15 avril 2014

Dominique Forma, l'interview en roue libre


Il y a quelques jours, je vous racontais ma rencontre enthousiaste avec un roman peu ordinaire, Hollywood Zero (voir chronique ici). L'auteur, Dominique Forma, a vécu 15 ans à Los Angeles, où il a fini par tourner un long métrage avec rien moins que... Jeff Bridges. Intitulé  La Loi des armes (Scenes of the Crime), ce film devenu pratiquement invisible (bientôt culte ?) parle d'un kidnapping qui ne se termine pas vraiment comme il aurait dû. Un peu comme les histoires que raconte Dominique Forma dans deux polars parus chez Rivages, Voyoucratie et Hollywood Zero. Il y avait fort à parier pour qu'un homme pareil ait des choses intéressantes à dire. Pari gagné.


D'où est venue l'idée de Hollywood Zero ?
Ça a été compliqué. En fait, j'ai écrit le livre deux fois. Ayant vécu 15 ans aux Etats-Unis, je pensais qu'il fallait que j'écrive quelque chose sur ces années passées au cœur de l'industrie du cinéma. Ma première idée, sans que je me l'avoue à l'époque, était plutôt de régler mes comptes... J'ai fait un film, je n'ai pas réussi à en faire d'autres, j'ai ma part de responsabilité mais je tenais certaines personnes de mon entourage comme largement responsables aussi. J'étais quand même le seul Français à avoir tourné un film avec Jeff Bridges... J'étais très amer et j'ai commencé à mettre ça sur papier, ça m'a pris du temps, et pour moi c'était difficile d'écrire sur des choses que j'avais vécues. Quand j'ai eu 200 ou 300 pages, je me suis aperçu que ça n'avait aucun intérêt. Je m'épanchais sur moi-même, ça ne pouvait intéresser personne ! Cette première version n'était pas vraiment "polar" : il y avait des velléités de "blanche" là-dessous...

Il a donc fallu tout reprendre, et aller complètement à l'inverse. Il me fallait l'histoire. Pas très compliquée : en gros l'idée était: "dans le cinéma, il y a des voleurs. Et ce sont les gens les plus intéressants." Si on veut comprendre l'histoire de Hollywood, il ne faut pas regarder les films qui se font, mais ceux qui ne se font pas. Même ceux qui frémissent, qui sont à la limite, qui sont au bord de se faire. Et tous les personnages qui vivent autour, les parasites : les avocats, les acteurs, les scénaristes vrais ou faux, les réalisateurs vrais ou faux. Je voulais parler de ceux dont on ne parle jamais, je pouvais utiliser les gens que j'avais rencontrés, les couper en deux, les mélanger, les agencer comme je voulais et les amener dans mon histoire. Une fois que j'avais ça, j'étais d'emblée dans le "noir", en terrain connu. Je pouvais parler de moi, utiliser ceux que j'avais rencontrés. J'ai donc tout réécrit... Et même quand je pensais que je pouvais réutiliser des passages de la première version, en fait c'était impossible. Tous les personnages avaient bougé. Pour le personnage principal du petit voyou, je me suis servi de moi, sans complexes. Je l'ai même appelé Dominique...

Ce personnage de voyou, justement, il l'est devenu un peu par hasard...
Ce qui me plaisait chez lui, c'était son côté trouillard. Quand j'arrive à maîtriser, j'aime bien ce que j'appelle l'effet de complémentarité. En général, même dans un polar ou un roman noir, si le récit est positif, le héros voyou est malin, c'est un peu le chevalier blanc. Dans Hollywood Zero, c'est plutôt un petit fonctionnaire, tranquille, qui prend son temps, qui se fait cracher dessus par ceux qu'il fréquente, et qui n'agit que s'il sent qu'il y a très peu de risque. C'est un pro, en fait. J'aime bien cette définition du voyou, celui qui ne tue que s'il ne peut pas faire autrement. Pour des raisons très pragmatiques. Aujourd'hui, les petits voyous qui tuent le font parce qu'ils ont un pois chiche dans le crâne : ils ont vu trois films à la télé, et puis voilà. Ceux qui en font profession, ils évitent de tuer. Si tu gères ça comme un métier, il y a suffisamment de danger et de pression, pourquoi en rajouter ? Et il n'y a aucune morale là-dedans. La morale m'ennuie... Il n'y a que du pragmatisme. Donc un personnage un peu étriqué, imbu de lui-même alors qu'il va en prendre plein la tête. Et qui, à la fin, se retrouve là d'où il est parti. En fait, il n'est pas parti. Ce personnage me convenait bien car je pouvais y mettre un peu de moi; il est un peu pathétique, il ne contrôle plus rien. C'est pourquoi, au début du roman, il était important pour moi de le montrer sur son territoire, à Paris, où il donne ses règles. Et dans la suite du roman, il fait exactement l'inverse.


