24 avril 2011

Métier traducteur : le roman policier a aussi ses spécialistes

Pierre Bondil, traducteur, passeur de mots et d'idées
Il fait froid, je peine à lire un roman lisiblement trop vite traduit. De colère, je le jette à terre et je proteste : "Mais bon sang, nous autres amateurs de polars, qui glosons à longueur de blogs sur le style de tel auteur anglais, américain ou islandais, il serait temps qu'on se rende compte que souvent le style, c'est aussi le traducteur..." Malgré la froidure, j'enfile mon trench coat virtuel, je coiffe mon feutre mou et me voilà partie à la recherche d'un traducteur qui voudra bien nous raconter son métier. J'aurais pu tomber plus mal, puisque c'est Pierre Bondil, traducteur entre autres des récentes rééditions de Hammett chez Gallimard (rien que ça !), de Hillerman, Elmore, Bruen, Cray et bien d'autres, qui a bien voulu se prêter à un interrogatoire serré. L'homme ne mâche pas ses mots. Voici le verbatim de l'entretien, comme dirait Nero Wolfe...

Vous êtes spécialisé dans la traduction de romans policiers / romans noirs. Spécialisation délibérée de votre part, ou concours de circonstances ?

Bonjour, Velda. Bien sûr, il y a une part de hasard puisque, n’ayant pas suivi de formation de traducteur (à l’époque, il n’y en avait pas), j’ai rencontré à la fac à Nanterre (Paris X à l’époque) François Guérif qui n’était pas encore l’auteur de livres de cinéma et le directeur de la collection policière chez Rivages, mais étudiant de 3e cycle alors que j’étais en maîtrise. Deux ou trois ans plus tard, j’ai retrouvé son nom sur une collection de romans policiers chez PAC (Label Rouge), je l’ai contacté et il m’a fait confiance. Mais mes parents, surtout ma mère, lisaient beaucoup de romans policiers, essentiellement en anglais, et vers vingt ans j’avais déjà lu à peu près tous les classiques en v.o. Si j’avais eu le choix, j’aurais de toute façon opté pour des romans policiers.

Vous avez traduit des dizaines de romans d'auteurs américains, anglais, irlandais. Vous êtes aux premières loges pour voir évoluer la langue anglaise/américaine: y a t-il une évolution qui vous a particulièrement frappé ?

Des évolutions, il y en a plein et cela va s’accélérer avec l’arrivée des langages « phonétiques » (SMS et dérivés) dans la littérature. Disons que les « argots » qui sont essentiellement des langues de groupes sociaux, deviennent de plus en plus souvent des langages de clans ou de tribus et évoluent de plus en plus vite. Le roman noir (ou policier) fait une grande part aux dialogues. Je ne vois pas comment il pourrait s’affranchir de cette évolution. Déjà les contractions (auxiliaires, formes négatives) ont beaucoup évolué, l’usage de la langue de la rue aussi, les tentatives aux États-Unis, certes à un niveau plus officiel ou plus publiable, pour « dé-racialiser » le langage (ne pas parler de la couleur de peau des personnages, faire reconnaître l’appartenance ethnique par les patronymes ou les tics de langage), ainsi que pour le rendre asexué (le « man » de « mailman » qui disparaît pour parvenir à un « mailperson », le « they » comme pronom sujet neutre troisième personne du singulier), tout cela s’inscrit à la fois dans un renouveau de la langue et de son vocabulaire (plus rapide et plus facile en anglais car moins policé que chez nous), et dans une volonté de conformisme (le « socialement acceptable » qui est la véritable traduction du « politically correct») lequel ne va pas sans hypocrisie.

Certains affirment que l'écart entre l'anglais du Royaume Uni et celui des Etats-Unis est de plus en plus grand. Qu'en pensez-vous ?

Oui, c’est exact, mais c’est normal, l’importance de la langue orale n’a cessé d’augmenter depuis l’invention de la radio, de la télévision, des différents moyens d’enregistrer son et image. Un jour, on écrira comme on parle. Actuellement, le « polar » est en avance car les personnages s’expriment comme dans la vie (Inglourious Basterds de Tarantino est à cet égard infiniment rétrograde en proposant des dialogues surécrits). Les presque faux amis, différences de sens entre anglais et américains pour deux mots issus d’une langue tierce, existaient déjà notamment dans le domaine psychologique et éthique, les absences de correspondance dans la faune, la flore etc. (une évidence : « blackbird » n’est pas un merle aux États-Unis, car il n’y a pas de merles !), la volonté de démarcation des Américains de 1796 par rapport à l’Angleterre avec par exemple leurs systèmes judiciaires et politiques différents, leurs organisations sociales et géographiques aussi. Et si les distances n’ont cessé de décroître à l’échelle planétaire avec les transports modernes, le repli sur le communautarisme et sur le tribalisme (« Boys in the ’hood » etc) augmente et accélère les mutations linguistiques. Partout, le choc des cultures entre la génération SMS et le monde de l’entreprise risque d’être terrible.
La même chose est valable avec l’Australie, par exemple. Mais cela a-t-il de quoi nous surprendre ? Les Canadiens français qui défendent leur langue bec et ongles contre l’hégémonie de l’anglais se sont infiniment éloignés du français de l’hexagone y compris, bien sûr, au niveau de l’accent, ce qui les rend souvent incompréhensibles pour nous.

