29 juin 2014

Eoin McNamee, Le Tango bleu : une histoire vraie, un roman troublant

Né en Irlande du nord en 1961, Eoin McNamee vit aujourd'hui dans le comté de Sligo, en République d'Irlande. Son premier roman, Resurrection man, a paru en 1994. Il a écrit le script de la version éponyme filmée, réalisée par Marc Evans et sortie en 1998. Le roman dont il va être question ici, Le tango bleu, est un "prequel" de Blue Orchid, sorti en France en 2013. Inspiré de faits réels, il constitue la chronique singulière d'une enquête particulièrement bâclée. Mais il ne s'agit pas d'un procedural, car Eoin McNamee a une façon bien à lui de nous conter cette épouvantable histoire...

Belfast, 1952. Le corps de Patricia Curran, 19 ans, est retrouvé criblé de 37 coups de couteau, à l'entrée du jardin de l'imposante et sinistre maison familiale, Glen House. Patricia, jeune fille moderne vivant à une époque et en un lieu où ça n'est pas si facile, est la fille du Juge Curran, homme ombrageux en proie à la passion du jeu. Un père joueur, une mère peu amène, un frère confit en dévotion. Bref, une famille qui donne envie de fuir. Ce que fait Patricia à chaque fois qu'elle le peut.


Qui a bien pu assassiner cette fille coquette, jolie, gourmande, amatrice de pubs et de garçons? Cette fille que la bourgeoisie regarde avec un mépris teinté de jalousie. Quelle haine a-t-il fallu à son meurtrier pour la larder de 37 coups de couteau? McNamee s'intéresse à la question, bien sûr, mais pas en enquêteur. En observateur, 60 ans plus tard. En homme qui cherche à se rappeler le Belfast d'avant qu'il soit né, ce temps entre chien et loup, où la société hésite encore à basculer du côté de la vie moderne, où la religion est encore beaucoup plus présente qu'elle ne l'est aujourd'hui, et surtout cette morale étouffante, malveillante.
McNamee raconte donc, à travers l'histoire de cette famille qui a, finalement, bien des choses à cacher, une Irlande où il ne fait pas bon être homosexuel, ou même soupçonné de l'être. Où les femmes, surtout si elles sont jeunes et pleines de vie, doivent affronter mépris, médisance voire calomnie. Où on préfère un coupable commode à une vérité trop dérangeante. Pas une once d'amour dans toute cette histoire où les autorités locales vont jusqu'à faire appel à un flic de Scotland Yard pour ne pas avoir à se mouiller dans une affaire qui risque de révéler de bien vilaines vérités sur la société. Un flic à peu près odieux, qui fera très bien ce qu'on attend de lui, c'est-à-dire mettre sous le tapis tous les indices troublants, trouver un coupable convenable, lui extorquer des aveux en usant de méthodes plus que discutables, et clore le dossier. A la fin de l'histoire, McNamee fait une sorte de bilan, plusieurs années après les faits. Et ce qu'il fait dire à un de ses personnages ressemble sans doute beaucoup à sa propre intention : "Pour tout vous dire, je ne me suis jamais tellement soucié de savoir qui l'avait tuée. C'est d'elle que je me souciais. Qui elle était, ce qu'on lui avait fait. Comment elle a été traînée dans la boue."

Voilà un roman qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, comme souvent ceux dont on se rappellera longtemps. Eoin McNamee a une façon d'écrire exigeante envers son lecteur. Il ne lui livre pas les clés d'emblée, ne joue pas dans la catégorie des producteurs de "page turners" qui savent vous distiller du suspense à chaque fin de chapitre. Et pourtant, plus on avance dans ce livre, plus on en est prisonnier, plus le narrateur parvient à nous tirer vers lui, près de lui, et à partager avec nous sa fascination pour cette histoire violente et mélancolique, son empathie avec le sort fait à Patricia Curran. Il lui arrive de nous laisser "en plan" à la fin d'un chapitre, pour reprendre l'histoire suivant une autre perspective, un peu comme dans certains films où les mêmes faits sont racontés par les différents protagonistes. Et alors, tout comme on ne fait pas la connaissance d'une personne simplement, comme ça, d'un seul coup, on s'aperçoit qu'une histoire s'appréhende depuis plusieurs points de vue. Quant au style de McNamee, il est impressionnant de précision et de sobriété, avec un sens du rythme qui produit une écriture nuancée, émouvante, imagée. Un grand plaisir de lecture, et à la clé l'envie de découvrir les autres romans de Eoin McNamee.

Eoin McNamee, Le tango bleu, traduit de l'anglais par Patrice Carrer, Masque Poche

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