Voyoucratie, votre roman précédent, est une pure folie.
Dans Voyoucratie, aucune morale, du pur pragmatisme de l'instant. Les personnages sont des mauvais : ce sont des joueurs d'échecs qui ne prévoient qu'un ou deux coups à l'avance, des nuls ! Ce ne sont pas des intellectuels. L'idée de départ était double. J'ai écrit le script de mon film, et je trouvais que dans l'histoire, il y avait des éléments que je pouvais utiliser pour un premier roman. Cela me donnait la possibilité de présenter un texte chez Rivages. Le texte est très différent du scénario, puisqu'il se passe en France. Il y a donc un cousinage entre le film et Voyoucratie. Mon film est l'histoire d'un kidnapping : un type est enlevé, il est coincé dans une camionnette. 90% du film se passe dans la camionnette. L'idée, c'était de montrer que dans une telle situation, c'est le kidnappé qui a le pouvoir. Dans Voyoucratie, c'est un peu différent : il y a beaucoup de violence, du sang, du sexe, mais on est dans un registre de drôlerie. Même les scènes dans le club SM sont de l'ordre de l'humour! J'ai eu un peu peur que les femmes le prennent mal, mais ça s'est plutôt bien passé... Comme c'était mon premier roman chez Rivages, je me suis dit "Quitte ou double". J'ai situé le roman à Franconville, une ville de banlieue où j'ai vécu, j'ai inventé ce club SM en face du cimetière, là où il y avait une vieille usine. J'ai utilisé les gens qui travaillent dans le supermarché  parce que moi-même, j'y ai travaillé à une époque. J'ai donc mis beaucoup de ma vie dans Voyoucratie. Sauf que je n'ai jamais été voyou.


Et votre premier roman, Skeud ?
Dans les années 80, je vivais encore en France, et j'étais bootlegger. Mon premier roman paru chez Fayard est inspiré du milieu que je fréquentais à l'époque, il raconte l'histoire de la fin du vinyle. Quand je me suis installé à Los Angeles,  j'ai rencontré tout de suite beaucoup de Français. Là-bas, c'est assez facile de s'intégrer dans les milieux intéressants, même si on n'arrive pas nécessairement à travailler. Au début, j'ai fait du music supervising pour des films. Sur chaque film, je demandais au réalisateur si je pouvais rester avec lui pour assister au tournage. Comme j'avais fait quelques études de cinéma à la Sorbonne Nouvelle - des études très intellectuelles, pas du tout pratiques - j'ai décidé de faire un premier court métrage avec une amie américaine. A la fin des années 90, j'ai donc fait mon court métrage, Shaking All Over, qui parlait d'un collectionneur de disques qui vivait sa vie par procuration, à travers la musique, qui se prenait pour Gene Vincent ou Vince Taylor. Et un jour, il rencontre une fille qui, dans sa vie, est beaucoup plus rock'n roll que lui, qui ne sort pratiquement pas de chez lui... Ça le perturbe beaucoup. Comme je n'aime pas les gens qui se prennent trop au sérieux, je n'aime pas non plus les héros de cinéma qui se prennent trop au sérieux. Donc à chaque fois, je mets un petit bâton de dynamite qui fait déraper l'histoire. Cela me permet de montrer les failles des personnages, de leur redonner de l'humanité, de montrer leurs côtés ridicules... Comme dans la vie, j'aime au cinéma les films qui sont faits d'espoir, d'arrogance, de pas de côté. Ce court métrage est invisible maintenant : il en reste une copie 35 mm, mais je ne sais pas où elle est. Il faut dire que lorsque j'ai quitté les Etats-Unis, ça a été un peu sanglant. Impossible de récupérer ma copie. J'ai laissé tomber, car j'avais d'autres priorités : j'étais dans une situation financière difficile, je déménageais tous les trois mois, quand la copine du copain qui m'hébergeait en avait assez. C'est pour cela que je suis rentré à Paris.


Une fois de retour, j'ai commencé à prendre des rendez-vous pour essayer de faire diffuser mon film et là j'ai vu que tout ce que j'avais lu sur le cinéma français était vrai : des types qui ne préparaient pas leurs rendez-vous, qui ne savaient pas pourquoi ils étaient là... Une personne a vraiment défendu mon film : le journaliste Philippe Garnier, qui vit à Los Angeles depuis 30 ans. Je suis donc rentré en France avec un peu d'amertume. J'avais fait un choix de vie  qui me permettait d'être autonome : pas de mariage, pas d'enfant. Je suis donc rentré à Paris à 49 ans, sans rien. Philippe Garnier m'a donné deux contacts pour mon retour : Patrick Raynal et François Guérif. Quand je suis arrivé à Paris,j'avais 15 scripts sous le bras. Quand j'ai rencontré Raynal la première fois, il était encore chez Gallimard. Et quand j'ai voulu le recontacter, il était passé chez Fayard. Je suis allé le voir, je lui ai demandé de lire un script. Il a dit d'accord, mais ça n'est pas un engagement. Si ça m'intéresse, il faudra que tu réussisses à en faire un roman. Raynal est parti de chez Fayard, et c'est Lilas Seewald qui s'est occupé de mon premier roman, Skeud. Il a eu une très bonne presse, mais pas assez de visibilité. A l'époque, je ne comprenais rien à tout ça, je n'avais aucune expérience de l'édition. Et ce roman, malgré la bonne presse, s'est retrouvé mort-né. Je viens de récupérer les droits d'ailleurs, et je l'ai un peu retravaillé, complété pour le proposer à François Guérif. Donc pour l'avenir proche, une nouveauté et la nouvelle édition de Skeud.

