22 octobre 2016

ZAPOÏ, collection enivrée et enivrante, la Russie contemporaine en noir et rouge

Zapoï : nom russe masculin qui désigne une période d'ivresse continue, de deux jours ou plus, pendant laquelle on est exclu de la vie normale.

Thierry Marignac et Pierre Fourniaud, les coupables
ZAPOÏ, c'est une nouvelle collection passionnante qui fait son entrée dans le paysage littéraire. De la fiction et de la non-fiction russe, c'est gonflé... Et pourtant, on sait tellement peu de choses sur ce qui se passe réellement en Russie depuis 30 ans qu'il était temps qu'un éditeur se penche sur la question.  Cette collection est née d'une rencontre, celle d'un éditeur, Pierre Fourniaud (La Manufacture de livres), et d'un auteur-traducteur qui est aujourd'hui son directeur de collection, Thierry Marignac. Deux noms qui sont familiers à tous ceux qui s'intéressent à la littérature, quelle que soit sa couleur... La collection démarre fort, avec le roman de Vladimir Kozlov, Guerre, et le livre d'Andreï Constantinov, Banditsky Petersbourg.

J'ai voulu en savoir plus sur ce que ces deux-là avaient derrière la tête. Voici donc une interview en roue libre, vraiment. Avec de belles histoires dedans...
Velda : Qu'est-ce qui a fait que ça a accroché entre vous ? Comment est née l'idée de cette collection?

Pierre Fourniaud : Ce qui m'a intéressé d'abord, c'est sa mauvaise réputation. On m'avait dit qu'il était chiant, compliqué, qu'on allait vite s'engueuler...  Ça m'intéressait d'avoir un sale type ! Et puis bien sûr, la Russie, qui m'intéresse depuis tout petit. La  relation quasi-amoureuse entre la Russie et la France. Même à l'époque tsariste, il y avait quelque chose de particulier entre ces deux mondes. Depuis Michel Strogoff, c'était ça : la fascination pour l'exotisme, le voyage, l'aventure... Ce qui était très différent de la France, avec son côté étriqué, c'était la Russie... Je me suis dit : aujourd'hui, il y a des types de 30 ou 40 ans qui ont des choses à dire sur ce qui s'est passé là-bas depuis la chute du mur. Des choses que je ne connais pas, puisque je ne parle pas russe.

Thierry Marignac : J'avais déjà fait mes petites aventures américaines, via la traduction. J'avais le fantasme de réitérer le coup avec la Russie. Vu ma génération, je suis assez "guerre froide" dans ma tête. C'est comme ça que je suis tombé sur Vladimir Kozlov : j'ai découvert son bouquin par sa couverture, qui représentait une des têtes les plus "brutos" qu'on puisse imaginer. Après, évidemment, j'ai lu le roman,  j'étais aux Etats-Unis à ce moment-là, dans le ghetto noir. Je commençais à en avoir un peu marre de tout ça, le ghetto, le rap, tout ça... En lisant Racailles, je me suis rendu compte que c'était exactement le miroir de ce que je voyais aux Etats-Unis, mais en Russie. A ce moment-là, je me suis dit qu'il fallait que je fourgue ce bouquin... Que je fasse, en quelque sorte, ce que j'avais déjà fait avant avec Benderson ou Watson.  Ça a marché un peu, et j'ai gardé cette idée de refaire avec la Russie ce que j'avais fait avec l'Amérique.




Vladimir Kozlov, Guerre, traduit du russe par Thierry Marignac

Né en Biélorussie en 1972, Vladimir Kozlov a déjà vu deux de ses romans traduits en français par Thierry Marignac et publiés chez Moisson rouge. Racailles et Retour à la case départ (voir ici). Avec Guerre, qui paraît ces jours-ci,  il confirme un style très personnel, vocabulaire volontairement limité, écriture "behaviouriste" (c'est lui qui le dit), pour un texte frontal, cynique, et influencé par l'expérience cinématographique de son auteur : un récit savamment découpé, des personnages délibérément dénués d'approche psychologique qui, petit à petit, insidieusement, prennent leur place dans une histoire fatale et violente, profondément pessimiste et formidablement choquante. Bien sûr, nous y reviendrons en détail...



