19 décembre 2019

Cyril Torrès, "Les Hiérarchies invisibles" : trouble aventure

Les Hiérarchies invisibles est un objet littéraire singulier : roman noir, roman politique, roman d'anticipation, roman pré-apocalyptique? Son auteur, Cyril Torrès, est romancier, documentariste et vidéaste.  Le lecteur friand de classements en est pour ses frais, et c'est très bien ainsi. Févril est un documentariste en perdition : séparé de sa femme  lasse de vivre avec un fantôme, il se raccroche à ce qu'il peut, et lâche prise tout aussi souvent, s'abandonnant volontiers aux vapeurs de l'alcool, jusqu'à tomber d'ivresse dans son siège d'avion. 

Pour l'heure, Févril est à Bruxelles, à la Commission européenne, dans les pas de Poussin qui, tout en pérorant sur le Caravage et la psychologie des hommes d'ambition, lui fait part de ce qu'on attend de lui. On a apprécié son documentaire sur Lou Reed, on aimerait qu'il traque "des éléments de vie privée", qu'il "renforce des impressions". L'objet de cet intérêt singulier s'appelle Berg, personnage politique remarquable réfugié en Chine après avoir fait l'objet d'un scandale parisien pas très classe... 


Poussin parle de lui avec une admiration mâtinée de défiance, voire de détestation : comme toutes les éminences grises, il reste dans l'ombre tout en cherchant sa propre reconnaissance, sa propre lumière. Poussin est le porte-parole de ce "on" bien pratique quand on veut désigner le pouvoir sans pour autant le nommer. Un portrait de Berg, pour préparer son retour, mettre en lumière ses clairvoyances et ses provocations, mais surtout pour connaître cet homme-là afin de mieux le circonscrire, voire le manipuler. Si tant est que ça soit possible, car l'animal politique est doté d'une redoutable intelligence et n'est pas précisément dépourvu de défense.  


Direction Shanghaï, donc. Berg reçoit Févril avec un brin d'amusement, entreprend de le jauger. Là où il vit, les immenses parois vitrées offrent un panorama fabuleux sur la ville : "la ville est partout, la terre n'est plus sauvage nulle part, l'homme a eu le dernier mot", dit Berg à son visiteur. Nous y voilà. Berg la pythie, Berg le prophète, l'animal politique, est aujourd'hui animé par une seule motivation : l'environnement, le sauvetage de la planète. Ses prophéties sur la politique chinoise, ses ambitions démesurées, effrayantes, convergent toutes vers une conclusion : il ne reste plus qu'à éviter le pire... L'homme exerce une influence internationale, il a fait carrière aux Etats-Unis, enseigné dans les établissements les plus prestigieux et dispose d'une armée internationale de disciples. Le scandale de Paris ? Il ne saurait durer, Berg a confiance. Au fil des dîners, Berg expose sa vision du monde à un Févril quelque peu interloqué, il lui confie très vite la relation vitale qu'il perçoit entre sa vitalité de penseur et de politique et son appétit sexuel. Et lui annonce très vite la fin de l'Occident... Et puis il y a Marnie, l'épouse, la sœur, la mère : "l'alliance magique". Févril écoute, regarde, suit docilement, continue à se documenter, regarde des vidéos, essaie de saisir l'objet de son travail en l'examinant sous tous ses angles. Mais Berg est complexe, tel le chat, il a eu plusieurs vies et n'en a peut-être pas encore terminé avec ces métamorphoses. Et sa réapparition fait l'objet d'une savante stratégie. Berg, moine bouddhiste en Birmanie. Berg et ses histoires de fesse. Berg et ses métaphores philosophico-politiques, Berg au bord de la mer d'Aral, Berg jouant aux échecs avec Kasparov. Berg faisant le grand écart lorsqu'il parvient, par un tour de passe-passe, à persuader son auditoire venu écouter une conférence sur l'environnement que l'énergie nucléaire est la plus propre qui soit...

Pour Févril, c'est l'heure du retour à Paris. C'est aussi l'heure de se coltiner l'ineffable Poussin et son inévitable discours sécuritaire, qu'il sait déguiser sous une rhétorique cynico-fumeuse... Févril se montrera-t-il clairvoyant ? Que parviendra-t-il à tirer des sempiternelles contradictions de Berg ? Ce dernier, est-il le messie que tous attendent, la marionnette savante manipulée par les pouvoirs, ou bien seulement le plus rusé de la meute des renards ? La narration des Hiérarchies invisibles progresse avec élégance, en mode souterrain et clair-obscur, pour émerger au beau milieu de la situation géopolitique explosive qui est la nôtre, au cœur de questions décisives pour la survie de notre planète, au cœur des manœuvres des lobbies de l'industrie nucléaire. Cyril Torrès nous aura prévenus...

Cyril Torrès, Les Hiérarchies invisibles, La Manufacture de livres


Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Articles récents