3 avril 2018

Christian Roux, "Que la guerre est jolie", tout en clair-obscur

Les livres de Christian Roux ont en commun de vous laisser dans un état paradoxal: le cœur serré, mais l'esprit emprunt d'une forme d'exaltation. Que la guerre est jolie ne fait pas exception à la règle, même si c'est à coup sûr le cœur serré qui l'emporte.
Nous sommes à Larmon, petite ville des bords de l'Aisne, pas très loin de Paris, pas très près non plus. Pas tout à fait la campagne, pas la banlieue non plus : une de ces agglomérations de l'entre-deux qui commencent à séduire certains Parisiens étranglés par le prix des loyers et effarés par la réputation des banlieues. Car être bobo, ça ne nourrit pas forcément son homme, par les temps qui courent. A Larmon, donc, les prix commencent à monter - la loi du marché... Et le quartier des Mines, où habite Élise, l'héroïne du roman,  est aux premières loges. Dès que les prix font mine de grimper, les promoteurs ne sont pas loin. Ce quartier, il a un potentiel, comme ils disent. Il faudrait juste arriver à en chasser tous les habitants. Cela ne devrait pas être trop difficile : dans le quartier des Mines, on ne roule pas sur l'or. Le problème, c'est qu'il y a de la résistance. Oh, pas beaucoup, mais suffisamment pour que ce soit embêtant. Que faire dans ces cas-là ? Employer les grands moyens ?
Christian Roux n'a pas son pareil pour faire la radiographie poétique et noire d'une ville comme Larmon. Ses bâtiments, sa bourgeoisie, ses quartiers chauds : chapitre après chapitre, le lecteur se familiarise avec la topographie et la sociologie des lieux, à travers des personnages auxquels l'auteur accorde autant d'affection que d'attention.

A commencer par Élise, jeune femme moderne qui vient de trouver un job de webmaster à la mairie de Larmon et qui enrage de voir son quartier dépérir, jour après jour. Des trous dans les trottoirs, des crevasses dans le goudron, des magasins qui ferment, des travaux qui n'en finissent pas, les ordures ménagères qui traînent et qui puent là où les camions ne peuvent plus passer... La boulangerie du coin va bientôt fermer. Selon la boulangère, la mairie lui a fait une proposition impossible à refuser. Un magasin de moins, encore un peu de vie et de résistance qui s'en va. Pourtant Élise devrait être contente : non seulement elle a trouvé du travail, mais en plus elle est enceinte. Et son compagnon Marc est fou de bonheur. Plus qu'elle, sans doute... Alors quand elle apprend que ses voisins, qui lui avaient promis de la prévenir en priorité avant de déménager pour que Marc et elle puissent racheter leur appartement et agrandir le leur, ont cédé aux sirènes des promoteurs, la rage n'est pas loin...

Il y a l'ami Squad, vaguement musicien, déjà nostalgique du bon vieux temps, et, inévitablement, mêlé de plus ou moins près aux réseaux de dope de la petite ville.
Il y a Richard Deurthe, le mercenaire, ancien de Bagdad, préposé aux sales tâches, qui n'a pas son pareil pour semer le bazar chez les bourgeois et pour se mettre au service des plus gourmands... et des plus offrants d'entre eux.
Il y a Khaled Koskeïa, photographe "officiel" de la mairie, avec qui Élise va pouvoir travailler et fraterniser. Un homme révolté, usé, lui aussi blessé à jamais par une guerre qu'il a tant photographiée qu'elle est gravée en lui, à vie. Un homme porteur d'un lourd secret, un inimaginable secret.
Et les autres, tous les autres qui vont chacun jouer dans le drame leur rôle, prendre leur place de pion, se faire manipuler, essayer de résister, le payer au prix fort.

Qui pourrait imaginer la bonne ville de Larmon en proie à une véritable guerre ? Personne. Et pourtant, c'est bien à cela que Christian Roux nous prépare, sans ménagements, levant petit à petit le voile sur les menaces qui pèsent sur une communauté qui n'en est presque plus une. Car ce n'est pas un des moindres crimes des luttes pour le pouvoir que de détruire les communautés, tout doucement, en les sapant dans ce qui fait le lien entre les hommes, les femmes et les enfants. A Larmon, le pouvoir de l'argent et celui de la drogue vont se toucher, se frotter l'un contre l'autre et produire les étincelles qui feront exploser la situation. 

Au cœur de la tourmente, que valent les émotions, les secrets et les douleurs de ces fétus de paille que sont les hommes et les femmes ? A moins qu'eux seulement, et eux seuls, soient en mesure de s'opposer, d'enrayer la machine ? Quelle que soit l'issue de l'histoire, une chose est certaine : Christian Roux, roi du clair-obscur, réussit, peut-être à son corps défendant, à laisser transparaître, derrière la douleur, la violence et la mort, la flamme vive de la révolte et de la vie.

Christian Roux, Que la guerre est jolie, Rivages

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