Vladimir Kozlov et Thierry Marignac à Lyon en 2010 (photo DR)


 


Edouard Limonov
ThM : Pour moi, faire une collection avec des auteurs russes contemporains, c'était très tentant. D'autant que j'en connais un certain nombre, et que j'ai un réseau là-bas. A commencer par Edouard Limonov, qui est un vieil ami. Même si aujourd'hui il n'est plus trop dans la littérature...

PF : Moi, je présente Thierry comme le mari de la femme de Limonov.

ThM : Oui, ça n'est pas faux d'ailleurs. Limonov, quand il est arrivé à Paris, on l'a interviewé avec un copain. A l'époque, il ne connaissait personne à Paris, en-dehors de son éditeur et de son attaché de presse. Nous, on était une petite bande de Parisiens, avec des gens très divers, pas forcément auteurs ou journalistes d'ailleurs, vu qu'à l'époque, c'était comme ça : on pouvait se mélanger sans problème... Limonov était très séduit par ça : c'était son côté prolétarien, il avait envie d'être en rapport avec la véritable population parisienne. Son premier bouquin, Le poète russe préfère les grands nègres, était sorti à la rentrée 80, on l'a donc rencontré en mars 81. Il était très content, car il avait essayé de fourguer ce livre à des éditeurs américains qui n'en avaient pas voulu, et ici, Pauvert avait décidé de le prendre. Il avait 15 ans de plus que moi, il avait donc une histoire incroyable, ce gamin de Kharkov né et grandi sous Staline, travailleur à l'usine "faucille et marteau" de métallurgie de Kharkov, fils d'un capitaine du NKVD qui convoyait les prisonniers de Kharkov en Sibérie pendant la guerre, et poursuivait les déserteurs en Sibérie, devenu un des poètes underground les plus célèbres de Moscou...
C'est une chose qu'on dit rarement sur lui : Edouard Limonov est un grand poète, c'est sans doute ce qu'il fait le mieux. Ensuite exilé aux Etats-Unis, où tout lui monde lui tourne le dos : à l'époque, aux Etats-Unis, un poète russe, pensez... Tout le monde était poète là-bas, même le garçon de café. Grosse déception, toute sa vie s'effondre, il divorce, il se retrouve à Paris. Pour nous, c'était un mythe vivant. J'ai donc développé une relation d'amitié particulière avec lui, d'abord parce que ça m'intéressait plus, et puis parce que j'étais plus doué pour les langues étrangères que ne l'étaient mes copains. A l'époque, c'était un écrivain bohème, pas du tout leader politique. On passait notre temps à picoler et à courir les jupons. Puis on est partis ensemble à New York, le New York d'avant Giulani, où c'était encore franchement dangereux. Je le perds à l'aéroport, je l'attends 4 heures, il n'arrive pas. Avant de partir, une fille m'avait donné un numéro de téléphone d'un contact à New York. J'appelle, j'arrive à convaincre ces gens de m'héberger, ils m'accueillent, mais ils n'ont pas du tout envie de me garder. Le lendemain, je décide de passer une annonce dans le Village Voice : "Limonov, call me!".

PF : Et on s'étonne qu'on ait envie de faire des livres avec ce type !

ThM: La fille du Village Voice me répond qu'on ne peut pas mettre de nom de famille dans une annonce. Je lui réponds qu'en russe, c'est un prénom. L'annonce passe, Limonov m'appelle, et il m'explique qu'il avait dans ses bagages des patrons de styliste qu'il était supposé remettre à des gens à New York. La douane l'avait arrêté, et bloqué en disant qu'il fallait payer des droits pour ça. Il avait donc fallu qu'il appelle les gens à qui il était supposé remettre les patrons, pour que ces gens-là viennent payer les droits... Résultat : bloqué 6 ou 7 heures à l'aéroport.
Juste après, changement d'ambiance total, on se retrouve à Soho, dans une galerie très chic où le champagne coule à flots, avec des gonzesses partout... Une fête donnée pour le vernissage d'un peintre qui faisait dans le faux réalisme socialiste, avec des toiles genre "Staline dans sa cuisine", dont l'oeuvre marchait bien dans les circuits à l'époque. Puis il est parti à Los Angeles, tandis que moi, je restais à New York plusieurs mois. Je rentre à Paris, il arrive avec Natasha Medvedeva, qu'il avait rencontrée à Los Angeles, où elle chantait.

PF : C'était en 1982, sous Andropov ?