Vous avez beaucoup travaillé aux nouvelles traductions de Hammett parues en Quarto chez Gallimard. Pensez-vous que d'autres auteurs mériteraient qu'on leur offre une nouvelle traduction, si oui lesquels ?

Pratiquement tous les livres mériteraient une retraduction, d’abord parce que les traducteurs du passé n’avaient pas toujours une connaissance suffisante de la langue qu’ils traduisaient (comment l’apprenaient-ils ?), d’autre part parce qu’en leur qualité d’écrivains, une grande partie d’entre eux, concernant les textes classiques, avaient tendance à ré-écrire l’oeuvre soumise à leur travail qui, à mon sens, aurait dû rester un travail de « passeur » et non pas un travail de « créateur ». Ce qui n’empêche pas certains purs joyaux parmi ce que l’on a coutume d’appeler les belles infidèles. Des merveilles différentes, car un texte de Poe traduit par Baudelaire est un texte sublime mais n’est plus vraiment un texte de Poe. Je frémis en pensant au traitement que l’on a dû réserver aux livres de H.G. Wells à commencer par La Guerre des mondes. Enfin, la connaissance de la civilisation américaine devait être très limitée pour un traducteur du dix-neuvième siècle (comment allait-il se rendre compte sur place ?), même récemment, n’a-t-on pas vu des erreurs de civilisation dans les traductions de textes de Steinbeck (Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel pour Les Raisins de la Colère ou, justement, dans des textes de Hammett, même prétendument bilingues et fidèles).

Ajoutez enfin que le traducteur moderne bénéficie d’internet et que les termes de Lumina, de Safeway et ainsi de suite ne nécessitent plus, pour être explicités, qu’un moteur de recherche puissant et un clic sur « Image ». De même que les lieux. La faune. La flore etc. Tenez, je tente « blackbird ». Je vois surgir Paul McCartney pour la chanson des Beatles (ça, c’est le gros problème, la culture en vogue, et le raz-de-marée (tsunami, c’est bien, mais défendons notre langue) constitué par la chanson moderne, les jeux vidéos etc.,  ont tendance à noyer une culture plus ancienne qui a une histoire. C’est le problème du glissement de toutes les cultures vers celle du plus grand nombre. Toujours pour « blackbird », je vois surgir des avions de guerre et six oiseaux dont quatre photos : une d’un merle européen, une d’un pseudo merle américain appelé « Brewer’s blackbird » et deux du carouge à épaulettes rouges (« red-winged blackbird »). Ça devrait faire réfléchir.
D’autre part, la traduction obéit à des modes. Et il y a beaucoup d’avis différents sur ce qu’elle doit être. Savoir si elle doit pencher davantage du côté de l’oeuvre que du côté du lecteur, si elle doit conserver les particularismes historiques ou être linguistiquement modernisée. D’où la question, qu’est-ce qu’un anachronisme ? Et comment rendre Rabelais, Villon ou Montaigne lisibles aujourd’hui (vous voyez, nous ne sommes même plus dans les problèmes de traduction d’une langue étrangère mais d’accession à un patrimoine littéraire et historique ancien).

Travaillez-vous souvent sur deux romans simultanément ? Si oui, est-ce une situation plus facile ou plus difficile pour vous ?

Oui, j’aime bien travailler sur plusieurs romans (deux voire trois) en même temps. Mais attention, il ne s’agit pas de traduire un chapitre de l’un puis un chapitre de l’autre, mais de faire un passage complet (premier jet) sur un roman, puis de passer à la dernière ou à l’avant-dernière relecture du texte précédent avant de revenir au deuxième passage du nouveau travail. Cela a l’avantage, pour moi, de laisser les choses se décanter, de penser à de nouvelles solutions que la hâte ou le fait d’avoir « la tête dans le guidon » m’auraient empêché d’envisager. Cela permet aussi d’échapper un peu aux tics de l’écrivain sur lequel on travaille depuis des semaines et qui commence à agacer le traducteur que vous êtes. Quand on revient au texte après cette « diversion », on est mieux disposé. Il arrive toujours un moment où le texte sur lequel je suis m’ennuie par un aspect ou un autre. Ce passage de l’un à l’autre permet de faire renaître l’intérêt, de découvrir d’autres beautés aussi, parfois.

