préjugés. Avec une communication ouverte vient naturellement la confiance, et avec elle la paix. L'idée selon laquelle les hommes sont incapables de s'entendre réside dans l'esprit des gouvernements et des médias. Dans la réalité, les hommes de toutes races, de toutes couleurs et de toutes croyances vivent côte à côte et survivent sans violence. Ce sont les gouvernements, soucieux de leur avidité et de leurs propres peurs, qui s'efforcent de nous convaincre que nous sommes tous des ennemis.


Je ne vous infligerai pas un résumé forcément réducteur de l'intrigue du livre. Mais je dois quand même vous dire qu'il y est question de la CIA, du Nicaragua, des trafics de drogue, de la corruption, de la fascination du pouvoir et de la violence qui va avec, toujours. L'histoire commence à Washington avec l'assassinat de Catherine Sheridan, une femme apparemment sans histoire, au vrai sens du terme. L'inspecteur Robert Miller, dont on comprend vite qu'il se relève à peine d'une sale affaire où on l'a soupçonné d'être responsable de la mort d'un indic, est chargé de l'enquête. L'homme est fatigué, déprimé, seul, en colère. Et éminemment attachant, à tel point qu'on aurait presque envie de le retrouver dans d'autres romans...

Eh non, il n'y aura pas d'autre roman avec Miller comme personnage principal ! Je n'écris pas de séries à personnages récurrents. Cela ne m'intéresse pas, je n'éprouve pas d'intérêt à l'idée de suivre un même personnage plus longtemps que quelques semaines, voir quelques années. Souvent, des lecteurs m'écrivent en me posant cette question : vais-je reprendre tel ou tel personnage ? Puis ils lisent le livre suivant, et posent la même question pour son héros ! Pour moi, la moitié du bonheur que provoque la création d'un roman réside dans la création d'un nouvel univers, avec des visages nouveaux, d'autres noms, d'autres identités. C'est un plaisir qu'on perd dès qu'on commence à écrire des séries à personnages récurrents. Alors non, désolé, Robert Miller n'apparaîtra plus dans mes romans !

L'enquête est difficile car la victime n'a apparemment pas de passé ni de vie sociale. A force de curiosité, Miller va remonter jusqu'à trois autres crimes au mode opératoire très proche. Alors, un serial killer, un de plus ? Ce serait bien mal connaître Ellory que d'imaginer qu'il va se laisser aller à cette facilité... En champion de la structure, l'auteur nous aide tout en semant dans notre esprit un doute progressif et dévastateur. L'enquête progresse lentement, laborieusement. Et pendant ce temps, le temps de quelques pages en italiques semées tout au long du livre, l'auteur donne la parole à un certain John Robey. Sa première phrase : "Mon nom est John Robey, et je sais absolument tout ce que vous pourriez avoir envie de savoir sur Catherine Sheridan." On le voit, là, les choses vont vite... A ce jeu-là, d'autres auteurs auraient sûrement cédé au pur plaisir technique de la manipulation du lecteur, ce plaisir qui donne des livres très efficaces, mais oubliés au bout de quelques jours. Là, le propos est bien différent.

Car s'il est question de manipulation au sens ultime, ce n'est pas le lecteur qui en est la victime. Ellory démonte pièce par pièce le mécanisme qui peut amener des êtres humains a priori sains d'esprit à des raisonnements purement délirants, et à des actes proprement inconcevables qu'ils sont capables de justifier avec une conviction absolument inébranlable. Ce mécanisme, aux mains d'un pouvoir cynique et corrompu, aboutit immanquablement à d'effrayants carnages.

Les gouvernements sont confrontés à des scénarios où eux-mêmes enfreignent la loi pour résoudre un problème, que ce problème soit réel ou imaginaire. Ce faisant, ils se positionnent au-dessus des lois et agissent en se cachant du peuple. Ils considèrent que tel ou tel événement est favorable à leur pays, mais pour que cet événement survienne, ils doivent éliminer un parti opposant, ou encore assassiner ceux qui menacent leur pouvoir. Ils le font "pour la bonne cause", et deviennent des criminels. Une fois ce stade atteint (et de tels actes font partie intégrante de la routine des gouvernements, il en a toujours été ainsi depuis Machiavel et les Borgia, et bien avant encore !), il est difficile de faire volte-face. Ils ont brisé l'accord qu'ils avaient avec leur peuple, et ils se croient plus intelligents, plus sages ou plus responsables. C'est le bon vieil argument : "Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire". Mensonge après mensonge, trahison après trahison, on se retrouve avec au pouvoir des gens comme Nixon, Khadafi, Blair ou Bush. Tous des criminels, à des degrés divers. Tous ont du sang sur les mains, toujours "pour la bonne cause". Aujourd'hui, gouverner, c'est manipuler - les mots, la rhétorique, l'influence, le pouvoir, l'argent, les hommes. Triste constat : je pense qu'aujourd'hui il n'existe au monde aucun gouvernement honnête qui agisse vraiment pour le bien de son peuple.