ThM : Oui. Il arrive donc à Paris avec Natasha, qui chantait les classiques du folklore russe au cabaret Raspoutine avec sa superbe voix rauque... Elle rentrait tous les soirs très tard, complètement bourrée, ce qui mettait Limonov dans tous ses états. D'ailleurs il raconte l'histoire dans un de ses bouquins, ça s'appelle "Le dressage du tigre à Paris", le tigre étant Natasha. A Noël 83, je vais le  voir avec une bouteille de champagne et une tarte aux pommes, Natasha rentre, soûle comme une grive. Ils se mettent à s'engueuler, je vais pour m'en aller, il me retient. Plus tard je comprendrais pourquoi : si j'étais là, ils s'engueuleraient moins fort, elle finirait par la fermer !

PF : Tu étais la bonne copine, quoi !

ThM : C'est ça ! Natasha était née la même année que moi, en juillet 1958.  Quand j'allais les voir dans le Marais, elle ouvrait la porte, elle s'arrêtait, me regardait comme si elle avait vu un fantôme. Et elle me disait : "Tu ressembles comme deux gouttes d'eau à mon frangin." Puis elle me racontait l'histoire de son enfance, quand elle vivait seule avec sa mère à Leningrad : le dimanche, elles partaient toutes les deux dans la banlieue avec une bouteille de vodka et du saucisson, elles descendaient dans une gare de zone, marchaient invariablement jusqu'au même arbre, et le frangin finissait toujours par apparaître et descendre de la colline. L'hiver, silhouette noire sur neige blanche... En arrivant sous l'arbre, il faisait sauter sa sœur dans ses bras,  il buvait la vodka et bouffait le saucisson, et elles attendaient toutes les deux qu'il ait disparu au sommet de la colline. Cette histoire-là, elle me l'a racontée 20 fois... Donc pour elle, on était frère et sœur, en quelque sorte. En 1984 ou 1985, Edouard m'a demandé de trouver quelqu'un pour se marier avec elle afin qu'elle ait une carte de séjour. Et j'ai dit : "oui, moi."

PF : C'est comme ça que tu es devenu à la fois le mari de ta sœur et celui de la femme de Limonov...

ThM : On s'est mariés à la mairie du IXe avec tous mes copains, c'était une affaire totalement absurde avec le recul. Après, pour elle, j'étais son mari quand même. Quand elle était dans la merde, c'était moi qu'elle appelait... Et puis Natasha étant ce qu'elle était, ça ne la dérangeait pas de s'asseoir sur mes genoux. Même le jour du mariage, au grand dam d'Edouard et de ma copine de l'époque.

Quant à Edouard, toujours plein de bonnes idées, il s'était mis en tête d'interviewer Khadafi, il trouvait ça romantique, ce type avec sa garde de gonzesses... Mais il  a renoncé, ça n'était pas bon pour sa biographie. Ce type avait des idées que personne d'autre n'avait, nulle part! En 1988, je sors mon roman Fasciste* : ça, ça lui en a bouché un coin. J'avais parié qu'il ne reconnaîtrait jamais que ça l'avait un peu influencé, j'avais tort, il l'a reconnu volontiers... C'est à ce moment-là qu'il a commencé à se tourner vers la politique.  Ça a été la Yougoslavie, la Transnitrie,  les histoires avec Edern-Hallier dans L'Idiot international, jusqu'à son retour en Russie en 94. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, il était l'idole de la gauche caviar française...

Mais il n'a jamais dépassé une certaine limite de reconnaissance : son bouquin qui s'est le mieux vendu, c'était La grande époque, sorti chez Flammarion, et c'était 10 000 exemplaires, pas plus. C'est là qu'a commencé son truc politique. De nous tous, j'étais celui qui avais le plus souvent des rapports avec lui, surtout avec Natasha, dont il fallait s'occuper. Un matin, elle m'appelle en pleurant : elle était rentrée tellement bourrée qu'elle s'était laissé tomber un radiateur sur le pied et qu'elle s'était endormie. A l'époque, elle était en froid avec Limonov, ils ne vivaient pas ensemble. Au matin, bien sûr, elle souffrait le martyre puisqu'elle s'était cassé le pied. Je l'emmène à l'hôpital et là, l'enfer a commencé : elle n'arrêtait pas de hurler, en russe bien sûr, personne ne pouvait plus la supporter. J'ai appelé Edouard et je lui ai dit : "Là, j'en ai marre, occupe-t-en". Tout ça est resté entre moi et lui.

