19 juin 2018

Hannelore Cayre, l'interview en roue libre, et à la plage !

Hannelore Cayre

Hannelore Cayre, auteure de la formidable Daronne (Métailié, voir chronique ici), roman récompensé par le Prix Le Point du polar européen, faisait partie des invités de Polar à la plage, au Havre. Elle a bien voulu répondre à mes questions. Attablées au bord de la mer, au soleil, nous nous sommes donc livrées à l'interview en roue libre. Merci à elle ! 

Que s'est-il passé avec La Daronne ? Quand on a lu vos romans précédents, on a vraiment l'impression d'un tournant.
C'était la première fois que je parlais à la première personne, avec une voix de femme. J'avais déjà écrit à la première personne, au nom d'un homme, et je pense que peut-être cette sensation vient de là. Pour La Daronne, j'ai touché un public féminin qui dépasse largement celui des lecteurs qui aiment le judiciaire. C'est un polar qui parle de femmes, d'enfants, de vieillesse, de vie et de mort. C'est un polar qui parle de la vie.

D'où vous est venue l'idée de choisir l'angle du traducteur judiciaire ?
Je cherchais un axe différent. J'avais lu, il y a longtemps, un polar dont je ne me rappelle ni le titre ni l'auteur, un Américain je crois. Il avait pris comme héros non pas un flic, non pas un avocat, non pas un criminel ni un juge, mais un dessinateur judiciaire qui voyait dans la salle d'audience des choses que les autres ne voyaient pas. Et ce qu'il voyait était le ressort narratif. J'ai trouvé cela très intéressant. D'abord parce que c'était un métier que je ne connaissais pas, l'auteur s'était bien documenté, et puis cela parlait d'art, d'autre chose, avec une vision totalement extérieure du processus judiciaire. Je travaillais depuis toujours avec les traducteurs : quand on est commis d'office, on passe à deux heures du matin, et le traducteur attend avec l'avocat jusqu'à deux heures du matin. Il y a des liens qui se tissent. Ils me parlaient de leur quotidien depuis longtemps, mais je n'avais jamais compris qu'ils n'étaient pas déclarés et que du coup, ils étaient obligés de travailler jusqu'à cent ans !

C'est toujours le cas ?
Non, ce n'est plus le cas depuis le 1er janvier 2018, mais ça n'est pas rétroactif, donc les "vieux" traducteurs n'ont pas de retraite et sont toujours obligés de travailler jusqu'à la fin. J'en vois de très très vieux... Et puis ce sont les oreilles de la justice : ce sont eux qui ont les informations en premier... Ce qui ne les rend pas nécessairement malhonnêtes. Mais quand on a travaillé si longtemps sans être déclaré, on s'est vraiment fait avoir... Et au bout d'un moment, le sentiment d'injustice pourrait servir de levier. Il faut dire aussi qu'ils sont le dernier rempart contre l'islamisme en France : ils écoutent des préparations d'attentat... Bien souvent, ils sont eux-mêmes arabes, donc discriminés. C'est une situation délirante. Les gens disent qu'il faut foutre dehors les Arabes, mais ce qu'il ne savent pas, c'est qu'il y a en France une armée d'Arabes qui font rempart !

Ce qui est intéressant aussi, c'est la situation de passage, la chute sociale de l'héroïne.
Oui, le déclassement social lui est tombé dessus. Elle constate qu'elle n'a plus rien, qu'elle n'est pas heureuse, elle ne se voit pas d'avenir. Et à un moment, elle se dit: "pourquoi pas ?" Dans le scénario du film, ce moment de bascule est encore plus clair. Les anecdotes qui sont dans mon livre sont vraies. 
Pour revenir aux traducteurs, toutes les anecdotes qui sont dans mon livre sont authentiques. Une traductrice m'a raconté qu'un jour où elle travaillait pendant une garde à vue, le type a saisi l'arme de service du flic et s'est tiré une balle dans la tête. Elle s'est retrouvée avec du sang et de la cervelle partout, et on ne s'est pas du tout occupé d'elle. La cellule psychologique est arrivée, s'est occupée des flics, mais elle, on l'a laissée toute seule, on lui a demandé de partir, on ne lui a même pas donné un verre d'eau. Les traducteurs arabes sont dans une situation encore plus difficile parce qu'ils ont affaire à de multiples nationalités, dont les langues ne se ressemblent pas... Il faut savoir que pour être traducteur, il suffit de prêter serment. Ce qui fait que certains traducteurs sont complètement incompétents et commettent des erreurs. 