Éminemment politique donc, ce livre aborde aussi de façon saisissante la morale et l'éthique. Courageux, je dirai même gonflé, l'auteur s'est sans aucun doute abondamment documenté avant de s'attaquer à la rédaction de ce monument à charge. Comme dans Vendetta, il mêle fiction et réalité en un cocktail aux allures explosives, mène son suspense à sa manière bien à lui, jouant de l'alternance entre l'enquête, ses rebondissements, et les révélations de plus en plus bouleversantes sur l'identité et la vie de John Robey et de Catherine Sheridan. Cette dernière meurt dès les premières pages. Et pourtant, elle reste présente tout au long du livre, elle s'impose sans cesse à l'esprit du lecteur. 

Oui, cela faisait partie de mon projet de départ. Les Anonymes est aussi une histoire d'amour, je voulais que Catherine soit présente tout du long. Cela m'intéressait qu'en dépit de sa mort, elle reste un personnage à part entière. Elle obsède Robey, et je voulais qu'elle obsède le lecteur aussi.

Au fil des pages, les personnages vivants et morts prennent une profondeur, une épaisseur qui agrippe le lecteur et ne le lâche plus. En touches impressionnistes, des clins d'oeil littéraires - Joyce Carol Oates, Saul Bellow, Dom DeLillo et Isaac B. SInger - cinématographiques - Frank Capra - et musicaux - Edith Piaf et sa chanson C'est l'amour, eh oui !- nouent avec le lecteur une vraie complicité. Vous refermerez Les Anonymes avec une boule dans l'estomac, et je peux vous assurer qu'il vous faudra bien plus que quelques jours pour l'oublier.

RJ Ellory - Les Anonymes, Sonatine 2010 - Traduit de l'anglais par Clément Baude

RJ Ellory, Comme un torrent (épisode 3)

L’écriture et le cinéma

Avez-vous des nouvelles de l‘adaptation de Seul le silence par Olivier Dahan ?

Absolument aucune ! J’ai écrit le scénario pour Olivier, cela fait presque deux ans qu’il l’a entre les mains. A mon avis, c’était un bon scénario, qui captait bien l’essence émotionnelle du roman. En fait, je crois que M. Dahan s’est désintéressé du projet. Je pense que nous allons essayer de trouver un autre metteur en scène, qui aura une véritable sensibilité par rapport à l’émotion provoquée par l’histoire, et qui n’aura pas peur de réaliser un « thriller au ralenti ! »

Comment avez-vous vécu cette expérience d’écriture ?

Pour simplifier, je dirais que lorsqu’il s’agit d’adapter un roman qui va un peu plus loin que le film d’action moyen,  on a affaire à des pensées, des monologues intérieurs de la part des personnages principaux, et c’est à cela qu’il faut travailler. Ce que pensent et ressentent les personnages constitue une partie significative de l’histoire. D’où une contradiction intrinsèque quand il s’agit d’adapter un roman. Le livre, la plupart du temps, se concentre  sur ce que nos personnages pensent et ressentent. Le film, quant à lui, se concentre sur ce qu’ils font ou disent. Souvent, la difficulté à laquelle on se heurte quand on veut adapter un roman à l’écran, c’est qu’il faut créer des scènes  racontant certains aspects de l’histoire qui dans le livre restent intériorisés par les personnages. En outre, un livre contient en moyenne une scène importante tous les mille mots. Ce n’est pas une règle absolue, mais toutes les trois ou quatre pages on introduit un nouveau personnage, ou bien un dialogue nécessaire à la progression de l’intrigue, un conflit, une résolution, une fausse piste.   Au cinéma, il faut une scène significative toutes les trois ou quatre minutes, au maximum. Au-delà, le spectateur est noyé sous l’information, il ne peut plus absorber. C’est là qu’est l’énigme. Un livre de 100 000 à 150 000 mots donnera entre 100 et 150 scènes. Le film comporte à peu près une scène toutes les 3 minutes, et il dure entre 90 et 120 minutes. Le rôle de l’adaptateur et du scénariste est de prendre ces 150 scènes, toutes importantes pour l’histoire, et de les condenser pour les faire tenir dans les 30 ou 40 scènes d’un film. Comment faire, surtout si l’on considère qu’il faut ajouter d’autres scènes destinées à raconter les aspects de l’histoire qui dans le roman se situent dans les pensées et les émotions des personnages ? C’est loin d’être évident. 