Travaillez-vous souvent sur deux textes de natures différentes (littérature générale / roman noir) ?

Souvent, non, mais ça m’est arrivé, romans policier, livre de photos, littérature amérindienne. Mais cela vient des demandes des éditeurs, de la façon dont elles se présentent dans le temps, des délais qui me sont accordés pour travailler sur les livres, ce n’est pas un choix délibéré.

Pensez-vous, comme on le dit souvent, que le roman policier / roman noir est celui qui reflète le mieux l'évolution du monde ? Ou bien est-ce, comme en littérature générale, purement une question d'auteur ?

C’est avant tout une question d’auteur. Si l’auteur a quelque chose à dire, une vision du monde, une analyse de la société dans laquelle il se trouve et situe ses personnages, s’il possède une conscience sociale et morale qui se ressent dans son travail, vous avez cet élément pour moi essentiel. Mais il est exact que cela est beaucoup plus présent chez les auteurs qui vous décrivent un milieu social « réel », celui d’un ouvrier, d’un postier, d’un policier, quelqu’un qui est en phase avec la vie de tous les jours, qui connaît les transports en commun surchargés dès sept heures du matin mais ignore peut-être les terrains de golf en semaine ou les roulettes des casinos. L’écrivain en phase avec le réel aura plus de choses intéressantes à dire et à vous apprendre que quelqu’un qui vous raconte la vie d’un riche inactif investi dans un triangle amoureux autour d’une piscine à Maurice (comme on dit maintenant pour les Iles Maurice), ou celle d’un trader, une partie de notre société s’imaginant que la vie c’est d’abord et surtout le fric. Le fric pour soi. Le plus possible de fric pour soi.
D’autre part, il y a des gens qui écrivent comme d’autres bâclent leur travail quel qu’il soit, des écrivains qui ne pensent qu’à l’argent et qu’à mener les lecteurs par le bout du nez en ne parlant pas du réel parce qu’en littérature comme au cinéma ou à la télé l’immense majorité des gens souhaitent se détendre sans rien apprendre plutôt que de se détendre en consentant un petit effort pour apprendre quelque chose. On parle beaucoup de perte de repères dans la société actuelle. Le goût de l’effort... ne serait-il pas l’un de ces repères ? La phrase qui tue : "ça me gonfle..." Et on préfère voir sur la page ou à l’écran des personnages qui n’ont ni densité, ni existence.

Ces vingt dernières années, quel est l'auteur qui vous a paru le plus novateur ?

Oh, je ne sais pas, je ne me pose pas la question comme ça. Je me dis que personne ne m’avait parlé de Galway et d’une forme de désespoir qui suscite un écho en moi comme Ken Bruen l’a fait avec sa série des Jack Taylor, mais je ne dirais pas qu’il est le plus novateur. J’aime rencontrer des tons nouveaux, une sincérité réelle, un talent à écrire des dialogues qui sont dans le réel. Je redécouvre avec une admiration sans borne la série des romans policiers de Sjöwall et Whalöö parus en Suède entre 1965 et 1975, infiniment plus riches, créatifs et authentiques que toutes les histoires de tueurs en série qui relèvent d’une veine de voyeurs (une tentative « branchouille » se fait jour pour délaisser un peu le tueur en série, mais c’est hélas pour plonger dans l’univers tout aussi contestable du « profiler ») sans se rendre compte dirait-on que le super-criminel comme le super-policier nous ramènent à une thématique dont on sait hélas où elle a contribué à nous conduire au milieu du vingtième siècle. Le surhomme n’est-il pas à l’origine de toutes les dérives populistes ?

Quel est l'auteur dont le style vous a donné le plus de fil à retordre ?