 Pendant 5 ou 6 ans, je ne l'ai pas vu. Puis je suis retourné en Russie, on s'est revu et j'ai découvert un leader politique.. Je n'en revenais pas : je suis allé à des réunions, il était le chef, il faisait des discours... Et du coup, tout le monde me parle puisqu'il a parlé de moi partout, y compris dans ses bouquins. Après, il m'a présenté les Américains du bimensuel Exile, notamment Mark Ames, et je me suis mis à travailler avec eux à Moscou. Des super punks qui n'avaient le droit d'exister que parce que Exile ne paraissait qu'en anglais, super-gonflés : ils ont quand même fait une "une" avec Poutine en uniforme de SA... En plus, Moscou dans les années 90, il fallait faire attention...  Tous les 15 jours, Ames rasait les murs, se planquait, ne voulait parler à personne... A un moment, on se retrouve tous dans la mouise parce qu'Edouard est en taule, arrêté par le FSB... qui me cherche des noises aussi, y compris une fois rentré à Paris. J'ai été dans le collimateur pendant 13 ans. Avec Ames, on se filait des rencarts sur la place Rouge, là où il y a un maximum de monde. On en rigole maintenant, à l'époque on ne trouvait pas ça drôle...

Je rentre donc à Paris, et je reçois une communication du ministère des Affaires étrangères comme quoi ils acceptent de m'accorder la bourse Stendhal pour aller faire un bouquin en Russie. J'hésite. J'y retourne. Et c'est là que j'écris Fuyards**, sans faire le malin... j'étais hyper parano, et Ames aussi. Tout ce temps-là, Edouard était en taule, où il est resté 1 an et demi. C'est pour ça que mon enquête sur la dope***, je l'ai faite en Ukraine, pas en Russie. A sa sortie, Edouard a épousé la plus belle actrice de Moscou et lui a fait deux enfants. Avec lui, il se passe toujours des choses étonnantes... Je suis retourné le voir, son parti a été interdit parce qu'il avait fait l'erreur de s'allier avec Kasparov en 2008. Or, Kasparov vit dans le New Jersey... Et les nationaux bolchéviques avaient gagné une grosse popularité parce qu'ils avaient été les premiers à réagir à la réforme des retraites. Il faut dire qu'à cette époque-là, il y avait des flics avec des gourdins qui cognaient à tour de bras sur les vieilles qui réclamaient leur retraite, leur sécurité sociale, leurs soins gratuits... Les nationaux bolchéviques jouissaient donc d'une grande popularité. En s'alliant avec Kasparov, Limonov a commis une grosse erreur : c'était tellement facile de dire que Kasparov était un agent de la CIA... C'est là qu'on voit bien qu'il n'était pas vraiment un politicien, parce que sinon il n'aurait jamais fait une bourde pareille...

Ce qu'on peut dire, c'est qu'il a construit la contre-culture en Russie. Tout passait par le journal Limonka - Limonka, ça veut dire grenade en fait... Du coup, il s'est retrouvé à la rue. Moi, pendant ce temps-là, j'envoyais mes reportages d'Ukraine à Exile. Je suis retourné à Moscou à 2012, je l'ai revu bien sûr. Un soir, il me montre un rapport sur les partisans du Pacifique, sur lequel est fondé le roman de Vladimir Kozlov, Guerre. Il me dit : "tu dois écrire un roman là-dessus." Le lendemain, il écrit sur son blog : "Mon ami Thierry Marignac va écrire un roman là-dessus." Du coup, je perds tous mes contacts de business... Plus rien. Un ami pas toujours facile, en fait... La dernière fois que je l'ai vu à Moscou, tout avait complètement changé : il a été malade, il a transmis tous ses pouvoirs du parti, ce qui ne lui ressemble pas, et tout à coup on a retrouvé ces 35 années d'amitié, de souvenirs, Medvedeva, tout ça... Je communique régulièrement avec lui, je lui ai raconté la grève des dockers au Havre, qu'il a relayée tout de suite sur son blog.

PF : Quand j'ai demandé les droits du livre à son agent, la seule exigence qu'il a eue, c'était que la traduction soit faite par Marignac... Alors que je m'attendais à une négociation financière âpre.

ThM : Quand je suis allé le voir en hiver dernier, il faisait une signature dans une librairie. Je me suis mis dans la queue et j'ai pris son Kiev Kaputt. Une fois arrivé devant lui, je lui ai dit que ce livre-là, je ne le trouverais pas à Paris. Après, ça s'est terminé un peu comme dans un film : sortie par une porte dérobée, avec les gardes du corps, il y a un 4x4 qui attend, tout le folkore...