Quand on m’a demandé d’écrire le scénario de Seul le silence, le metteur en scène m’a dit qu’il savait que beaucoup d’aspects du livre devraient disparaître, mais qu’il voulait que le spectateur, en sortant de la salle, ressente le même impact émotionnel qu’un lecteur qui vient de terminer le livre. J’aimais bien cette idée, j’ai trouvé qu’elle  constituait une bonne base de travail. J’ai écrit le scénario, et cela m’a appris beaucoup en termes de sobriété et de clarté dans les dialogues. Cela m’a aussi enseigné à en dire plus avec moins de mots. Bref, c’était une expérience très enrichissante.  Quant à savoir si le film se fera, c’est une autre histoire !  


Beaucoup de critiques et d’articles disent que vos romans semblent écrits pour le cinéma. Qu’en pensez-vous ?

Chroniques et critiques sont deux espèces animales bien différentes. Dans une chronique, l’auteur a pour but de donner au lecteur une vision globale de l’histoire. La chronique a une approche spécifique en ce sens que l’auteur veille souvent à ce qu’on sache bien qu’il s’agit de son avis personnel. La critique, c’est autre chose…. Les critiques sont généralement d’ordre plus hostile, plus punitif ! Elles mettent l’accent sur ce que leur auteur n’a pas aimé dans le livre. Les commentaires critiques peuvent avoir un effet ravageur sur la confiance de l’auteur,  ils contribuent largement à l’omniprésent spectre d’auto-critique qui hante tous les créateurs. Nous passons notre temps à nous critiquer, à critiquer notre travail. Avons-nous vraiment besoin qu’on nous rappelle nos défaillances ? Peut-être, peut-être pas.
Il y a quelque temps, j’ai lu article qui suggérait que les créateurs, quel que soit le médium ou le genre, étaient composés de 50% d’ego et 50% d’insécurité. Ils ont suffisamment d’ego et d’arrogance pour penser que leur création mérite d’être proposée au monde extérieur, et en même temps, ils sont terrifiés à l’idée qu’elle puisse être détestée ou méprisée. Artistes, musiciens, danseurs, écrivains, poètes, comédiens – tous subissent les mêmes fantômes.  Dans une certaine mesure, je crois que c’est un mal nécessaire, même si pour certain c’est très mal ressenti. Je pense que le piège guette les artistes quand ils commencent à se prendre très au sérieux. IL est parfaitement normal de prendre son travail au sérieux, mais quand on commence à se  prendre au sérieux, les choses se compliquent. Quand on se met à devenir prétentieux et vaniteux quant à son propre travail, alors j’imagine que la critique devient presque une douleur.
Mon expérience personnelle et mes conversations avec d’autres auteurs – populaires ou moins connus – m’ont appris que tout naturellement, l’être humain a tendance à graviter autour du négatif plutôt que du positif.  Face à 200 chroniques sur Amazon, l’auteur se concentrera sur les trois textes très négatifs, très durs plutôt que sur les 150 chroniques très enthousiastes. Est-ce dû à la nature humaine en général, ou est-ce spécifique à ceux qui s’efforcent de créer ? Je crois que c’est Oscar Wilde qui disait : « Peu m’importe ce que les gens disent de moi, pourvu qu’ils écrivent mon nom correctement…”. A mon sens, c’est du bluff, de la provocation. Ce que les gens disent de moi m’importe, et je suis sûr que c’était la même chose pour Oscar Wilde. Le tout est de ne pas en être trop affecté, car sinon les points de vue négatifs et critiques finissent par miner votre confiance en ce que vous faites. J’essaie de ne pas me concentrer sur les aspects négatifs, de ne pas penser à ce qu’un autre auteur aurait pu faire de mieux. Car, comme le disait Krishnamurti , « une vie de comparaison est une vie de malheur. »


Vous avez dit un jour que vous verriez bien Clint Eastwood adapter Seul le silence. Que diriez-vous de Martin Scorsese pour Vendetta ou de Michael Mann pour Les Anonymes ? Vous avez d’autres noms en tête ?

