3 janvier 2014

Dernier désir, d'Olivier Bordaçarre : au-delà du suspense, le trouble

Dans La France tranquille (voir chronique ici), Olivier Bordaçarre jouait avec brio la carte de la cruauté et de l'humour vachard. Avec ce nouveau roman, changement de ton radical, mais vision politique  et sociologique largement aussi engagée. Jonathan et Mina Martin ont quitté la région parisienne et ses tentations superficielles pour s'installer au bord du canal de Berry, dans une maison d'éclusier qu'ils restaurent patiemment depuis plusieurs années. Avec leur jeune fils Romain, ils ont fini par se construire une vie qui ressemble à l'idéal anti-consumériste et écolo auquel ils adhèrent. Mina est guide touristique dans un petit château du coin, Jonathan bricole, mi-apiculteur, mi-menuisier ébéniste, et Romain mène sa vie d'écolier. En apparence, tout va bien, même si l'argent manque un peu. Jusqu'au jour où s'installe juste en face, dans une autre maison d'éclusier, le sieur Vladimir Martin (oui, il porte le même patronyme que la famille).

Sympathique au demeurant, Vladimir, même si on peine à comprendre ce qu'il vient chercher dans ce coin perdu de la France rurale. Vêtements sophistiqués, voiture de luxe, budget adapté, on le verrait plutôt dans un loft parisien que dans une méchante petite maison à moitié en ruines. Qui est-il, d'où vient-il, on n'en saura guère plus... Toujours est-il qu'au fil des jours, Vladimir devient pour la famille Martin le voisin providentiel, sympathique, généreux - plus qu'il ne faudrait sans doute. Romain en particulier est le bénéficiaire de ses attentions : console vidéo, canne à pêche de compétition, rien n'est trop beau pour le gamin qui, dépourvu des défenses idéologiques de ses parents, cède très vite aux charmes du luxe... Puis c'est au tour de Mina. Qui, le jour où Jonathan revient de chez Vladimir et lui raconte comment ce dernier s'est attaché à reproduire, mais en mieux, tous les aménagements de leur maison, y compris la collection impressionnante de disques de blues que Jonathan a mis toute une vie à construire, trouve ça finalement assez sympathique... N'importe quelle personne normalement constituée prendrait peur. Mina, non. Bien au contraire, elle considère que Jonathan est paranoïaque... et se met à le mépriser, révélant ainsi toute la fragilité de cette existence qu'ils se sont construite, cédant avec une vitesse étonnante aux sirènes de l'argent facile et du confort moderne... Jusqu'à un dénouement renversant.
L'intrusion d'un être malfaisant ou dangereusement séduisant au sein d'une famille bien tranquille n'est certes pas une idée neuve : on pense tout de suite au Théorème de Pasolini, par exemple. Là, l'enjeu est différent et sans doute encore plus inquiétant. Car Vladimir Martin n'est pas là pour mettre en lumière les failles d'une riche famille bourgeoise, mais pour battre en brèche des idéaux tout à fait honorables, révéler ce qui se cache derrière des choix en apparence courageux. Ce livre pose des questions sensibles : lorsque nous refusons les oukases du progrès et de la compétition sociale, quelles sont nos chances ? Quels sont nos risques ? Quels choix nous reste-t-il vraiment ? Le malaise que provoque la lecture de ce roman finalement noirissime est durable, car il éveille en nous des inquiétudes humaines profondes et douloureuses. Le choc provoqué par la désertion fulgurante de Mina, qu'on aurait voulue plus déterminée, plus lucide et surtout plus amoureuse, est sans doute délibérément provoqué par l'auteur. N'empêche, en tant que lectrice, on peut se poser la question de savoir pourquoi, dans cette histoire morbide, c'est la femme qui se laisse entraîner dans ce tourbillon de désirs et de tentations, exposant finalement sa famille de façon totalement inconsciente. Ce qui différencie la relation de Mina et Vladimir et celle qui unit Jonathan et Vladimir, c'est évidemment la sensualité. Toute l'ambigüité du propos n'est pas abolie par la fin résolument terrible qu'a concoctée Olivier Bordaçarre. Elle fait partie intégrante du malaise durable généré par la lecture de Derniers désirs, et peut prendre le pas sur les autres questions soulevées par ce roman ambitieux, franchement pessimiste, où le suspense,  savamment élaboré, est aussi largement alimenté par nos propres angoisses...
Olivier Bordaçarre, Derniers désirs, Fayard

2 commentaires:

  1. Excellente chronique, qui me donne très envie de me plonger dans ce roman.

    Puisqu'on parle de référence avec "Théorème", il y en a une autre qui me semble encore plus évidente : c'est "Dracula", non ? Dans le roman de Bram Stoker, les amoureux aux prises avec le comte aux dents longues s'appellent Jonathan et Mina Harker ; quant à Dracula lui-même, il serait inspiré d'un certain Vlad Tepes - de Vlad à Vladimir, il n'y a qu'un pas...
    Si l'on ajoute à cela que le roman de Bordaçarre semble raconter une histoire de vampirisation psychologique, et qu'apparemment (encore une fois, je me fie à ton article, mais je vérifierai cela très vite) Mina cède à Vladimir par fascination et par sensualité, j'ai l'impression que "Dernier Désir" peut se lire, au moins en partie, comme une réécriture adaptée du roman de Stoker.
    J'ai fumé, ou ça tient debout ? ;-)

    Quoi qu'il en soit, merci pour cet article, sans lequel je serais sans doute passé à côté de ce livre !

    Cannibalement,
    Bookfalo Kill (Cannibales Lecteurs)

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    1. Très bien vu, j'aurais voulu y penser!

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