Là aussi, je dirais, cela dépend. Pour les dialogues, indubitablement George V. Higgins, l’auteur de Les Amis d’Eddie Coyle, un livre qu’il faudrait d’ailleurs retraduire. C’est un auteur qui ne se vend pas en France. Cela est peut-être dû aux dialogues. Omniprésents, ce sont même eux qui font avancer l’action, qui la racontent par bribes, mais les personnages étant de minables criminels des années 1970-1980, ils s’expriment comme ces criminels minables, ils ont leur mentalité, leur absence d’intelligence et de logique. Allez traduire un dialogue illogique dans la bouche d’un personnage qui démontre quelque chose et est sûr d’avoir raison.
Mais je dirais aussi que le Christopher Cook de Voleurs, avec sa façon de ne pas mettre de tirets de début de dialogue (ce n’est pas une nouveauté littéraire, mais cela ne facilite pas la tâche du traducteur), ses néologismes, son vocabulaire moderne, ses accélérations brutales du récit et ses longs moments de descriptions m’a posé beaucoup de problèmes.
Je dirais encore que respecter la langue de Hammett et ce qu’il y avait de novateur à l’époque sans aller trop loin et sans faire ringard était une sacrée gageure, que pas grand monde n’avait parlé des Navajos décrits par Hillerman quand j’ai commencé à le traduire et qu’il n’y avait pas internet à l’époque, d’où une grande difficulté à intégrer un mode de pensée et d’organisation sociale ou religieuse dont je ne savais rien, je dirais encore que Thomas Kelly, l’ouvrier du bâtiment qui mêle habilement les mondes de la politique, du syndicalisme et du gangstérisme mafieux avec une plume d’autodidacte est très difficile, car éviter "manger", "boire", "dormir", "entrer quelque part", "marcher" pour les remplacer systématiquement par des synonymes, plus ou moins, cela devient extrêmement lourd et fabriqué en français alors que le contenu du texte lui-même est à la hauteur de la violence faite et subie dans ces milieux. Je dirais aussi que Louis Owens, avec ses origines Chocktaw et Chickasaw, les particularités historiques liées à ces civilisations indiennes du continent nord-américain, le rôle du rêve et des visions, le travail d’écriture qui était le sien, tout cela faisait de chacun de ses livres un défi.

Question bateau... Le traducteur n'est-il pas un peu frustré d'être toujours "derrière" l'auteur ? Ou bien est-ce au contraire une situation intéressante, si oui pourquoi ?

Frustré, non, je ne dirais pas ça. Tout au plus souhaiterions-nous être toujours cités par les journalistes et les gens qui parlent des livres, car quand on entend quelqu’un vanter la beauté du style d’un écrivain étranger, on se demande où il la voit et comment elle a pu arriver jusqu’à lui...

Entretenez-vous des rapports privilégiés avec certains auteurs que vous traduisez ? Si oui, lesquels ?

Généralement, ils ne se prennent pas pour des « artistes » (ce terme a une connotation très différente en anglais par rapport à celle qu’elle possède en français), et cela fait qu’un écrivain américain qui a vendu des millions de livres (Vous imaginez ? Par rapport aux chiffres de ventes en France ?) est certainement moins prétentieux qu’un petit écrivaillon franchouillard qui aura publié trois romans en auto-édition.
Ils sont donc très accessibles, très sympathiques, très ouverts et, dans leur immense majorité, ils répondent, bien et vite, aux questions envoyées par leur traducteur (quelle solution choisir, par exemple, lorsqu’on entrevoit deux ou trois interprétations possibles ? Qu’a voulu dire l’auteur ?). Je peux dire que je n’ai eu que de bonnes relations avec les auteurs traduits, parfois même des relations d’amitié et de confiance (Hillerman, Owens, Cook pour n’en citer que trois). Et, ce qui facilite la vie du traducteur, ils sont persuadés que le leur est le meilleur de la profession.

Pensez-vous qu'il est toujours souhaitable pour un traducteur de pouvoir dialoguer "en direct" avec l'auteur ?

Bien sûr (même si certains de mes collègues ne contactent jamais leurs auteurs). Pour moi, c’est essentiel, et le manque est réel lorsqu’il s’agit d’un auteur décédé depuis longtemps (Catlin, Audubon) ou plus récemment (Hammett, Burnett, Westlake, beaucoup d’autres aussi, hélas).

Avez-vous souvent été confronté à une situation généralement redoutée par les traducteurs, à savoir l'auteur qui parle français "couramment"...?