Je suis entièrement d’accord, quel drôle de hasard ! J’aime aussi beaucoup ce que fait David Fincher.  J’ai également apprécié le travail de Ben Affleck dans Gone Baby Gone et The Town.

En général, les amateurs de littérature policière vouent un culte à l’âge d’or du film noir, les années 40 (Le grand sommeil, Le faucon maltais, Quand la ville dort…). Quels dix films emporteriez-vous avec vous sur une île déserte et pourquoi ?

J’adore ces films – l’écriture, les dialogues, la tension, la force des personnages. J’aime les films qui me racontent plein d’histoires à l’intérieur d’une seule histoire. Pas seulement les intrigues policières, mais aussi les « drames humains ». J’aime les films qui font appel à des sentiments couvrant tout le spectre des émotions humaines.  J’aime les films qui vous font réfléchir, vous demandent un effort de compréhension. Voilà mes dix films préférés :
- Le Trésor de la Sierra Madre
- L’enfer est à lui
- La mort aux trousses
- L’inconnu du Nord Express
- Douze hommes en colère
- Les hommes du Président
- Capote
- Seven
- Les trois jours du Condor
- French Connection
Je dois dire que j’ai eu du mal à faire cette liste, mais elle donne une bonne idée du type de films qui m’intéresse.

Votre approche de l’écriture, votre volonté de susciter des émotions spécifiques chez le lecteur évoquent l’approche de l’Actors’ Studio. Est-ce que cette méthode qui, pour faire court, consiste à “stocker” en soi les émotions et les sensations ressenties à des moments marquants de la vie réelle afin de pouvoir y faire appel à volonté a quelque chose à voir avec la façon dont vous travaillez ?

Je pense que ces émotions sont là, déjà. Je persiste à vivre en expérimentant autant que je peux. Je dis souvent que si l’on n’est pas prêt à faire au moins une fois par mois quelque chose qui va embarrasser sa famille, alors c’est qu’on va perdre son sens de l’humour. La vie n’est pas une répétition, c’est la représentation ! Je pense que cette attitude contribue grandement à la vitesse, à l’intensité, à l‘immédiateté, à la spontanéité, à l’aspect organique de mon écriture. J’écris. J’écris, c’est tout. Je ne pense pas à ce que j’ai écrit avant d’avoir terminé. Et je vis de la même manière, j’essaie de faire en sorte que les choses soient aussi bien que possible, mais je n’ai pas peur de me tromper. Parfois, se tromper est le meilleur moyen d’apprendre à  bien faire. 

A suivre...

© Tous droits réservés - Entretiens pour le Blog du Polar (Avril 2011)

RJ Ellory, Comme un torrent (épisode 2)

L'écriture et les écrivains 

Les auteurs de romans policiers semblent former une sorte de caravane itinérante qui se déplace de Salons en Festivals dans le monde entier, de Paris à Dubai, New York, Montréal… Que pensez-vous de la mondialisation de la littérature ? Appréciez-vous ces rencontres avec vos concurrents, mais néanmoins amis ?

J’aime beaucoup rencontrer les autres auteurs, et cette mondialisation me plaît. Mais ce que j’aime le plus, c’est avoir le privilège de rencontrer des lecteurs issus de tant de cultures différentes, et de comprendre quel aspect de la littérature est le plus important pour une culture donnée, alors qu’ailleurs on privilégiera une autre approche.

Éprouvez-vous des affinités spécifiques avec certains auteurs contemporains ? Qu’il s’agisse de l’approche de l’écriture, des thématiques ou d’autres sujets ?

C’est vrai, j’ai rencontré certains auteurs contemporains dont je me sens proche, ne serait-ce que parce que nous voyons la vie de la même façon. J’ai beaucoup apprécié les moments que j’ai passés avec Don Winslow et Daniel Woodrell. J’ai discuté avec John Connolly, et nous partageons de nombreux points de vue en termes d’écriture. J’ai rencontré Michael Connelly et George Pelecanos, Robert Crais, Walter Mosley : ce sont des gens très intelligents, très perceptifs et humains, et c’était un plaisir que de les fréquenter. 

