14 avril 2016

Joseph Incardona, l'interview en roue libre (Quais du polar 2016)

Joseph Incardona, Quais du polar 2016
J'ai fait la connaissance de Joseph Incardona en lisant son roman Derrière les panneaux, il y a des hommes, paru chez Finitude (voir la chronique ici), récompensé par le Grand prix de littérature policière 2015. L'originalité du ton, la force du propos, l'audace du style, m'ont donné envie d'en savoir plus sur cet auteur helvético-sicilien, qui n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il est l 'auteur de 12 romans, de pièces de théâtre et d'un long métrage, en collaboration avec Cyril Bron. J'ai profité de sa présence à Quais du polar pour l'attraper au vol et lui extorquer une interview en roue libre !
J'ai lu 220 volts (paru dans la collection Fayard noir en 2011 et qui va ressortir en poche chez Bragelonne dans la collection Milady Thriller, en juin prochain - nous y reviendrons à cette occasion) après avoir lu Derrière les panneaux, et j'ai été très surprise par le changement de style entre les deux romans.
J'essaie, avec chaque histoire, de faire en sorte que le style épouse le fond. 220 volts est mon livre le plus accessible, le plus "thriller", le plus cinématographiquement construit. Avec une progression linéaire : je voulais faire une sorte de thriller conjugal. Mais c'est vrai, il y a eu un tournant avec Derrière les panneaux. Je viens d'écrire un roman plus autobiographique, Permis C  - en Suisse, le permis C, c'est la carte de séjour - où je fais parler avec une voix d'adulte un enfant de 13 ans, et là, on revient à une facture plus classique. Derrière les panneaux est sûrement pour moi le roman d'une certaine maturité. Je me suis libéré, en quelque sorte. J'ai réussi à faire, je crois, sans prétention, un bon mariage entre fond et forme. Et dans le prochain, qui paraîtra chez Finitude en janvier prochain, j'espère avoir fait encore mieux ! Parfois je me dis : mais pourquoi est-ce que je me mets autant de contraintes de formes, de lieux ? Du coup, mon lectorat se retrouve un peu dérouté... Beaucoup d'auteurs se lancent avec un personnage récurrent, du coup les lecteurs s'installent dans quelque chose qu'ils aiment bien retrouver, ce que je peux tout à fait comprendre. J'ai besoin de me surprendre moi-même. Alors parfois ça fonctionne au niveau du public mais pas auprès des critiques, parfois c'est le contraire, parfois les deux coïncident. Par exemple, avec le livre que j'ai publié au Seuil, Aller simple pour Nomad Island, j'ai été un peu bousculé pour l'écrire, et je n'ai pas réussi à aller complètement où je voulais. Il aurait fallu laisser décanter et revenir dessus : mais je ne le renie pas. Simplement, je ne suis pas complètement satisfait.

Dans Derrière les panneaux, qu'est-ce qui est venu d'abord : le sujet ou la forme ?
C'est le sujet, ou plutôt le lieu. L'autoroute, c'est un non-lieu où on ne s'arrête pas. Mais si on s'y arrête, on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de gens qui vivent là, des routiers, des employés d'autoroute et de stations service. Et aussi tout un monde marginal, des camps de nomades, des prostituées. Ces lieux sont aussi des lieux de vie. En même temps, c'est un autre territoire, avec une barrière qui le sépare, on ne peut y entrer qu'avec un véhicule. Donc le point de départ, c'était le territoire de l'autoroute, et l'idée d'un gars qui dort dans sa voiture depuis 6 mois. Pourquoi fait-il ça ? Et c'est là qu'est venue l'idée de l'enlèvement d'enfant, de l'obsession suprême. Je ne joue pas le jeu du polar, puisqu'on sait tout de suite qui est le coupable... Parce que ce qui m'intéresse, c'est le processus. Il y a aussi une critique, un point de vue sur le monde, la société ultra-libérale et la consommation à outrance.

Il y a un vrai paradoxe entre l'image de l'autoroute, qui est celle de la liberté, et la réalité, qui est celle d'une sorte de prison à ciel ouvert.
Exactement. Un huis-clos à ciel ouvert, une histoire qui tourne en rond, et l'idée de ce personnage central, Pierre, quelqu'un d'éduqué, de socialisé, qui parle plusieurs langues, et qui, quand on touche à ce qu'il a de plus cher, redevient l'homme atavique... Sous les couches de bitume, il y a des strates recouvertes par le temps, il y a les mammouths, et l'homme qui devient un requin blanc, qui ne peut plus s'arrêter. Cet homme-là veut mettre un nom, une image sur celui qui lui a fait ça. C'est aussi une histoire de vengeance. J'ai  beaucoup pensé à ces personnes qui disparaissent, qui s'évaporent. J'ai pensé au capitalisme qui mange les corps. Comme ces femmes au Mexique, victimes des narcos ou de ceux qui les enlèvent, font des snuff movies et les jettent, au sens propre.  J'ai pensé à l'entourage qui ne peut pas faire son deuil, comme on dit... Dans ce contexte-là, on songe à ces êtres qui ne valent plus rien, à ces victimes de l'ogre.