Il n'y a pas de vérifications ?
Si, il y a les traducteurs "en liste" et les traducteurs "hors liste". C'est avec eux qu'on travaille le plus souvent... Mais ce peut être le coach sportif du commissaire ! Plusieurs fois, en tant qu'avocat commis d'office, j'ai eu affaire à des personnes égyptiennes par exemple, qui parlaient quand même un peu français, et qui me faisaient signe que ce que le traducteur disait n'était pas ce qu'elles avaient dit. 

Ce sont des situations incroyables, terribles !
Malheureusement, la justice est faite de situations comme celles-là. Le traducteur en a marre, le juge n'en peut plus. On travaille jusqu'à des heures tellement avancées de la nuit que les gens sont épuisés. Il n'y a pas d'argent pour la délinquance et pour la défense. Il suffit de voir le nouveau Palais de justice : les avocats n'y ont même pas de local... Nous n'avons pas le droit de déjeuner avec les juges, nous n'avons pas de cantine ni de cafétéria, personne ne veut nous parler, on est content de se débarrasser de nous. Maintenant, on est badgés, on ne peut plus circuler librement, on ne peut plus parler à un juge ! Cet endroit est une grosse machine qui sert à produire une justice totalement déconnectée. Les gens veulent une justice efficace, ils ne veulent pas attendre des années. Là, on a gagné en efficacité, paraît-il... Pour les avocats qui avaient l'habitude d'aller boire des coups ensemble à la sortie, c'est devenu impossible, car il n'y a plus rien, pas un rade en vue. Les kebabs du coin ont été submergés, avec les conséquences qu'on imagine. Ce qui me fait rire, ce sont les avocates qui sortent de là avec leurs Louboutin, et qui rentrent chez elles en rasant les murs. Mais je ne suis pas gentille...

Comment vivez-vous le fait d'être classée dans la catégorie des auteurs de polars ?
En réalité, la littérature de niche commence à me gonfler. La plupart d'entre nous faisons de la littérature où il n'y a pas de policiers... Je viens de lire un roman qui s'appelle L'été circulaire, de Marion Brunet. C'est censé être un polar : pour moi, c'est juste un livre extraordinaire, mais sûrement pas un polar, l'auteur a un talent fou, elle écrit extrêmement bien. Je suis un peu dans cette veine-là. Il faudrait peut-être créer une catégorie pour nous ! La Daronne est sorti de sa catégorie de roman policier, et c'est pour ça qu'il s'est si bien vendu, à mon avis. Il y a un tel foisonnement d'écrivains, c'est peu comme la mauvaise herbe, on ne sait plus où sont les fleurs !

Vous me parliez de scénario tout à l'heure. Que se passe-t-il donc autour de La Daronne ?
Le scénario de La Daronne est terminé, le tournage commence le 1er novembre. Le financement est loin d'être bouclé... La Daronne sera jouée par Isabelle Huppert, Jacques Gamblin jouera son mec. Le réalisateur sera Jean-Paul Salomé. Mais même pour lui qui a tourné certains films qui ont fait plusieurs millions d'entrées, la production est devenue difficile. Visiblement, on est en train de changer de modèle... Et comme je ne veux pas écrire pour la télé... Les séries, ce n'est pas un travail solitaire, et j'aime travailler seule. 
Je viens d'être approchée par une boîte de production, des jeunes. J'ai très envie de travailler avec des jeunes. Je ne sais pas encore quelle forme cela va prendre. Et j'ai commencé un nouveau roman, bien sûr. Ce sera quelque chose de totalement différent, qui parlera de handicapés. Vous savez, ces gens à qui on n'ose pas parler... C'est l'histoire d'une jeune fille et son frère qui s'aperçoivent qu'ils font partie d'une lignée de gens exploités et qui décident de se venger. L'histoire court sur un siècle et demi. La grande question étant de parvenir à parler dans le même livre du passé et du présent, ...  

Hannelore Cayre, La Daronne, Métailié

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