En France, nous avons une mauvaise habitude, celle de coller des étiquettes sur les auteurs. Vos livres ont dû soulager bon nombre de malheureux lecteurs dits “intellectuels” qui se croyaient encore obligés de se cacher pour lire de la littérature policière. Grâce à vos romans, ils peuvent proclamer qu’ils lisent de la littérature ! Pensez-vous que cette évolution soit commune, ou bien est-ce spécifique à la France ?

Non, c’est un phénomène général, mais peut-être qu’en France il est plus sensible qu’ailleurs. L’accueil que j’ai reçu en France est extraordinaire, tout à fait particulier. J’adore la France, j’adore parler aux lecteurs français. C’est un grand honneur pour moi que d’avoir été si chaleureusement accueilli, et j’espère bien que cette relation d’amitié se renforcera avec les années. C’est ici qu’on a évoqué pour la première fois les mots de “drame humain” et de “thriller au ralenti” au sujet de mes romans, et pour moi c’était très révélateur. Cela m’a fait comprendre quelle importance vous accordiez à ces notions, cela m’a révélé votre intérêt, et même si je ne me préoccupe pas beaucoup de savoir si j’écris des thrillers, de la littérature policière ou des drames humains, c’est formidable de pouvoir parler à des gens qui apprécient les livres pour ce qu’ils sont, contrairement à ceux qui se sentent obligés de se justifier. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’avoir de bonnes raisons lorsqu’on aime un livre. Les livres sont comme le vin : s’il est bon, alors c’est un bon vin, quelque soit le millésime ou le cru ! 

Stephen King, dans un recueil de conseils à de jeunes écrivains, proposait une bibliographie de 70 titres où ne figurait qu’un seul auteur non Américain. Pensez-vous que cela soit représentatif de la vision qu’ont les Américains de la culture mondiale ? Partagez-vous l’idée selon laquelle les auteurs Européens, d’une certaine manière, ont perdu le contact avec la réalité du monde?

Je pense que nous sommes en train d’assister à une révolution. Ces quarante dernières années, la littérature – et en particulier la littérature policière – a été dominée par le roman américain.  Aujourd’hui, on voit déferler une vague de fiction scandinave, et j’ai l’impression que les éditeurs se tournent en ce moment vers l’Amérique du sud et l’Europe pour y rechercher le prochain événement éditorial et littéraire ! A mon sens, cette tendance va avoir pour effet de faire tomber les barrières et d’engendrer de plus en plus de traductions en anglais d’auteurs non anglophones, favorisant ainsi leur diffusion à travers le monde. Pour moi, ce qui compte vraiment, quels que soient la langue, le genre, le thème ou la nationalité de l’auteur, c’est d’encourager à lire. 

A ce propos, que pensez-vous des livres numériques ?

Je n'utilise pas de liseuse, et il est probable que je n'en utiliserai jamais. Mais tout ce qui peut inciter les gens à lire est bon à prendre. A mon sens, jamais les e-books ne remplaceront les livres papier. La qualité tactile est importante, le côté pratique, le fait qu'on puisse les perdre, les donner, les lire jusqu'à ce que le train d'atterrissage touche terre (alors qu'on est obligé d'éteindre tous les appareils électroniques une demi-heure avant l'atterrissage), qu'on puisse les laisser sur le transat pendant qu'on pique une tête dans la piscine, et  les retrouver au retour. Les livres papier ne sont jamais à court de batterie, et en plus ils parlent de vous. Vous pouvez même vous en servir pour décorer la maison ! 

A suivre...

© Tous droits réservés - Entretiens pour le Blog du Polar (Avril 2011)

Entretiens avec RJ Ellory, Comme un torrent (épisode 1)


Interviewer Roger Jon Ellory, c’est un vrai bonheur. Mais c’est aussi une lourde responsabilité ! Car ses fans nous attendent au tournant… Voici la première partie de notre interview fleuve en 4 épisodes. Vous passerez donc l’intégralité du mois d’avril en compagnie de RJ Ellory : avouez qu’on vous gâte. Dans cet épisode, il sera question d’écriture. La semaine prochaine, nous parlerons des écrivains, et enfin de cinéma et de musique. Inutile de dire que vos commentaires sont les bienvenus : nous les transmettrons à l’auteur, qui les lira sans nul doute avec beaucoup d’attention.

