29 mars 2019

Franck Bouysse, l'interview en roue libre saison 4, "Né d'aucune femme")

Franck Bouysse à la librairie Ici
Né d'aucune femme (voir chronique ici) n'est en librairie que depuis janvier, et déjà il a fait la conquête des lecteurs fidèles de Franck Bouysse, mais aussi de nombreux nouveaux lecteurs qui le découvrent avec ce roman bouleversant, terrifiant, magnifique. Interviews, émissions littéraires à la radio et à la télévision, critiques unanimes : c'est un vrai bonheur que de voir un auteur qu'on affectionne trouver la reconnaissance qu'il mérite. Inutile de dire que ce nouveau roman suscite beaucoup de questions. Franck Bouysse a bien voulu répondre aux miennes, avec générosité, sensibilité et franchise. Un grand merci à lui pour son temps et sa fidélité...

La première chose qui m'a frappée, c'est que j'ai eu l'impression de retomber en enfance, avec un conte effrayant...
Je ne prémédite rien quand je me mets à écrire, mais c'est vrai que c'est mon enfance qui surgit à chaque fois. Quand je suis retourné habiter là-bas, dans cette petite maison dans la forêt où j'ai passé mes premières années, avec le monastère qui se trouve deux kilomètres plus bas, ça m'a sauté à la figure, cette enfance-là. A cette époque, quand j'étais gamin dans cette forêt, j'étais déjà lecteur : Dumas, Conan Doyle, Jules Verne, Dickens. Et ma grand-mère me disait des contes, Le Petit Poucet par exemploe. Elle me racontait l'histoire des souterrains et des moines : tu imagines ce que tout ça peut produire dans l'esprit d'un enfant ! Et puis il y a ce fait divers, sur lequel je suis tombé il y a à peu près 20 ans, et qui a servi d'origine à l'histoire de Rose. J'explore la figure de l'ogre depuis plusieurs livres déjà. Je pense que j'ai voulu essayer de comprendre la figure de l'ogre, son origine.

Il y a l'ogre, et il y a aussi la victime rebelle, qui n'est pas une pauvre petite chose mais une personne intelligente, courageuse.
Quand j'ai commencé à écrire, je ne savais pas qui était Rose. C'est la phrase du début des cahiers de Rose qui a servi de point de départ : "Mon nom, c'est Rose. C'est comme ça que je m'appelle (...)"  C'est elle qui s'est approprié mon enveloppe et qui a écrit l'histoire, une histoire que je ne connaissais pas. La limite du conte, c'est le destin. J'ai voulu contrarier cette espèce de verticalité du sort qui existe dans ces milieux-là: les générations précédentes qui étouffent les générations qui suivent, rien ne change, rien ne doit changer... Ma façon de contrarier le destin, c'est l'art. C'est ainsi que je trouve une musique de survie: je me décale, je m'absente, je dérive.

Le cheval, Artémis, est-ce que ce n'est pas un peu lié à ça aussi?
Exactement. Je creuse l'obscurité, il y a un chemin, de la lumière, une apparition. Le moyen que Rose a de continuer, c'est de faire apparaître comme ça un cheval, des épaules... Cette idée que le souvenir, c'est la liberté du passé, cette réalité que je vais contrarier en fabriquant des souvenirs pour que cette petite Rose puisse continuer à avancer, à se chercher. Parce que ça n'est pas possible, il faut que tout cela ait un sens. Et je découvre sa force au fur et à mesure de l'écriture. Je n'en ai pas conscience au départ, mais avec ces petits éclairs-là, je cherche à l'amener vers la lumière.

Donc Aramis est un peu un animal mythique, et d'une certaine façon rédempteur. Et puis il y a Edmond, cet homme à la fois tendre et faible, détenteur d'un secret, qui est Edmond?
Edmond, ça n'est personne. C'est un type à qui on a dit toute sa vie qu'il n'était personne. Il n'est pas capable, tout seul, de contrarier le destin, car depuis toujours, il ne fait qu'obéir. Il observe ce qui arrive, sans capacité de réaction. Il voit, il essaie de se convaincre que tout cela n'est pas réel, il refoule, jusqu'à un certain point, l'attirance qu'il éprouve pour Rose. Il ne veut pas aller contre le destin, il n'en est pas capable seul, à cause d'une question d'identité. C'est ce que lui rappelle la vieille dans un monologue assez violent...

Donc on a l'ogre, on a l'animal mythique. Et on a aussi la sorcière.

En fait, c'est elle qui a fabriqué tout ce monde-là. Elle a fabriqué l'ogre ! Pour elle, il faut que le sang continue à couler - dans tous les sens du terme. Elle est toujours présente, elle guette le sang. Il faut que ça continue, absolument.
 
Et l'image horrible de cette femme enfermée dans sa chambre, qui est censée être une mère...
Je suppose que c'est une image qui m'est venue de mes lectures : le mystère, le secret, les souterrains, la chambre close. Quand j'ai commencé à écrire, je savais qu'il y aurait une chambre close dont on interdirait l'accès à Rose, mais je ne savais ce qu'il y aurait dedans. Je crois que là, je suis allé au bout d'une exploration avec ce livre. Il m'en a fallu plusieurs ! Quand on construit quelque chose comme une oeuvre, en fait les livres ne sont jamais terminés. Je ne sais pas quelles seront les prochaines ramifications.