Comment avez-vous assuré la transition cinéma-littérature ?

Skeud, au départ, était un script écrit pour le territoire français, puis je l'ai adapté pour les USA, et ensuite pour l'Angleterre. Mais le texte, en lui-même, était plat, avec des situations enchaînées, des personnages pas travaillés, pas de montées dramatiques. Je l'ai donc complètement réécrit. Pour moi, les deux points communs entre le cinéma et la littérature, ce sont l'objectif et l'angle. L'objectif, la focale : on est soit très près, soit très loin. L'angle : on est en train de surveiller des gens, ou on est sur l'épaule de quelqu'un, ou bien on est dans la peau d'un personnage. J'ai besoin de ces deux éléments-là pour travailler mon histoire et savoir où je vais. Je piétine longtemps pour choisir mon objectif ou mon angle. Parfois, je me mets en position d'entomologiste, c'est le cas pour Voyoucratie : c'est cela qui m'a permis de décrire des scènes ultra-violentes, grâce à la distance. La grosse différence entre le cinéma et la littérature, c'est que dans le cinéma, quand on travaille sur un script, il faut accepter d'intégrer les visions de multitudes de personnes qui viennent mettre leur grain de sel. Mais quand j'écris un roman, je suis tout seul. Après, il y a bien sûr le regard de l'éditeur, qui est très important.

Y a-t-il des auteurs qui vous ont influencé dans ce passage du script au roman ?
Je suis plutôt un lecteur d'ouvrages d'histoire en fait... Mais il y a quand même quelqu'un qui m'a beaucoup marqué, c'est Hubert Selby, que j'ai eu la chance de rencontrer. Avec lui, on est dans un monde rugueux, sans morale. Et puis William Burroughs, plutôt à cause du contexte et du bonhomme qu'à cause de ses romans d'ailleurs. Depuis que j'écris, je m'intéresse davantage à la concurrence ! Mais je ne peux pas lire pendant que j'écris, j'ai peur de l'effet buvard. J'aime beaucoup par exemple Pete Dexter. Je vais à l'essentiel: je n'ai plus 25 ans, je ne peux plus perdre de temps. C'est un peu comme la musique : j'ai été boulimique de musique pendant longtemps. Aujourd'hui, j'écoute le Velvet et Gene Vincent, et ça me va. Et je ne peux pas écouter de musique pendant que j'écris non plus. Car au bout d'un moment, je me rends compte que j'écoute, je n'écris plus. Ou bien ce que j'écoute s'insinue dans ce que j'écris, et ça ne va plus.


En revanche, j'aimerais beaucoup fictionnaliser tous ces personnages du rock : un peu comme dans Rock Dreams, de Peellaert, mais en forme de roman ! Par exemple, la relation entre Bowie et Iggy Pop est fascinante, leur vie ensemble à Berlin, alors qu'il s'agissait de deux personnages tellement différents, l'Américain animal et l'Anglais esthète. C'est une idée qui me travaille, j'accumule des tas de documents autour de ce projet. En fait, j'ai toujours plusieurs histoires sur le feu, et à un moment donné il y en a une qui sent meilleur que les autres! Mon prochain roman sera sûrement une histoire de ménage à trois. L'idée étant de montrer que ces choses-là arrivent, simplement. Et qu'elles ne se passent pas forcément bien. Maintenant, même s'il y a un cadavre, ce n'est pas vraiment un polar... De toute façon, je suis incapable d'écrire sur des policiers - on voit trop de choses à la télévision sur eux - ni sur la police scientifique. Ce qui me passionne, ce sont les masques des gens et ce qu'il y a derrière. Un voleur qui se croit intelligent mais qui ne l'est pas, une femme manipulée, à la dérive, qui se retrouve star du petit écran... Je n'aime pas les surhommes, les sous-hommes, en revanche... Pour moi, le noir, c'est plutôt ça.

Donc le cinéma, c'est vraiment fini?
C'est fini parce qu'on ne me demande pas de travailler... Mais à vrai dire je suis assez content de cette vie dans le milieu de l'édition, où on m'a plutôt bien traité en comparaison... Un film en quinze ans, mais trois romans déjà. Un roman, c'est quelque chose qui existe. Mes romans sont dans ma bibliothèque, ils existent. Les professionnels de l'édition que j'ai croisés sont plutôt des gens attentifs, qui aiment bien être avec leurs auteurs, et avec lesquels j'aime bien être.

Dominique Forma
Skeud, Fayard, 2008
Voyoucratie, Rivages / Noir, 2012
Hollywood Zero, Rivages / Noir, 2013
Pour en savoir plus

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