L’écriture et … l’écriture

À chaque fois que je commence un de vos romans, j’ai la double impression d’un flot puissant de mots, d’images et d’émotions, doublée de la certitude que chaque mot est choisi pour lui seul, que le flux de la phrase est totalement maîtrisé, avec un rythme presque cinématographique. Et pourtant vous dites que vous corrigez peu. Comment expliquez-vous cela ? L’expérience ? Ou bien est-ce que vous portez vos romans si longtemps qu’une fois que l’écriture commence, le travail est presque déjà fait ?
Belle question. En fait pour moi c’est un processus très organique, immédiat. Vous savez que j’ai écrit beaucoup de romans avant d’être publié, et je pense que cette expérience est très précieuse. Je ne fais jamais de synopsis ni d’ébauche avant d’écrire un livre, mais c’est vrai que je le porte dans ma tête tout le temps. Quand je travaille à un roman, j’y pense sans cesse – où est-ce que je vais, que va-t-il se passer ensuite, et s’il arrive cela, alors comment ceci va-t-il se produire, et ainsi de suite. Je change d’avis, je prends des directions différentes, et ce n’est que quand j’ai terminé, quand j’ai compris comment le livre se termine que je m’attaque à tous les petits détails qui jalonnent le roman. Je travaille aussi vite que possible – environ 50 000 mots par mois, si bien que le premier jet est terminé en deux ou trois mois. Puis je prends du recul pendant quelques jours. Je m’y remets, et je passe deux jours à corriger là où c’est nécessaire, et voilà.
Vous êtes un virtuose de la structure. Par exemple, dans Les Anonymes, la progression de l’histoire est très influencée par les pages en italiques, où le lecteur se familiarise avec l’histoire de John et Catherine. La vision du lecteur bascule totalement, de la peur initiale à une compréhension grandissante, voire à une forme d’empathie. En parallèle, l’enquête suit une progression plus lente. Et pourtant on n’est jamais perdu. Comment faites-vous ? Le rythme fait-il partie intégrante de votre projet d’écriture dès le début, ou s’impose-t-il au fur et à mesure que l’écriture avance ?
Non, il fait partie intégrante du processus. Je pense à la structure comme à un morceau de musique, une symphonie en plusieurs mouvements par exemple, où chaque mouvement s’ajoute à l’ensemble, mais au fur et à mesure que le morceau avance, on perçoit des répétitions de thèmes précédents, des mélodies qu’on a déjà entendues mais peut-être dans une tonalité différente, et on commence à comprendre la globalité du morceau. Plus j’avance, plus je sens la tension, plus je perçois clairement à quoi ressemblera le final et quelle sensation on éprouvera au bout du compte. Ce n’est pas toujours le cas, mais parfois le cheminement m’emmène là où je ne m’y attendais pas. On dit volontiers que le voyage est toujours plus intéressant que la destination, et c’est probablement le cas avec mes romans.
Toujours dans Les Anonymes, le « berger » de la CIA convainc ses futurs agents en leur parlant de la dualité entre la morale et l’éthique. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il existe une énorme confusion entre les deux. Pour moi, la morale est constituée des règles établies par une société qui nous dicte ce que nous pouvons faire. Elle est fondée sur ce que la société estime le plus favorable pour la survie d’une majorité de gens. L’éthique est quelque chose de personnel. Moralement parlant, il est mal de tuer un être humain. Éthiquement parlant, si l’être humain en question est un kidnappeur, un assassin, ou s’il menace la sécurité de vos enfants, c’est beaucoup moins évident d’affirmer avec assurance qu’il est mal de tuer en situation de légitime défense. La morale est sociale, l’éthique est individuelle. Là où cela se complique, c’est quand la société se met à vouloir réguler les décisions éthiques des individus, sans prendre en compte les circonstances et la situation de ces individus.  
Vous êtes très concerné par les questions d’éducation et de culture. Pensez-vous que le manque de culture peut aboutir au fanatisme et au terrorisme ? Est-ce un des thèmes que vous vouliez aborder dans Les Anonymes ?