Dans ce livre, il y a un aspect religieux, mystique, qui ne tenait pas une telle place dans tes précédents romans. Pour commencer, avec le prêtre qui s'appelle Gabriel, et puis la question de savoir ce que c'est que la religion, notamment catholique, par rapport à cette monstruosité qu'est l'histoire de Rose ?
C'est l'idée de la remise en question. J'aime bien relire des fragments de l'Ancien Testament. Là, j'avais relu le Livre de Job, où il est beaucoup question de certitude. Une certitude remise en question par les cahiers de Rose. Gabriel n'ose pas interroger. Comment choisir, Dieu, l'homme ? N'y a-t-il pas de possibilité que l'homme puisse remettre en question la notion de destin ? Et puis l'idée de la confession: Gabriel découvre l'innommable. Est-ce que je dois choisir ? Je crois apporter une réponse à la fin du livre. Comment peut-on accepter de ne pas rejeter ses certitudes quand on est jeté contre cette falaise-là ? Gabriel, c'est quelqu'un qui est bousculé par des mots humains.

Le dogme donc, mais aussi la croyance, et la peur de Dieu. On a l'impression que finalement, cette peur n'est pas si grande que cela. Onésime par exemple, ça ne le dérange pas plus que cela de vendre sa fille !
Ce qui compte pour lui, c'est la famille. Il faut qu'elle puisse continuer à vivre. Et à ce moment précis, pour Onésime, la seule façon pour que la famille survive, c'est de déplacer Rose. Mais ça ne marche pas comme ça, évidemment. Bientôt, il se retrouve confronté à la culpabilité, à la trahison vis-à-vis de sa femme, de ses filles.

Il est dans l'action, le court terme. Et du coup, lorsqu'il cherche à retrouver sa fille, son authentique chagrin est très surprenant, est-ce une forme de rédemption aussi, malgré ce qui va se produire après? A ce moment-là, il est à la limite de la perte de la raison... Alors qu'on sait très bien qu'il ne récupérera pas sa fille.
Moi, je ne savais pas, vraiment, s'il y parviendrait...  Il voit Rose sur le cheval, souriante, et il pense qu'il a eu raison, finalement, qu'elle est heureuse, qu'il l'a perdue définitivement.

Une petite question en passant : pourquoi ne connaît-on pas le prénom de la mère de Rose ?
Parce que moi, je ne le connaissais pas. Dès le début, je l'ai appelée "Elle", parce qu'elle est la maternité, elle est toutes les mères. Je n'ai pas pu lui donner un prénom. Je m'aperçois que quand elle prend le relais d'Onésime, la scène commence par un geste qui est celui de toutes les mères. En même temps, quand elle entre dans l'eau, j'ai compris après que j'avais rendu hommage à Virginia Woolf...

Un autre aspect très étonnant, pour une lectrice en particulier. Ta capacité à dire la vie des femmes, notamment quand Rose a ses règles pour la première fois : la douleur, la surprise, le dégoût. Aurais-tu été une femme dans une vie antérieure ?
Peut-être ! Beaucoup de lectrices me disent ça, et c'est vrai que c'était un peu casse-gueule. Je n'avais jamais rien lu sur le sujet! Je ne sais pas. Il fallait accepter de se laisser posséder par le personnage. C'était comme si ça m'arrivait, c'était assez étrange.

Le sang associé à la fertilité, c'est une idée forte, avec la perte de l'enfance.
A partir de ce moment-là, Rose est traquée. Et pourtant rien n'est jamais dit. C'est ce moment où Rose étend ses draps, et où la vieille comprend que son projet est en train de prendre corps.

Tu as su exprimer toutes les émotions qui sont associées à ce moment-là, je ne sais pas comment tu as fait !
Je l'ai fait ! Je pense à Giono qui disait : "J'écris comme je suis." Je me suis laissé guider par l'émotion. Je me suis vu dans une pièce avec la mère et sa fille, en tant qu'homme exclu de cette affaire-là et qui s'en exclut lui-même.

On parlait tout à l'heure de la naissance de l'histoire à travers un fait divers. Est-ce que les lieux ont été un élément déclenchant de l'histoire ? J'ai beaucoup pensé aux romans gothiques, où les lieux sont déterminants?

Oui, de l'asile à la forge en passant par le manoir et la forêt, tout était en place pour cela... Parmi les romans qui m'ont marqué, Dracula n'est pas le moins important. Et on peut penser aussi au Comte de Monte Cristo, avec cette histoire de double naissance. 

As-tu l'impression d'être allé au bout de quelque chose avec ce roman ?
Oui, il m'a vraiment dirigé vers l'enfance, qui sera au coeur de mon prochain livre.

Comment perçois-tu l'accueil à la fois des lecteurs et de la presse?

