7 novembre 2018

John Harvey, "Une étude en noir" : un des plus grands auteurs anglais donne de ses nouvelles.

Il l'écrit dans sa préface : pendant longtemps, les nouvelles n'étaient pas le mode d'expression préféré de John Harvey : "Il fut un temps où elles me terrifiaient."  Fort heureusement pour nous, John Harvey a changé d'avis. En 2015, avec Ténèbres, ténèbres (voir chronique ici), l'auteur mettait fin à la longue carrière de son héros principal, Charlie Resnick, avec un roman magnifique et crépusculaire. C'est donc une véritable joie que de retrouver à la fois l'auteur et son héros dans ce recueil de nouvelles délectable, d'une grande richesse.

Dix textes courts qui nous permettent de retrouver Charlie Resnick, bien sûr, mais aussi deux autres personnages récurrents créés par John Harvey. Frank Elder et Jack Kiley, qui se taille la part du lion, puisque quatre nouvelles lui sont consacrées.


Le recueil s'ouvre avec "Promesses", où l'on retrouve un Jack Kiley quadragénaire attablé au pub. L'ex-footballeur n'a pas tout à fait perdu sa superbe : certains le reconnaissent encore et se rappellent la fin des années 80, où Kiley avait réussi à marquer trois buts pendant les prolongations des quarts de finale de la Coupe d'Angleterre. A l'époque, Kiley était aussi flic à la Met, à Londres... Sa carrière de footballeur allait tourner court et lui laisser en souvenir une claudication persistante. Adieu football, adieu police. Kiley se retrouve à bosser pour une entreprise de sécurité, puis finit par devenir détective privé. Vous vous demandiez comment on devient détective privé? Eh bien voilà un des itinéraires possibles... Jack Kiley fait partie de ces personnages que Harvey considère comme parfaitement adapté à la forme de la nouvelle, mais pas à celle du roman : "à mes yeux, il est plus adapté à la forme courte : une petite enquête et puis s'en va", écrit-il dans sa préface. "Promesses" est donc, effectivement, une petite enquête. Qui démarre avec une courte rétrospective de la vie de Kiley, histoire de remettre les choses en place. L'homme est donc installé à Belsize Park, dans le quartier de Camden, à Londres, et entretient une relation épanouie avec Kate. La mission de Kiley, s'il l'accepte ? Sortir la jeune et brillante tenniswoman Victoria d'une sale situation : chantage, secret de famille. Tout est là pour que Kiley déploie ses talents. Et c'est ce qu'il fait, bien sûr, avec habileté et en s'efforçant de limiter les dégâts. L'histoire se termine à Paris, où Kate et Kiley sont venus passer un week-end... pendant Roland Garros. Habilement, John Harvey démarre donc ce recueil avec un de ses personnages les moins connus, et fait en sorte de déclencher chez le lecteur un attachement immédiat à un héros heureux, ce qui n'est pas précisément la spécialité de John Harvey...

John Harvey à Lamballe en 2015
 On retrouve Kiley dans la nouvelle suivante, "Vérité". Puis c'est Charlie Resnick qui entre en scène, et Harvey nous le présente à un moment de sa vie où il n'est pas encore lié avec Lynn, qui fait partie de son équipe d'enquêteurs. On se rappelle que dans Ténèbres, ténèbres, Resnick le solitaire  faisait à peine le deuil de Lynn, devenue sa compagne, et morte sur le terrain... Avec "Plein nord", l'inspecteur Frank Elder, héros de trois romans de John Harvey, fait son apparition. Il vient de s'installer avec sa femme Joanne et sa fille Katherine, 11 ans, à quelque 200 km au nord de Londres. Et la première affaire qui lui est dévolue est particulièrement dure : un homme a assassiné sa femme et ses deux enfants de quatre et six ans, avant de se suicider. Enfin, c'est ce que disent les apparences... La vie et la mort, ça n'est pas si simple. 

Dans "Chez soi", retour de Resnick confronté au meurtre d'une jeune fille de 15 ans, Shana, tuée par balle, prise dans une fusillade et un "accident" de voiture. "Batteur inconnu" est une curiosité, un texte écrit à la première personne où l'enquêteur est aussi le fameux "batteur inconnu". Courte carrière pour cet homme-là : dans cette nouvelle, John Harvey donne libre cours à son légendaire amour pour le jazz, qu'il a fait partager à son héros Charlie Resnick, et évoque avec passion, réalisme et talent le milieu des clubs de jazz de Londres dans les années 50. Même contexte pour la nouvelle intitulée "Just friends" (le titre d'un morceau interprété par Chet Baker), qui met en scène un groupe de jeunes gens, musiciens à Londres en 1956 ; dans cette nouvelle, Jack Kiley fait une incursion, trente ans plus tard : détective privé, il lui arrive d'embaucher pour des missions ponctuelles l'un des jeunes gens des années 50, devenu flic. Enfin, dans "Trouble in mind" (titre d'un traditionnel du jazz et du blues, interprété entre autres par Ella Fitzgerald), John Harvey décide d'organiser la rencontre entre Jack Kiley et Charlie Resnick pour une histoire bouleversante autour du drame de la vie d'un soldat déserteur, qui aurait dû retourner à son poste en Irak...

Véritable voyage à l'intérieur d'une œuvre, Une étude en noir est bien davantage qu'une mosaïque d'enquêtes policières : John Harvey y témoigne de sa grande sensibilité au temps qui passe, aux tumultes que traverse son pays, d'un sens de l'observation et de l'analyse qui, loin de nuire à la narration, l'enrichissent subtilement et donnent à cet ensemble une belle homogénéité, à travers les époques et les lieux qu'habitent les personnages. Élégance de l'écriture, savoir-faire du narrateur : Une étude en noir n'a qu'un défaut. Donner envie de découvrir ou de redécouvrir toute l’œuvre de John Harvey, et espérer pour bientôt un tout nouveau roman. C'est tout le mal que je nous souhaite !

A lire aussi : l'interview en roue libre de John Harvey

John Harvey, Une étude en noir, traduit par Karine Lalechère et Jean-Paul Gratias, Rivages / Noir

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