Vos figures féminines sont très réussies.
J'ai voulu montrer cette femme qui souffre en meurtrissant son corps par là où elle a enfanté, et aussi cette figure volontaire de femme flic qui va aller contre, qui est comme le petit enfant qui va mettre son doigt pour que la digue ne cède pas. Elle sait que c'est dérisoire, mais elle fait ce qu'elle peut, elle fonce. La femme qui n'a pas d'enfant et aussi l'homme qui voulait être femme. C'était une forme de défi pour moi, comme un comédien : il a fallu que je me mette dans la tête de ces personnages. C'est un des grands privilèges de l'écriture. D'ailleurs, étrangement, ce livre qui a été refusé par un éditeur qui le trouvait trop dur, surtout à l'égard des femmes, est beaucoup plébiscité par les femmes.

Il y a différentes formes de souffrance dans ce livre, et vous les restituez de façon très sensible. Entre la femme qui ne sort plus et l'homme qui reste dehors...
Oui, celle des parents, mais celle de l'ogre aussi, qui n'est pas un prédateur sexuel mais qui a été un enfant abandonné, tabassé. Il est à la recherche d'une forme d'amour, d'affection, avec sa folie. Il se sent seul contre tous. J'ai voulu lui donner une forme d'humanité, et aussi ce regard implacable sur ses collègues. En particulier sur son chef, cet homme qui est probablement un des plus obscènes du livre, et qui pour moi incarne une figure possible du capitalisme à outrance, avec un corps corrompu, une âme corrompue. Cet homme-là est en surchauffe, il porte en lui-même sa propre destruction. Ce n'est pas pour rien que le livre se termine sur une sorte d'embouteillage monstre...

Parlons un peu de
220 volts.
A l'origine, il s'agit d'un roman, qui a connu ensuite une adaptation en BD chez Sarbacane avec des dessins de Sylvain Escallon. C'est un pur thriller, avec un vrai suspense et un côté érotique assez fort. J'avais envie de me frotter à ce genre-là. C'est parti d'un lieu, d'un chalet isolé, sans réseau où j'étais avec ma femme. Et tout d'un coup, comme dans le théâtre de Stanislavski, on se dit : "et si..." Il y a la figure de l'écrivain, c'est l'histoire d'un couple qui finit mal, et puis l'idée du somnambulisme, que j'ai vécu moi-même, encore maintenant de temps en temps. Dans ce cas-là, cet homme somnambule qui se réveille avec sa femme morte à ses côtés, est-il coupable ou non ? C'est en plus un roman parfaitement immoral.

Oui, à la Patricia Highsmith un peu ?
Oui, ou encore Les trois petits cochons ! J'ai choisi une facture plus classique. Finalement, d'un auteur, quels sont les livres qui vont vraiment rester à la fin ? En tant qu'auteur, j'essaie de faire de bons livres, mais je ne sais pas ce qui va en rester... Stephen King fait partie de mes grandes influences, surtout les années 80, Dead Zone par exemple : cela me fait penser à ces vacances au bord de la mer, il n'y a pas de librairie, on fait les courses au supermarché, et on tombe sur un Stephen King... J'ai d'autres influences, bien sûr, Raymond Carver, et aussi James Crumley.  Fausse piste est sans doute le roman qui m'a amené au noir.  Harry Crews aussi. Dans le prochain roman, il y a quelque chose de crewsien. Bukowski, John Fante. On se construit son Panthéon, et au milieu de tout ça, il y a de petites perles comme le Midnight Cowboy de James Leo Herlihy, et Richard Ford. J'ai pratiquement lu tout Céline, Zola, Paul Féval, Maupassant... Mes influences contemporaines lorgnent plus du côté nord-américain. Les écrivains qui viennent de la vie, et pas de l'Académie. On établit des catégories : mais le noir, j'y mets aussi Dostoïevski! J'adore aussi certains trucs de Westlake ou Leonard.

Le premier roman ?

Le premier, c'était un "gris", Le cul entre deux chaises sorti en 2002, réédité en 2014 avec quelques retouches légères. C'est ce que je fais avec l'éditeur suisse BSN Presse. Même chose avec Banana Spleen. Avec Permis C, cela va constituer une trilogie avec un personnage récurrent, largement autobiographique. C'est mon alter ego qu'on retrouve à 12 ans, à 22 ans et à 32 ans. Dans Permis C, je raconte mon arrivée en Suisse en 78, avec les rapports de xénophobie qu'il y avait à l'époque. J'étais un garçon ballotté, je découvrais le sens tragique de la vie ! La découverte de la sexualité, les premiers émois, tout ça. Un mélange de L'attrape-coeur, de Bandini et des 400 coups. Ensuite je m'installe à Paris, j'ai une compagne, une situation assez stable, et je lâche tout... Bref, des romans largement inspirés de l'expérience personnelle. Avec un côté noir, les petits boulots mal payés, les caricatures de petits patrons, de collègues qui vous demandent d'y aller mollo, de ne pas casser la cadence en bossant trop vite ! Une critique sociétale quoi !

Et le cinéma?
J'ai coréalisé avec Cyril Bron, qui est à Bruxelles maintenant, un long métrage qui s'appelle Milky Way, sorti en 2014 en Suisse, qui a fait plusieurs festivals. Il va passer à la télé en Suisse, et on est en pourparlers pour la distribution en France. On est maintenant en train de travailler sur un autre film avec Cyril. Le producteur est parti à la chasse aux fonds, on reste confiants! Si ça marche, je ne pourrai plus écrire à partir de septembre. J'ai aussi écrit des pièces de théâtre, ce qui implique encore d'autres contraintes...

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