V : Et ce livre, Kiev Kaputt, de quoi s'agit-il exactement ?

ThM : En fait, c'est la chronique de la révolution ukrainienne, vue par la lorgnette d'un patriote russe anarcho-nationaliste, un point de vue complètement opposé à ce qu'on entend ici. Il faut se rappeler qu'Edouard a grandi à Kharkov, en Ukraine, et qu'il y a passé sa jeunesse. Il parle ukrainien et il estime qu'il est légitime à formuler une opinion sur la situation. En plus, Kharkov se situe dans une zone est de l'Ukraine, c'est-à-dire une région encore disputée. L'idée de Limonov, c'est que cette zone-là a toujours été comme le sud de la Russie.

PF : Mais l'origine de la Russie, c'est quand même l'Ukraine, Kiev, non ?

ThM : Ah, ça, c'est une discussion infinie, et je ne prendrai pas parti là-dessus. Kiev Kaput, ça vient de Hitler Kaput, le fameux slogan... C'est très compliqué en fait, beaucoup plus que ce qu'on a raconté ici. L'intérêt de ce livre, c'est que c'est une chronique au jour le jour des événements d'Ukraine tels qu'il les voit, avec ses défauts et ses qualités, et sa référence permanente à sa jeunesse, ses remarques linguistiques. Une vision qu'on n'a pratiquement pas eue ici.

PF : C'est l'anti Kourkov en fait !  D'ailleurs, on s'est dit que si on trouvait un bouquin qui prenne la position opposée, on le prendrait aussi...

ThM : En-dehors de l'aspect politique, il y a toute cette verdeur d'expression, l'emploi de l'argot ukrainien, et son côté éternel adolescent, révolté. On est très loin du pamphlet politique.

V: Tu parles souvent des 300 mots de vocabulaire que revendique Kozlov, en tant qu'expérience littéraire délibérée. Quel rapport peux-tu faire avec l'écriture de Limonov?

ThM : Avec Limonov, cette simplicité est déconcertante, et totalement spontanée. Il a toujours été simple, sa poésie est excellente, mais simple. Kiev Kaput passe en revue des tas d'aspects dont on n'a pas parlé, ce qui ne va pas nous valoir que des amis.

PF : D'où le nom de la collection, Zapoï : ce qui nous intéresse là, c'est la liberté et la littérature, pas la position politique, on n'est pas dans les sciences humaines.

ThM : Pour Limonov, l'essentiel c'est la liberté d'expression. Chez lui, il y a un truc qui s'appelle la Protestation du 31, qui vient de l'article 31 de la Constitution russe, celui qui parle de la liberté d'expression. Tous les 31, il fait une manif, jusqu'aux événements d'Ukraine. Jusque-là, il passait chaque nuit du 31 au poste, jusqu'au point où flics finissaient par le connaître, c'était devenu un rituel. A partir de la conquête de la Crimée, ils ont autorisé la manif du 31. Depuis ce jour-là, il n'a plus jamais passé la nuit du 31 au poste... Et certains ont dit qu'il avait trahi la cause...



