18 novembre 2018

Joseph Knox, Sirènes : Manchester dans le noir

C'est toujours un bonheur que de découvrir un nouvel auteur de l'envergure de Joseph Knox. La première fois que j'ai entendu sa voix, c'était en 2017 au festival de Harrogate : il faisait partie du "plateau" des espoirs ("New blood") présidé par Val McDermid. Un plateau qui, traditionnellement, permet de repérer des auteurs prometteurs. De tous ceux présents lors de cette table ronde, Joseph Knox était celui dont la parole semblait à la fois la plus sincère et la plus tourmentée. L'homme, né en 1986, a travaillé huit ans sur Sirènes, son premier roman, profitant des moments de temps libre que lui laissait son job d'acheteur et vendeur au rayon polar d'une librairie de chaîne; son exigence envers lui-même était sans doute à la mesure de sa connaissance du polar contemporain... C'est ce qu'il explique, entre autres,  dans une interview accordée au site Crime Fiction Lover : "Je pense que la meilleure chose qui puisse arriver à un jeune auteur - surtout s'il écrit de la littérature noire -, c'est une rupture sentimentale dramatique. C'est ce qui m'est arrivé : pendant des années, j'ai mené une vie de misère et j'ai pourri l'existence de mon entourage : je buvais, je pleurais, je prenais des pilules, je travaillais dans des bars épouvantables, j'habitais des appartements humides, tristes, minuscules, me spécialisais dans les relations minables et sans issue, j'ai perdu beaucoup d'amis, et - surtout - j'ai lu tout ce que je pouvais lire. A l'époque, je ne pensais pas que cette lecture compulsive était en fait un travail  de recherche, je pensais que j'avais raté ma vie et que rien de changerait. Sirènes m'a servi à y déverser tout ce noir. Sans ce roman, je n'ose même pas imaginer où j'en serais aujourd'hui."
 
Il fallait que Sirènes soit réussi. C'est le cas, et au-delà de toute espérance. En plus, le roman a remporté un grand succès commercial, ce qui n'est pas forcément le cas des romans aussi originaux et résolument noirs que celui-ci. Car autant le dire tout de suite, dans Sirènes, il n'y a pas beaucoup de place pour l'espoir.
La Beetham Tower à Manchester
(Sykerabbit77 - Wikimedia Commons)

Manchester, nord-ouest de l'Angleterre, plus de 500 000 habitants. Ville industrielle, elle a souffert de la crise de l'industrie à partir des années 60 et été la cible de plusieurs attentats revendiqués par l'IRA, notamment en 1996. Depuis les années 2000, le centre ville connaît un renouveau spectaculaire, beaucoup de quartiers populaires sont rasés. Manchester peut se vanter de faire partie des villes qui présentent les contrastes les plus importants : entre les quartiers du centre, largement "gentrifiés", et les quartiers pauvres, on n'est pratiquement plus dans le même monde... Manchester, c'est aussi, bien, sûr, la musique. De Joy Division et New Order à Oasis en passant par les Smiths, la ville peut se vanter d'avoir généreusement nourri la culture rock du Royaume-Uni. Les années 80, en particulier, ont donné naissance à ce qu'on appelait "Madchester", avec les groupes emblématiques de l'époque, et une vie nocturne qui connaîtra son point culminant avec la célèbre Hacienda. On ne s'étonnera donc pas que, malgré son jeune âge, Joseph Knox commence son roman par une citation de Joy Division. Enfonçant le clou, chaque partie de Sirènes porte le titre d'un album de Joy Division: Joseph Knox assume l'héritage, la noirceur, et son style leur rend justice.

L'inspecteur Aidan Waits ne va pas très bien... De sa courte vie de flic, il n'a conservé qu'une sale expérience où il s'est mouillé dans une vilaine affaire, et surtout une situation où il est pratiquement forcé de jouer les sous-marins de certains gros bonnets de la police auprès les milieux de la politique et des affaires de sa bonne ville de Manchester. Patrouilles de nuit - voilà qui convient bien à Aidan. Dormir le jour. Errer la nuit. Se retrouver au petit matin étalé sur un trottoir gelé avec une belle bosse à l'arrière du crâne. Assommé, récupéré par un homme et une femme en BMW. On est à Deansgate, la rue qui traverse toute la ville et qui symbolise à elle toute seule le Manchester d'aujourd'hui : "Sur cette distance, on trouve de tout, des restaurants sur invitation uniquement aux soupes populaires miséreuses, et tout ce que vous pouvez imaginer entre les deux." Au bout du chemin, la Beetham Tower, 47 étages de verre et d'acier, un hôtel et des appartements de luxe. Sale souvenir pour Aidan : un an tout juste auparavant, Dasa Ruzicka, travailleuse du sexe, s'est tuée en sautant du 19e étage : suicide, a-t-on conclu... 