Non, jamais. Mais quelque chose qui s’en rapproche, oui. Il faut aussi préciser deux choses importantes qui peuvent jouer sur la qualité  des traductions ou sur la tranquillité d’esprit du traducteur face aux factures qui s’accumulent. Nous sommes peu payés pour la quantité de travail abattue (sept à huit « lectures » du même livre sont nécessaires pour arriver à une traduction digne de ce nom, et il y a peu de mots que l’on peut traduire sans réfléchir. Que faites-vous d’un texte qui commence par « What scares you, Harding ? » Vous prenez la première solution qui vous vient à l’esprit ? La phrase n’est pas difficile, loin de là, mais elle détermine une grande partie de la suite, ce qui demande lecture attentive de celle-ci et réflexion) et en conséquence, un traducteur qui ne fait « que » de la traduction doit produire. Donc aller assez vite, dans des délais parfois trop restreints. Et il ne peut pas se permettre de refuser les textes qu’on lui propose, s’il est débutant. C’est un problème économique. Vous voulez vivre et payer votre loyer (à Paris ?) en faisant de la traduction, il va falloir bosser, bon sang, que ça vous gonfle ou non. Donc beaucoup d’universitaires ou de profs font de la traduction, ce qui est mon cas, ils traduisent moins de livres sur l’année, peuvent prendre le temps de peaufiner (ce n’est pas pour ça qu’ils le feront tous, ni pour ça qu’ils rendront un travail supérieur à celui des traducteurs qui vivent de ce métier), et de toute façon, le chèque de l’éducation nationale tombe à la fin du mois.
Par ailleurs, nous signons un contrat avec l’éditeur et ce contrat contient généralement une clause qui est celle-ci :« L’éditeur se réserve le droit de soumettre la traduction à l’auteur ou à ses ayants-droits. Dans le cas où l’un d’eux refuserait de l’approuver, le contrat cesserait de produire ses effets. »
Généralement, je signe et je n’ai jamais eu de problèmes. Dernièrement, sur un texte de Burnett (décédé) j’ai fait supprimer cette clause (et si l’éditeur ne veut pas ? On ne traduit pas. Et il faut trouver du boulot ailleurs) parce que rien ne me prouve que les ayants-droits sont à même de juger. Peut-être ne connaissent-ils rien d’autre que « merci » en français. C’est donc donner un pouvoir énorme à quelqu’un qui n‘a vraisemblablement pas qualité pour l’exercer.
Il y a des exceptions, bien sûr, qui refuserait ce droit à Samuel Beckett, Nancy Huston ou Milan Kundera ? J’ai appris, parce qu’il me l’a dit, que James Sallis, que je n’ai jamais traduit, a, lui, traduit du Queneau en américain. Si je venais un jour à le traduire, je lui accorderais donc ce droit de regard.
Une anecdote. Travaillant sur Voleurs de Christopher Cook, il m’est apparu assez vite que le texte aurait plus d’impact s’il était traduit au présent de narration plutôt que de rester au passé simple (avec les problèmes de la première et deuxième personnes du pluriel, style, « vous tombâtes de haut ») ou l’accumulation d’auxiliaires du passé composé. Je le lui ai proposé et il m’a répondu (il habitait à Austin, Texas) que sa femme étant française, je n’avais qu’à lui envoyer deux versions d’un chapitre, pour voir. Premier effet : davantage de travail pour moi. Deuxième effet, conseil négatif de sa femme et donc adieu le présent de narration. Vous parliez de frustration du traducteur ? En conséquence, pour ce texte, j’ai gommé presque tous les adverbes en "-ment" qui ralentissent le rythme en français et, si j’avais eu le temps, j’aurais privilégié des mots courts, de deux syllabes, chaque fois que cela était possible. Bref, je poursuis mon boulot, Christopher se sépare de sa femme et part s’installer à Prague, il rencontre un linguiste américain là-bas, il lui en parle et le linguiste lui répond qu’à son avis, son traducteur à raison. Christopher me demande donc de rechanger et je suis obligé de lui répondre que nous sommes début juin, que je dois rendre le texte à la fin du mois et que le délai est trop court pour pouvoir modifier...
Dommage, non ?

Désolé, Velda, je me suis laissé entraîner...

- Ça va pour cette fois... J'espère que vous m'avez dit toute la vérité. Sinon... nous reviendrons!"

Quelques-unes des très nombreuses traductions signées Pierre Bondil

Dashiell Hammett - Moisson rouge (nouvelle édition de 2009 - avec Nathalie Beunat) - Gallimard
Tony Hillerman - Le Vent qui gémit (avec Danièle Bondil) - Rivages / Noir
Ken Bruen - Le martyre des Magdalènes : Une enquête de Jack Taylor - Folio policier
James Carlos Blake - L'Homme aux pistolets (avec Danièle Bondil) - Rivages / Noir
Bill James - Le Cortège du souvenir (avec Danièle Bondil) - Rivages / Noir
David Cray - Little Girl Blue - Rivages / Noir
Elmore Leonard - Tishomingo Blues (avec Danièle Bondil)
Jim Thompson - Liberté sous condition (avec Danièle Bondil)
Christopher Cook - Bethlehem, Texas - Rivages Poche

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