Pour moi, le manque d’éducation est à l’origine de tous les maux de la société. L’intolérance et le racisme, la bigoterie et la peur de l’autre sont fondés sur l’ignorance, et le manque d’éducation est la cause de l’ignorance. Les gens éduqués, qu’ils aient fait des études ou non, sont les plus tolérants, les plus lucides, les plus respectueux des autres. Effectivement, j’essaie toujours dans mes romans de rendre compte de l’ambivalence des choses. Par exemple, avec Vendetta, tout commence avec la volonté d’écrire l’histoire d’une personne absolument abominable. Et pourtant, à la fin du roman, on ressent une certaine sympathie pour lui, une empathie, on pourrait presque lui pardonner. Pourquoi ? Parce qu’on peut le comprendre, peut-être pas moralement, mais au moins éthiquement.
Vous dites qu’un auteur ne devrait pas nécessairement écrire sur ce qu’il connaît, mais sur ce qui le passionne. Envisageriez-vous d’écrire un roman, par exemple, d’un point de vue féminin ? Ou bien où le personnage principal serait une femme ?
En fait, j’en ai écrit un. C’était le deuxième roman publié en Angleterre, il s’appelle Ghostheart (non traduit en français). 
Vos romans sont toujours situés aux États-Unis. Pourtant, vous avez une vision assez terrifiante du système qui sous-tend le fonctionnement de ce pays. Comment expliquez-vous cela ?
En fait, j’ai été bercé depuis tout petit par la culture américaine. J’ai grandi avec Starsky et Hutch, Hawaï police d’état, Kojak, toutes ces séries. J’adorais l’atmosphère, la diversité des cultures. La politique américaine me fascinait. Comparés à l’Angleterre, les États-Unis sont un pays jeune, et il m’a semblé que cette société, c’était la couleur, la vie même. J’y suis allé très souvent, et bizarrement, à chaque fois, c’est un peu comme si je rentrais chez moi. Comme une sensation de « déjà-vu », vous voyez ce que je veux dire ? En plus, en tant que non Américain, j’ai l’impression de bénéficier d’un statut d’observateur vis-à-vis de certains aspects de la culture américaine. Le problème, quand on écrit sur ce qu’on connaît, c’est qu’on finit par ne plus faire attention aux choses. On considère tout comme acquis. Ce qui est étrange ou intéressant, qu’il s’agisse des gens ou des lieux, finit par perdre son caractère à nos yeux. En tant qu’ « outsider », on ne perd jamais ce point de vue vierge, cette sensation de première fois qui est très importante pour moi. On recommande souvent aux auteurs d’écrire sur les choses qui leur sont familières. Je ne pense pas que ce soit une erreur en soi, je crois juste que c’est très limitant. Je pense qu’on doit aussi pouvoir écrire sur ce qui nous fascine. Ainsi, on laisse à la passion et à l’enthousiasme une chance de transparaître dans le texte. Je pense aussi qu’à chaque nouveau roman, il faut se lancer un défi. Traiter de sujets nouveaux, différents. Ne pas se laisser prendre au piège de la formule. À mon sens, tous les auteurs veulent écrire de grands livres. Je suis persuadé qu’aucun auteur, au plus profond de lui-même, n’écrit parce que c’est un bon métier, ou pour gagner de l’argent. J’adore écrire, et même si les sujets que je choisis m’emmènent aux États-Unis, l’essentiel pour moi demeure d’écrire un texte capable d’émouvoir le lecteur, peut-être même de le faire changer d’optique sur la vie, et en même temps d’écrire aussi bien que je peux. Et les sujets que j’ai envie de traiter – qu’il s’agisse de conspirations politiques, de meurtres en séries, de relations raciales, de crimes politiques ou d’enquêtes du FBI ou de la CIA – ne fonctionnent qu’aux États-Unis. Le genre de romans que j’écris ne fonctionnerait pas dans nos petits villages anglais, noyés dans la verdure, où gambadent les Hobbits ! Quant à la vision terrifiante que j’ai des États-Unis, je pense que cette vision pourrait s’adapter à n’importe quel pays. À cet égard, je pourrais aussi bien écrire sur l’Angleterre, la France, l’Afrique du sud ou le Brésil. Chaque culture, chaque société a sa part d’ombre, et en tant que romancier, je me contente d’y diriger mon éclairage.
William Desmond, le traducteur français de Stephen King, affirme qu’une des forces de King réside dans sa capacité à reconnecter son lecteur à ses émotions et à ses sensations d’enfance. Lors d’une interview récente, vous disiez quelque chose d’approchant en évoquant vos premières lectures et notamment Stephen King. J’ai pensé à Mark Twain en lisant Seul le silence, et c’est sûrement à cause de cette capacité que vous avez à retrouver à la fois l’innocence de l’enfance et ses émotions enfouies. Pensez-vous que cette qualité contribue au succès de vos romans ?