Au 45e étage, un penthouse. Et dedans, David Rossiter, député. Monsieur le député est inquiet : sa fille Isabelle s'est fait la belle... La mission d'Aidan Waits ? La retrouver, la surveiller, veiller sur elle, faire en sorte qu'il ne lui arrive rien de fâcheux. Pas gagné, vu que la jeune Isabelle fréquente les milieux de la drogue et en particulier la maison du "caïd" de Manchester, Zain Carver, qui règne sur un monde de l'ombre - sex, drugs and ... plus vraiment rockn'roll, nous sommes dans les années 2010, c'est l'électro qui a pris le relais pour servir de fond sonore aux soirées des braves gens fortunés qui ont fait du centre de Manchester une sorte de Babylone moderne. Car à Manchester, la gentrification n'est pas l'apanage des "bobos", mais de ceux qui maîtrisent l'empire de la dope, et de leurs adeptes... 

C'est donc dans ce monde-là que va devoir s'immiscer Aidan Waits. Double peine pour Aidan : la dope et l'alcool, il connaît... trop bien. Dans ce monde-là, les jeunes filles en fleurs ne le restent pas longtemps : elle servent de livreuses de dope, et pire encore. Dans ce monde-là, on se fiche bien de savoir si les produits qu'on distribue indistinctement aux très jeunes et aux plus vieux sont mortels. Sauf quand les accidents mettent en péril le business. Dans ce monde-là, la beauté, l'argent et le clinquant dissimulent les masques grimaçants de la perdition et de la mort. Double peine donc, puisqu'Aidan s'y trouve à la fois chez lui  - il s'enfile allègrement alcool, cocaïne et amphéts, histoire de se fondre dans le paysage - et en danger - après tout, il est encore flic... A la recherche d'Isabelle, qu'il trouvera très vite, Aidan va rencontrer des êtres fragiles, au bord du précipice, des femmes très jeunes, très belles et très insaisissables, des hommes pourris jusqu'à la moëlle, d'autres qui, derrière des apparences repoussantes, dissimulent une véritable humanité. Parviendra-t-il à accomplir sa mission ? A quels obstacles va-t-il se heurter? Quelles découvertes va-t-il faire ? Vous n'imaginez même pas...

Il va être le témoin du pire, jamais du meilleur, avec un des points culminants dramatiques du roman lors d'une soirée dans une somptueuse propriété de Sycamore Way, qui va servir de tombeau à une poignée d'adolescents agonisants, victimes de la dose fatale. Au début du chapitre suivant, Joseph Knox écrit un paragraphe qui résume bien l'atmosphère crépusculaire du roman : "La lumière du jour était épouvantable. Elle illuminait les fous, les malades au stade terminal, remis en liberté pour la journée, riant, pleurant et pissant dans leurs frocs dans les rues. C'était comme lorsque les lumières des pubs se rallumaient pour la dernière commande : les jolies femmes redevenaient ordinaires et les hommes se montraient tels qu'ils étaient, sous leur plus mauvais jour. Laids, identiques." Dans Sirènes, il fait toujours nuit, même quand il fait jour. 

L'enquête d'Aidan Waits est une véritable descente aux enfers urbaine, telle qu'on en lit peu par les temps qui courent. Un style brillant, un vocabulaire et un sens de l'image rares, une narration qui ne cède jamais à la facilité ni au manichéisme, des personnages complexes et bouleversants :  Sirènes est une authentique révélation, à ne rater sous aucun prétexte, et on  est heureux d'apprendre que le deuxième volume des enquêtes d'Aidan Waits paraîtra en 2019 chez le même éditeur.

Joseph Knox, Sirènes, traduit par Jean Esch, Le Masque

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