8 juillet 2018

Richard Krawiec, "Vulnérables" : le retour du fils prodigue

Billy Pike aurait pu être un bon garçon... Travailleur, respectueux et aimant envers ses parents, bon époux, bon père. Il est tout le contraire. C'est à la fin des années 80 que Richard Krawiec a écrit ce roman fulgurant. Il le dit dans sa préface de 2016  : "Le personnage principal de Vulnérables, Billy Pike, est de ceux qui sont tombés avant de découvrir qu'il n'y avait personne pour les relever." Vulnérables n'a jamais trouvé d'éditeur aux Etats-Unis... Les uns après les autres, les éditeurs ont déclaré qu'un tel livre ne trouverait pas de public : "Ils avaient peut-être raison. Il faut tout un village pour élever un enfant, et aussi pour le détruire. Il faut tout un village pour engendrer des familles qui dévorent leurs membres. Peut-être que le pays n'avait pas envie de lire une chose pareille", écrit Richard Krawiec...

Quand l'histoire commence, nous sommes le mercredi des Cendres, février. Phillys Pike rentre chez elle, en fin d'après-midi. Devant la maison, une estafette de police. Et dans la maison, le chaos. Porte fracassée, meubles renversés, brisés, verre et porcelaine en mille morceaux, tout est en miettes. La salle de bains entièrement barbouillée d'excréments, ses vêtements trempés d'urine. Pour les Pike, la pente va être dure à remonter: ce cambriolage-là a toutes les apparences d'un règlement de comptes. Mais qui pourrait en vouloir à ce point à ce couple d'Américains fauché, qui n'a jamais fait de mal à une mouche ?

Trois jours plus tard, la fille des Pike, Carol, enceinte de huit mois et demi, appelle son frère Bobby pour le prévenir. Il faut qu'il vienne, ses parents ont besoin de lui. Entrée en scène du héros du roman, Billy Pike, 95 kgs, qui vient de se faire larguer par une certaine Cheryl qui lui a laissé, royale, une brosse à dents et deux aspirines. Avec Billy, c'est une Amérique en pleine débandade, bien éloignée du rêve américain et de ses sacro-saintes valeurs familiales, que le lecteur va explorer. Billy, pas de boulot, pas un sou devant lui. Est-ce vraiment à lui qu'on demande de l'aide ? N'y a-t-il personne d'autre ? C'est à la première personne que Billy va nous raconter son histoire, celle de sa famille et de sa ville natale. C'est à travers ses mots et l'usage subtil du flash-back que l'on va découvrir l'enfance, puis l'adolescence de ce quasi-quadragénaire bloqué à jamais au stade d'une adolescence faite de sales coups, de violences et de trahisons. Comment aurait-il pu en être autrement ? 

Petit à petit, Billy dévoile ce qui lui a été infligé, la solitude dans laquelle sa famille et son entourage l'ont rejeté... Petit à petit, Billy s'apprête à avouer à Sharon, la magnifique infirme qu'il a rencontrée, qui il est vraiment... Le sait-il seulement ? Billy sait ce qu'il a fait, ce qu'il a subi, mais sait-il qui il est?  Richard Krawiec décrit avec une poignante sobriété les quartiers misérables de ces villes américaines qui ne font rêver personne, les ravages exercés par la pauvreté, l'effritement des familles, l'ennui et l'inculture sur des jeunes qui, s'ils ne se résolvent pas à suivre le modèle de leurs parents, s'exposent à la violence, à la délinquance, à l'alcool, à la dope et à la prison. Une histoire implacable, un récit à la première personne au style parfaitement maîtrisé, Vulnérables le bien nommé déclenche l'émotion et la colère, et prend toute son ampleur à l'ère de Donald Trump...

Richard Krawiec, Vulnérables, traduit par Charles Recoursé, éditions Tusitala

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