17 mars 2013

Flic ou caillera : Noir c'est noir avec Rachid Santaki

Dans ma chronique de Des chiffres et des litres (voir les chroniques ici) , j'appréciais le fait que Rachid Santaki nous laisse nous débrouiller tout seuls avec le langage des cités, évitant ainsi de prendre son lecteur pour un touriste. Cette fois-ci, Flic ou caillera commence par... un glossaire ! Le roman est fortement ancré dans la réalité, puisqu'il se déroule fin 2005,  juste après la mort de Zyed et Bouna, ces deux jeunes piégés dans un poste électrique à Clichy-sous-Bois au moment où ils essayaient d'échapper à la maréchaussée. C'est dire que l'ambiance est chaude dans les cités.
Le narrateur, Mehdi, a un petit job mal payé à l'Agence du médicament, tour Pleyel, à Saint-Denis. Un salaire qui lui permet d'aider sa mère à payer les loyers en retard et d'aider comme il peut son frère, en prison à Villepinte. L'aîné de la famille, lui, a choisi de prendre ses cliques et ses claques et de faire l'acteur à Paris, laissant son frère cadet seul, trop seul. Mehdi est doué : il est graffeur, et son travail commence à être remarqué. Le dessin est sa passion, il s'est même aménagé un petit local où il stocke ses bombes et ses toiles. Il espère bien se sortir un jour de cette situation bloquée, prendre son envol, vivre sa vie. C'est compter sans son ami d'enfance Julien, qui, lui, a cédé à l'appel du fric facile. Et surtout sans le clan de Saïd Bensama, celui qui a le pouvoir sur  Saint-Denis, celui qui a fait du quartier de la gare une cour des miracles d'accros au krach, humains transformés en loques, prêts à tout pour avoir leur dose, dangereux pour eux et pour les autres. Saïd Bensama, c'est un gros poisson. Grosse bagnole allemande, Rolex, super nanas, Champs-Elysées, la totale. Et comme tous les gros poissons, il est vorace et dangereux. De l'autre côté de la barrière, la policière Najet, fille non reconnue d'un flic de Saint-Denis et d'une prostituée morte d'une overdose, revenue à Saint-Denis pour y retrouver ses origines. Dans un commissariat où la corruption a ses entrées. Elle a deux autres obsessions : faire tomber le clan Bensama, et se procurer grâce à Mehdi un dossier explosif sur un certain Médicament, pseudo-antidiabétique qui a fait des ravages chez de nombreux malades. Fatalement, un tel cocktail est explosif.

Comme d'habitude, le territoire a dans Flic ou caillera une importance capitale. Entre Saint-Denis et Saint-Ouen, les lieux sont décrits avec précision, et aussi avec une certaine tendresse. Paradoxe éternel : comment un lieu aussi blessé, aussi dangereux, peut-il faire l'objet d'un tel attachement ? Dans les romans de Rachid Santaki, les lieux sont des victimes, les villes souffrent, les cités sont mutilées... Comme ses personnages. Bien sûr, on retrouvera les thèmes favoris l'auteur : la musique (rap, hip hop, mais aussi variétés des années 80-90, étonnamment !), la boxe.

Mais surtout, la mort est partout dans Flic ou caillera. Violente, toujours, mais presque banale. Et c'est sans aucun doute l'élément le plus frappant du roman. Comment survivre dans un monde où la vie a si peu de valeur? Comment échapper au piège de l'argent facile, celui qui engendre la violence, la déchéance et la mort? Comment faire des projets, comment construire sa vie quand on passe son temps à fuir? Le roman de Rachid Santaki pose toutes ces questions, et bien plus encore. Je me rappelle avoir demandé à Larry Fondation s'il était conscient du fait que ses livres, qui parlent des classes les plus défavorisées, étaient finalement plutôt lus par des privilégiés. Avec Rachid Santaki, c'est plus complexe encore : ses romans parlent des cités et s'adressent clairement aux gens des cités. A-t-il la sensation de faire bouger les lignes? Le constat terriblement pessimiste qu'il fait à chacun de ces romans pèse-t-il sur sa vision des choses ? Toutes ces questions, et bien d'autres encore, montrent en tout cas que les romans de Rachid Santaki ont le grand mérite de faire réfléchir leur lecteur, tout en peignant le panorama tragique d'une réalité insupportable.

Rachid Santaki, Flic ou caillera, éditions du Masque

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