 Andreï Constantinov, Banditsky, traduit du russe par Vincent Deyveaux

Né en 1963 dans la région d’Astrakhan, aux abords de la Volga, Andreï Constantinov se destinait, de son propre aveu, à la carrière d’archéologue, lorsqu’au bout de ses études d’Histoire, il s’aperçut, dans l’URSS d’alors, qu’il finirait prof dans un obscur lycée de Leningrad, son sang sportif ne fit qu’un tour : il s’orienta vers un autre genre d’aventure, la carrière des armes au service de la Patrie des Peuples, version linguiste. Après des études à l’Institut Supérieur de la Marine Militaire, il fit des études d’arabe à l’université de Leningrad.
Ce qui devait l’expédier tout d’abord, en 1984, au Sud-Yémen, alors République Populaire en qualité d’interprète traducteur de l’arabe auprès de la 5e brigade parachutiste de choc dépendant du Quartier-Général de la direction du renseignement du Ministère de la Défense yéménite.
Puis en 1988 en Libye pour trois ans à la base aérienne de Bénine près de Benghazi, puis auprès de la Garde Nationale à Tripoli.
Ces expériences musclées dans le renseignement militaire et la linguistique, lui donnèrent la colonne vertébrale et les contacts pour devenir un des journalistes criminels les plus fiables et les plus réputés de Russie, dans sa Ville de Pétersbourg, après son départ de l’armée en 1991. Il dirigea le service des chroniques criminelles au journal Smena, à partir de 1993, et créa le Service des Enquêtes Journalistiques sous l’égide de la maison d’édition « Chance ».
Fondateur de L’Agence des Enquêtes Journalistiques, on lui doit la plupart des reportages choc sur le crime organisé à Pétersbourg depuis le début des années 1990. Ses nombreux contacts (notamment grâce à l’AEJ) dans les milieux criminels, la police et la justice, lui ont permis un regard unique sur la Russie de l’ombre, et c’est à partir de ses reportages qu’a été réalisée la série télévisée culte Banditski Pétersbourg, où figure notamment le personnage d’Antibiotique, caïd redouté de la pègre pétersbourgeoise des années 1990 . Il est également l’auteur de nombreux romans sur le crime en Russie, traduits en suédois et finlandais.
En 2014, il a soutenu publiquement la politique du gouvernement russe en Crimée, quoique s’abstenant de signer toute pétition jusqu’à ce jour.




PF : Et puis je voulais des textes sur la Seconde guerre mondiale et sur les bandits, les mecs tatoués. Pour le grand public, la mafia russe, c'est un cliché. J'ai donc demandé à Thierry de chercher dans ce sens-là. D'où Banditsky Petersbourg, qui s'inscrit particulièrement bien dans l'esprit de la Manufacture de livres, y aller de l'intérieur. La construction de la figure du mafieux, du voyou. Autant Kozlov est un peu notre Dashiell Hammett, autant Constantinov, c'est ça, l'histoire des bandits, les années 90.

V : Qui est Andreï Constantinov ?
ThM : C'est un journaliste, ancien traducteur de l'arabe dans l'Armée rouge, qui a paraît-il beaucoup travaillé au Yemen... Une expérience "drue", donc. A la fin de l'URSS, il est devenu journaliste et il a fait des chroniques pour la presse, où il racontait l'histoire de la pègre de Saint-Petersbourg, avec les différents cartels et les grands personnages qui défilent assez vite dans les années 90, car ils meurent assez rapidement. Ce type connaît les juges, les flics et les truands eux-mêmes. Il raconte donc toutes ces histoires, y compris celles avec les Tchétchènes... Il y avait d'ailleurs un mafieux russe réfugié à Paris qu'on surnommait Macintosh parce que son coup le plus connu a consisté à braquer un train avec les premiers Macintosh, sous la Petrestroïka. Ce type a permis à Chirac de libérer les otages français en Tchétchénie. Il disait : "Eltsine, il ne pouvait pas, mais moi oui." Un type protégé à vie par la DST, qui affirmait : "Il n'y a pas un seul oligarque qui n'ait pas un parrain derrière lui." Dans Banditsky Petersbourg, Constantinov raconte comment ça marche.

PF: C'est du "non fiction narrative", pour ne pas dire "récit" ! Les personnages de roman noir, mais pour de vrai.

ThM: Il démystifie plein de mythes comme ceux des Tchétchènes : il y a eu des heurts, mais pas tant que ça.

PF : Et on ne tue les gens qu'en dernier ressort, parce que c'est chiant. Et surtout pas les civils, les journalistes.

ThM : Oui, il dit qu'il y a bien d'autres moyens de les intimider : s'ils ont une maîtresse, s'ils picolent, s'ils sont homosexuels...  Il raconte aussi comment le crime a pu se développer : en URSS, officiellement, il n'y avait pas de banditisme. On n'en parlait pas puisqu'il n'y en avait pas... A la faveur des premières privatisations faites par Kossyguine dans les années 70, on a assisté à l'émergence d'une sorte de secteur privé, avec tous les trafics qui vont avec. Et les racketteurs, au début, s'en prenaient à des types qui faisaient du trafic de devises, de marchandises importées, qui ne pouvaient pas aller se plaindre à la police. C'est ainsi que le banditisme s'est développé de façon pratiquement incontrôlable. A Kazan, notamment, dans le Tatarstan, il y a eu un développement de bandes au début des années 70 : dans les cités, les jeunes mecs se sont mis à soulever des haltères, à faire de la boxe... et à racketter tout leur quartier. C'est d'ailleurs un peu ce que décrit Kozlov dans Racailles.

