20 janvier 2014

Rafael Reig, "Ce qui n'est pas écrit", c'est ce qui nous fait peur...

Beau début d'année pour les amateurs de romans noirs aux éditions Métailié. Rafael Reig, auteur et critique littéraire espagnol né en 1963, a passé une partie de son enfance en Colombie, puis aux Etats-Unis où il a également enseigné. Reconnu par la critique et le public, récompensé par de nombreux prix, Rafael Reig publie avec Ce qui n'est pas écrit son premier roman noir en français, traduit par Myriam Chirousse, et c'est une réussite.
Carmen et Carlos sont divorcés. Ils ont un fils de 14 ans, Jorge, qui vit avec sa mère. A la veille du week-end, Jorge s'apprête à partir camper avec son père, entre hommes. Carmen et Carlos ont une relation raisonnable en apparence, et pourtant il demeure chez Carmen une méfiance envers son ex-mari, poète raté, mi-enseignant, mi-romancier sans éditeur. Elle est responsable commerciale dans une maison d'édition, vit plutôt bien son divorce, entretient une relation "hygiénique" avec son "amant scandinave", Miguel, marié et père de famille. Carlos, de son côté, a retrouvé Yolanda, son ancienne petite d'amie d'avant Carmen. Et Jorge, à l'âge qu'il a, a un peu de mal à comprendre la relation qui existe entre ses parents. Carlos le voudrait viril, sportif. Il est un peu rêveur, encore à demi plongé dans l'enfance, pas tout à fait ado. Il aime son père, mais son père lui fait peur... Cette randonnée en montagne, il n'en a pas réellement envie. Mais il faut y aller, il faut être à la hauteur.

Les voilà partis. Non sans que Carlos ait laissé à Carmen un manuscrit, qu'il la presse de lire.
La machine infernale est amorcée, sous la forme d'une construction romanesque double, voire triple. Carmen est inquiète, et la lecture du roman de son ex-mari ne va pas la rassurer, bien au contraire. Reig déploie son talent de styliste et nous emmène à sa suite dans deux histoires parallèles, celle de Carmen, Carlos et Jorge, et puis celle du manuscrit, qui raconte l'enlèvement d'une jeune femme par une bande de malfrats aussi brutaux que pervers. Reig s'y entend pour nous empêcher de fermer le livre. Allez, encore un chapitre, puis un autre. Il a de ces petits trucs qui contribuent à l'addiction, comme cette devinette clin d’œil qu'il adresse à son lecteur à la fin de certains chapitres : une définition de mots croisés, dont la solution se trouve au début du chapitre suivant. Un mot, toujours plus inquiétant. Nous suivons Carlos et Jorge dans leur randonnée rêvée, mais fichue d'avance. Ils se perdent, dorment à la belle étoile, craignent les bêtes de la nuit. Ne se comprennent pas, ne savent pas se parler. Il fait nuit dans la montagne, et en arrivant au refuge, Jorge s'aperçoit qu'ils n'y seront pas seuls : Yolanda, la compagne de son père, les y attend. Car elle a quelque chose à lui dire. Et ça ne va pas bien se passer...
Pendant ce temps-là, Carmen lit. Chapitre après chapitre, elle découvre la prose de son ex-mari, une histoire très glauque, des personnages détestables, une ambiance poisseuse, sale, violente. Et petit à petit, c'est la panique : pourquoi Carlos lui a-t-il demandé de lire ce manuscrit ? Elle n'a pas de nouvelles de son fils, son portable ne répond pas. Plus elle avance dans sa lecture, plus l'angoisse la paralyse. Elle sort, voit une amie, appelle son amant. Rien n'y fait : insidieusement, l'histoire du manuscrit se rapproche du réel. Petit à petit, elle finit par discerner, entre les lignes, des signes très inquiétants quant aux intentions de Carlos. Des collisions entre fiction et réalité. Ou bien est-ce elle, la lectrice, qui instille dans le récit qu'elle lit ses propres angoisses, ses questions sans réponses ?
Dans le processus de lecture, qui de l'auteur ou du lecteur est responsable de l'effet que produit le texte? Clairement, Rafael Reig nous pousse dans nos retranchements, pose la question du pouvoir de l'auteur que tout lecteur s'est adressé un jour : "L'auteur condamne ou il absout (...) Carmen commençait maintenant à comprendre son obstination à écrire un roman. C'était la seule forme de pouvoir qu'il avait à sa portée, un exutoire à sa colère." Face à ce pouvoir, que reste-t-il au lecteur ? Son imagination, sa résistance ? Ce qui n'est pas écrit est un livre qui pose des questions très particulières à l'amateur de roman noir, tout en construisant un suspense irrésistible. Rafael Reig réussit finalement, jusqu'à la fin, à nous faire franchir les obstacles qu'il a posés pour nous, et à nous entraîner à sa suite jusqu'à la conclusion, forcément noire, d'un roman remarquable.

Rafael Reig, Ce qui n'est pas écrit, traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse, Métailié Noir

1 commentaire:

  1. J'ai détesté ce roman policier... Je m'attendais à beaucoup mieux :(

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