27 mars 2019

Frédéric Paulin, "Prémices de la chute" : de Roubaix à Manhattan

A peine Frédéric Paulin vient-il d'obtenir le Grand Prix du roman noir français et le Prix des lecteurs Quais du polar - 20 minutes pour La Guerre est une ruse (voir la chronique ici et l'interview ) que vous n'avez plus qu'à vous précipiter chez votre libraire préféré pour vous procurer Prémices de la chute, suite de La Guerre est une ruse, où il continue sa course, à la recherche de l'histoire, du passé, du présent et du futur... Autant le dire tout de suite : Prémices de la chute va vite, très vite. Et loin, très loin.

Entre Roubaix en 1996 et Manhattan en 2001, le terrorisme islamiste a pris un essor dramatique, et emprunté des voies aussi inattendues qu'effrayantes. "On ne se prépare pas à la guerre". C'est ainsi que commence le roman. Nous sommes dans le Nord, Lille, Roubaix, Tourcoing, Croix... Et les flics qui sont en train de se faire canarder ne sont pas préparés à la guerre. Le capitaine Joël Attia et le lieutenant Riva Hocq, de la PJ, sont dans leur voiture quand leur parvient l'appel du major Cardon. A quelques kilomètres de là, "des flics qui s'apprêtaient à contrôler une Audi se font arroser à l'arme de guerre." Attia fonce vers les lieux du combat : une résidence, au bout d'une avenue. La ville est calme, nous sommes dans la banlieue de Roubaix. Sauf là-bas, au bout de la rue; c'est le carnage, ça sent la poudre, il y a du sang par terre. Attia et Hock sont hébétés, effondrés, ils ne comprennent rien à ce qui est en train de se nouer devant eux.
Reif Arno est journaliste. Son vrai nom, c'est Arnotovic, il est d'origine bosniaque mais il a préféré se passer du "tovic",  qui le faisait passer pour un rom. Pas très favorable, par les temps qui courent... Il se réveille près d'une fille, jolie et très jeune, dont il a oublié le prénom. Vanessa, lycéenne en banlieue parisienne. Vraiment très jeune. Peu importe, l'heure n'est pas à la culpabilité. Reif a été pigiste au Parisien, et on s'est débarrassé de lui vite fait quand on a découvert que sa meilleure amie, c'était la coke. Et qu'en plus, il couchait avec la femme d'un flic, ce qui ne se fait pas. Aujourd'hui, il travaille pour le quotidien local, à Lille. Wattrelet, le rédacteur en chef, l'a embauché sans se poser de questions. Mais Reif a de l'ambition: un scoop, c'est cela qu'il lui faut. Alors cette histoire d'islamistes roubaisiens, ça le titille, il fonce sur les lieux de la fusillade et tombe sur Riva Hocq, avec laquelle il a eu une vague histoire. Ça n'est pas elle qui va l'aider... Il va donc mettre les pieds, tout seul, comme un grand, dans une affaire qui le dépasse et qui va l'amener loin, sur une piste infernale qui passe par Sarajevo... Il le tient, son scoop, à moins que ce ne soit le contraire.

Entre-temps, il a appris le patronyme de Vanessa. Vanessa Benlazar. Eh oui,  la jeune lycéenne est la fille de Benlazar, le personnage principal de La guerre est une ruse, revenu vivre en Bretagne où il est supposé se tenir tranquille. Tranquille, Tedj Benlazar? Au moment où, en Algérie, sept moines trappistes du monastère de Tibhirine viennent d'être enlevés? Pas question. Le père de Vanessa n'a pas changé, la prudence ne fait pas partie de son univers. L'agent de la DGSE, supposé rangé des voitures, prend tous les risques et multiplie les cibles. Retour en Algérie, sur les traces des moines dont il sait dès le début de l'affaire que leur sort est décidé... Sa fille s'est amourachée d'un journaliste: Reif Arno va en avoir pour son argent, comme on dit...

Le voilà parti pour Peshawar, au Pakistan, sur la piste terroriste. Comme dit Vanessa : "... le Pakistan, l'Afghanistan, pour mon père, y aller, c'est un peu comme passer des vacances à Paimpol pour nous." Jeune, mais lucide, Vanessa. C'est Qasim Abdullah qui va servir de guide, si l'on peut dire, au journaliste, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Rencontrer un chef d'El Qaida, tel est l'objectif que s'est fixé Reif. Pour cela, il va falloir s'enfoncer dans la montagne, tout près de l'Afghanistan, dans les zones tribales, à 4000 mètres d'altitude. Le mal des montagnes n'est qu'un début... Reif Arno va attendre, marcher, souffrir. Longtemps. Pendant ce temps-là, Benlazar disparaît dans la nature. Pendant ce temps-là, l'inimaginable se prépare, aux quatre coins du monde...

Village de Tari Mangal, aux confins du Pakistan et de l'Afghanistan -
Abbas.Haider355 [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
Avec Prémices de la chute, on assiste avec Frédéric Paulin à la mondialisation du terrorisme, parallèle à la mondialisation économique. On avait déjà compris que l'auteur sait à coup sûr raconter une histoire, et l'histoire. Dans ce roman, il fait à nouveau la preuve de son savoir-faire et de son opiniâtreté : savoir, comprendre, démêler l'écheveau... Le lecteur qui a lu La guerre est une ruse connaît déjà l'incroyable personnage qu'est Tedj Benlazar, et à quel point il aurait été impensable de ne pas le retrouver. Dans Prémices de la chute, il va jusqu'au bout de sa logique personnelle, de sa folie et de son désespoir, dévoilant ainsi pour nous des mécanismes infernaux. Avec lui, Frédéric Paulin cherche, intrigue, s'efforce de comprendre la machine diabolique avant qu'elle ne s'emballe de façon irrémédiable. Mais le personnage semble aussi se jouer de son créateur : Benlazar est fort d'une énergie inouïe, d'une volonté incontrôlable, d'une force autodestructrice qui le confronte au pire... Quant aux nouveaux personnages que sont Reif Arno et Vanessa Benlazar, ils constituent un moteur tout neuf, dont l'innocence sera bien vite mise à l'épreuve d'un réel inconcevable. A coup sûr, Frédéric Paulin ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Son moteur à lui a un double ressort : la volonté de comprendre et la passion de raconter. Ainsi, il réussit à rendre le lecteur moins ignorant et à lui offrir un plaisir de lecture rare. Ça n'est pas rien.

Frédéric Paulin, Prémices de la chute, Agullo éditions

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