3 octobre 2015

Martyn Waites, une chambre blanche pour un roman très noir

Pour commencer, quoi de mieux que de laisser la parole à l'auteur pour parler de son livre : lors de la sortie de la version originale de La chambre blanche, voici comment Martyn Waites présentait ce roman, dont il disait dans notre interview (à lire ici) qu'il était, avec Né sous les coups (voir chronique ici), celui dont il était le plus fier.







 

 "La chambre blanche se déroule principalement à Newcastle upon Tyne, dans les années soixante. Le roman porte un regard sur la reconstruction sociale de la ville. On y retrouve T. Dan Smith, un personnage qui a vraiment existé, qui dirigeait le Newcastle City Council à l'époque, et qui s'est retrouvé quelques années plus tard en prison pour corruption. Il a fait démolir des pans entiers à l'ouest de la ville, les quartiers pauvres, et y a construit d'immenses tours, qu'il appelait des "villes dans le ciel". Elles étaient censées devenir "le brillant avenir de la Ville", mais ça a été tout le contraire. A l'ombre de ces tours, on retrouve un personnage qui, dans le roman, s'appelle Monica Blacklock, et qui s'inspire très librement de Mary Bell. Pour ceux qui ne s'en souviennent pas, Mary Bell, à l'âge de 11 ans, a assassiné deux petits enfants. J'ai voulu écrire une fiction sur cette période, en ce lieu, car je crois qu'il s'en dégageait une énergie bien particulière. Pendant qu'un homme essayait d'ériger une ville futuriste, à l'ombre des bâtiments vivait cette personne, fragile, en souffrance, qui tuait des enfants. Je pense que cela constitue un contraste fascinant entre l'idée de construire un futur ambitieux et le fait d'être sans cesse retenu par les malheurs du passé. C'est un roman policier, ou plutôt un thriller, mais c'est aussi le portrait très intime d'une personne abîmée."
Newcastle High Level bridge 1970 - "High Level Bridge. - geograph.org.uk - 293387" by Roger Cornfoot. Licensed under CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

La lecture de ce roman ressemble un peu à un parcours du combattant. Non pas qu'il soit difficile à lire, non, plutôt qu'on se retrouve dans l'embarrassante situation où on ne peut pas s'arrêter, alors même que ce qui y est raconté est terriblement violent, douloureux, et surtout, réaliste. Au sens où la réalité dépasse la fiction.


A son retour à Newcastle après la Deuxième Guerre mondiale, où il a vu l'horreur des camps à Bergen Belsen, le jeune Jack Smeaton est dans un piètre état. Même ses cheveux ont perdu leur couleur et sont devenus blancs... Le mot juste pour qualifier l'état de Jack ? Probablement "traumatisé". On le serait à moins, d'autant que le seul job qu'il ait trouvé à Newcastle, c'est employé dans un abattoir... Dès les premières pages, on peut sortir ses armes de défense psychologique : Martyn Waites nous raconte sans ménagement et avec réalisme les débuts de Jack à l'abattoir, la lutte du taureau condamné, l'excitation des collègues qui plongent allègrement leurs mains dans le sang et les entrailles, alors que lui vomit d'horreur, prisonnier de ses souvenirs. Un coup à devenir végétarien du jour au lendemain.
Si Jack est le premier à faire son entrée dans cette histoire, il n'est pas nécessairement le personnage principal. Car il y a Monica aussi, Monica Blacklock qui se promène dans les rues de Scotswood, un des quartiers pauvres de la ville, sa petite main dans celle de son papa. Monica, 7 ans, qui joue à éviter les bords des pavés, car sinon qui sait ce qui pourrait arriver... Monica que son père emmène voir un monsieur. Les temps sont durs. Là, on est à la page 19 du roman. Et ça n'est pas terminé.

Jack est révolté. Avoir vécu ce qu'il a vécu, combattu pour la liberté, et se retrouver là, dans une misère noire, ça n'est pas supportable. Alors il s'engage auprès de T. Dan Smith, qui milite avec les syndicats. T. Dan Smith a de grands projets pour sa ville. T. Dan Smith a un charisme indéniable. T. Dan Smith, c'est l'avenir... L'avenir de qui au fait ? Celui des habitants de Newcastle? Ou celui de T. Dan Smith et son "équipe" ? Dans cette équipe, en première ligne, l'entrepreneur Ralph Bell, bientôt flanqué de Jack Smeaton, qui s'est engagé en politique mais aussi professionnellement auprès du maître d’œuvre de la rénovation rêvée de Newcastle. Et qui n'a pas fini d'en voir. Dans la galerie de portraits, il y a aussi les deux fils de Ralph Bell, l'un, Kenny, bientôt réduit à l'état de légume après une rixe, l'autre, Johnny, complètement déjanté, fasciné par le IIIe Reich, pervers sadique au dernier degré. Monica, la petite torturée devenue tortionnaire, Monica et sa chambre blanche, celle avec le Christ. Sa fille, la petite Mae, au destin terrifiant. Brian Mooney, celui qui a démonté Kenny, jamais arrêté, disparu à Londres, et bientôt de retour à Newcastle sous la forme de l'Ange de la mort.
A travers tous ces personnages, que Martyn Waites réussit très vite à nous rendre familiers, nous suivons l'histoire souterraine de Newcastle, de 1946 à 1974, et aussi, par le trou de la serrure, celle de l'Angleterre. Pour beaucoup, l'Angleterre des années 60, c'était le swinging London, la fête et ses délires. Martyn Waites nous rappelle durement à l'ordre : dans ces années-là, ça ne swinguait pas pour tout le monde. Et au passage, quand même, il nous emmène à un concert des Animals débutants, la rage au ventre. Puis à un concert de Jimi Hendrix, celui après qui rien ne serait plus pareil dans le monde du blues et de la guitare. Car au Royaume-Uni, tout se vit en musique. Au fil des pages, on passe de Presley à Eric Burdon, du psychédélisme à la culture hippie, de Jung à l'art-thérapie. Pour les personnages de La chambre blanche, la rédemption est-elle possible ? Et pour le Royaume-Uni ? Après le magistral Né sous les coups (voir chronique ici), Martyn Waites, clairement, se pose la question. Et malgré tous ses efforts, après avoir lu La chambre blanche, après avoir trouvé presque exagérément tragiques les événements qui s'y déroulent, après avoir constaté que le réel était passé par là, on a du mal à le croire optimiste.

Martyn Waites, La chambre blanche, traduit de l'anglais par Alexis Nolent, Rivages / Thrillers


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