V : D'où la question suivante : pourquoi cette volonté de réunir dans une même collection fiction et non-fiction?

PF : Si ça marche, on va dire que c'était une stratégie. Si ça ne marche pas, on dira que c'était un pari! En fait cette approche correspond à la façon dont je lis, c'est-à-dire pour moitié de la fiction, et pour moitié de la non-fiction. J'aime bien lire dans la non-fiction la démystification de personnages de romans.  On apprend plus de choses en lisant un roman comme celui de Kozlov qu'en lisant un document. Et je me dis que le lecteur qui s'intéresse au roman noir s'intéresse aussi à la non-fiction qui va avec. Si tu lis du Ellroy, tu as envie de connaître la vraie vie de Lucky Luciano, non ? Et puis il y a dans les documents des choses tellement romanesques! On n'a pas de parti-pris politique, il n'y a pas de provocation là-dedans : je n'ai pas d'approche didactique, ça n'est pas une collection de sciences humaines. On donne des textes, et puis le lecteur le reçoit comme il veut...

V : Et le nom de la collection, d'où vient-il ?

ThM : Ça, c'est Pierre... On avait picolé, un peu. Ce mot était mis en avant dans un film de Nikita Mikhalkov, sorti en 1998, Le barbier de Sibérie, un truc plutôt hollywoodien, pas très bon d'ailleurs. Le mot revient tout le temps dans le film.

PF : Oui, c'est aussi l'idée qu'on retrouve dans les photos qu'on utilise pour l'image de la collection.

ThM : Dans un bled où j'ai vécu, à 70 km de Moscou, à l'extrémité de la rue où habitait mon amie, il y avait une maison qu'on appelait la maison des Allemands, parce que c'était là que les prisonniers allemands logeaient après la guerre. Cette maison accueillait tous les alcooliques. Et pour être appelé alcoolique à cette époque-là en Russie, il fallait boire du matin au soir. Ces mecs-là faisaient une sorte d'art brut, ils peignaient et échangeaient leur peinture contre de la gnôle. Un hiver, ils avaient fait pour les enfants de la rue des sculptures en glace avec des dragons, des tigres, des ours. Et tous les parents étaient venus leur apporter une bouteille de gnôle... Dans ce bled, il y avait eu des usines d'armement. Et pendant des dizaines d'années, pas un étranger n'y avait pénétré. Je me rappelle que quand j'y allais, en arrivant, il fallait franchir une rivière. Et il y avait une bagnole dans la rivière, toujours la même pendant des années...


A venir au printemps 2017
Andrei Doronine, Transiberian Back2Black
Andreï Doronine, 36 ans, est un post-punk de Pétersbourg, ex-toxicomane, ex-guitariste de rock punk, ex-parolier, marié à Olga Marquez, chanteuse de reggae originaire de Tcheliabinsk dans l’Oural, avec laquelle il a deux enfants. Ce fan de décibels et de voitures avait tout laissé tomber (le rock, les chansons, une carrière, — fut-elle « alternative » —) pour s’adonner à l’héroïne (ou l’ersatz disponible à Pétersbourg) jusqu’à sa rencontre avec sa future femme. Convaincu par celle-ci — et la misère concrète du toxico — de décrocher, il a suivi une cure de désintoxication. Son épouse était alors constamment en tournée et pour garder tant sa santé d’esprit qu’un rapport d’amour avec elle, il lui écrivait de petits contes cruels sur la toxicomanie, sous forme de correspondance. Olga Marquez a fini par le convaincre de les publier, tout d’abord gratuitement sur un site Internet, dont les lecteurs ont fini par exiger une publication papier. L’humour grinçant, le sentiment d’absurdité kafkaïenne, la résignation existentielle de Transiberian Backtoblack, avaient séduit toute une cohorte de lecteurs. Le tirage partit entièrement.

Merci à Thierry Marignac pour les biographies de Andrei Constantinov et Andrei Doronine.

Vladimir Kozlov, Guerre, traduit du russe par Thierry Marignac, La Manufacture de livres
Andreï Constantinov, Banditsky, traduit du russe par Vincent Deyveaux , La Manufacture de livres

* Thierry Marignac, Fasciste, ActuSF
** Thierry Marignac, Fuyards, Rivages / Noir 
*** Thierry Marignac, Vint, le roman noir des drogues en Ukraine, Payot

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