Quel que soit le roman, ce qui compte pour moi, c’est l’émotion qu’il provoque. Le choix de mes sujets tient au fait qu’ils constituent pour moi la meilleure opportunité d’écrire sur de vraies personnes confrontées à des vraies situations. Rien dans la vie n’est plus intéressant que les gens, et ce qui est sans doute le plus intéressant chez eux, c’est leur capacité à vaincre les difficultés et à survivre. Dans mes romans, je peins des « drames humains », et ma toile est suffisamment grande pour y représenter tout le spectre des émotions humaines. C’est cela qui concentre toute mon attention. On m’a dit un jour que la différence entre fiction et non-fiction était que cette dernière a pour principal objectif la transmission d’information, alors que la première a pour objectif principal de susciter l’émotion chez le lecteur. J’aime les auteurs qui me font ressentir des émotions, quelles qu’elles soient – Je veux ressentir quelque chose quand je lis. Il existe des millions de livres formidables, très bien écrits, mais dont l’intrigue et le style sont de nature très mécanique. Trois semaines après les avoir lus, vous ne vous rappelez plus rien. Ce n’est pas une critique, car je reconnais qu’il faut être très brillant intellectuellement pour concevoir des intrigues aussi sophistiquées. Les livres qui comptent vraiment pour moi sont ceux que je me rappelle plusieurs mois plus tard. Même si je ne me souviens pas des noms des personnages ou du déroulement de l’histoire, je me rappelle l’émotion que le livre a éveillée en moi. C’est cela qui compte.
Quant à la recherche et à la documentation, j’en ai fait beaucoup et je continue. J’ai toujours voulu m’assurer que tous les éléments qui figurent dans le livre sont exacts en termes de temps et de lieu. C’est beaucoup de travail. Cela me rappelle un vieil adage sur l’écriture : « Fais en sorte que ta culture soit discrète. » Cela veut dire qu’il ne faut pas enterrer la fiction sous une tonne de faits réels. Il faut que je fasse attention d’ailleurs, que je veille à ce que l’histoire et les aspects culturels, nécessaires pour offrir un reflet juste de l’époque et du lieu, ne prennent pas une importance telle qu’ils finissent par enterrer l’histoire ! Certains faits sont difficiles à documenter, d’autres plus faciles, mais l’auteur doit toujours faire en sorte que son travail soit aussi sincère et authentique que possible.
Pour en revenir au thème de l’enfance, vous a-t-on déjà interrogé sur les aspects psychanalytiques de cette capacité à renouer avec l’enfance ? Si oui, comment réagissez-vous face à ce type d’interprétation ?
J’ai consacré des années à lire d’innombrables livres sur l’esprit, la vie, les hommes, la psychologie et nos modes de fonctionnement. Je pense que personne n’a le monopole de la vérité. Je pense qu’aucune science, aucune religion, aucune philosophie ne saurait détenir toutes les réponses aux difficultés humaines. Je n’ai jamais fait de psychanalyse, mais je me suis posé beaucoup de questions liées à cette approche, et je passe beaucoup de temps à discuter de ces questions avec mon frère et mes amis. C’est un domaine qui me fascine, je pense souvent aux effets que le passé exerce sur le présent, à la façon dont le passé influence ce que nous sommes et la façon dont nous menons notre vie. Pour être parfaitement franc, je crains de ne pas me rappeler grand-chose de mon enfance, et pourtant je suis sûr qu’elle est là, présente quelque part. Je suis persuadé que l’effet émotionnel de mes expériences d’enfant est caché au fond de moi, et que lorsque j’écris je puise de façon subconsciente dans cette source de vécu et d’émotions. Je dis souvent que les Français, plus que d’autres, ont la faculté de regarder au-delà des choses. Ils voient les choses pour ce qu’elles sont, puis ils essaient de voir plus loin. Je pense que c’est une qualité fantastique que de ne jamais s’arrêter aux apparences. C’est ce que j’essaie de faire moi aussi, je pense que cela nous aide à nous comprendre nous-mêmes, à comprendre la vie. Plus nous comprenons, plus nous sommes parés pour survivre et réussir notre vie.

À suivre... 
© Tous droits réservés - Entretiens pour le Blog du Polar (Avril 2011)

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