Quand j'ai eu terminé le livre, j'étais très circonspect. Est-ce que j'allais être compris? En écrivant, j'ai eu l'impression qu'il y avait beaucoup de lumière, et puis rétrospectivement, je me suis aperçu qu'en fait, c'était quand même très sombre... Ce qui me revient, c'est l'attachement des lecteurs au personnage de Rose, qu'ils n'ont pas pu lâcher. Je crois qu'il y a eu un phénomène d'identification, et aussi un impact émotionnel.

Chez les hommes comme chez les femmes, cette émotion est unanime. Comment expliques-tu cela ?
Là où je suis très content, c'est que j'ai réussi à ne pas tomber dans la caricature de l'histoire féministe, ce qui aurait pu être un risque. Car finalement, cette histoire peut être contemporaine : il suffit d'écouter certaines histoires qui se déroulent en ce moment même dans certains pays d'Afrique, voire plus près de nous, pour comprendre que le sort des femmes est une affaire qui n'est pas près d'être réglée...

D'ailleurs, dès le début, quand Gabriel bat la campagne : il bénit des cultures sur pied et des animaux, mais pas une seule femme... Cela me rappelle le rapport au sacré qu'avait ma grand-mère, qui avait besoin de se rassurer, de trouver une explication aux événements. Ma grand-mère est quelqu'un qui a toujours subi... Il ne faut pas oublier que finalement, Rose tue le maître, et pas la vieille. C'est un clin d'oeil à l'affaire Marie Lafarge, cette femme qui fut accusée d'avoir assassiné son mari, maître de forges en Corrèze et propriétaire de l'ancienne chartreuse du Glandier au XIXe siècle. Marie, fille d'un général d'Empire, avait épousé cet homme qui lui avait fait croire qu'elle allait vivre dans un château... Alors que le Glandier était une ruine perdue au milieu de nulle part.

La chartreuse de Glandier, photo de Jean-Paul Corlin — Travail personnel, CC BY-SA 4.0.
 Est-ce qu'on peut évoquer ton travail sur la langue? J'ai l'impression  que depuis plusieurs livres, tu te confrontes avec deux options : celle de la richesse du vocabulaire, avec l'idée que les mots rares ne sont pas interdits, et que le lecteur est libre d'enrichir sa culture ; et puis l'option de la sobriété, comme certains auteurs qui se forcent, pratiquement, à restreindre leur vocabulaire et à faire en sorte que ce soit l'agencement des mots et des phrases qui constitue la clé pour le lecteur. Est-ce que tu te poses ce genre de question ou pas ?
C'est la musique des mots qui me guide, leur agencement non évident qui permet d'entrer plus aisément dans l'émotion. L'évidence ne suscite pas d'émotion... Par exemple, le mot "nuit", pour moi, est lumineux, alors que "jour" est sombre. C'est plus facile d'éclairer la nuit que le jour, si tu vois ce que je veux dire. Je retravaille, bien sûr, car parfois je suis frustré par les mots, qui sont comme des sacs fermés avec du sens dedans.

Tu trouves donc le moyen de leur faire rendre gorge ?
Prenons cette phrase, par exemple : "Sur la crête centrale du fossé, clôturé d'ornières". J'adore ça, parce que l'image émotionnelle est plus forte que le sens. Il faut dire que je lis de la poésie, ce qui doit m'influencer... Je rassemble tout ça pour faire ma propre musique, faire parler le silence entre les mots.

As-tu la conscience nette d'avoir changé, mûri, depuis Grossir le ciel, y a-t-il un chemin?
Oui, bien sûr, mais le chemin est tortueux... Chaque livre impose sa forme narrative, je suis tout autant dans le doute aujourd'hui que quand j'écrivais Grossir le ciel. Je suis entré dans Né d'aucune femme sans jamais avoir écrit à la première personne : tout à coup, je devais être Rose, Edmond, Gabriel. Et en même temps, il fallait que je sois moi, et Onésime dont j'écris l'histoire à la troisième personne. Ca s'est imposé tout seul... Le plus beau compliment qu'on m'ait fait, c'est quand on m'a dit:"C'est très différent, mais on te reconnaît." Cela veut dire qu'on reconnaît ma musique, et ça me touche beaucoup. Quand on aime un auteur, c'est surtout pour sa voix, après tout.

Comment vis-tu la phase de promotion dans laquelle tu es en ce moment, avec des interviews, des émissions de télévision, des interventions en librairie, alors que tu es d'ores et déjà engagé dans un autre roman ?

Eh bien, c'est la schizophrénie qui intervient ! Rose est toujours là, mais il y a aussi Marc, Luc, Martin, les enfants qui sont au coeur de mon prochain roman. Quand je me mets le matin devant mon cahier, Rose leur laisse la place. Elle reviendra le soir si je parle dans une librairie. C'est compartimenté, mais l'univers est assez cohérent. Je ne vais pas me mettre à écrire sur des extra-terrestres... 

Franck Bouysse, Né d'aucune femme, La Manufacture de livres

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