29 avril 2019

Valerio Varesi, l'interview en roue libre autour de "Les mains vides"

Valerio Varesi
C'est la quatrième fois que nous retrouvons l'enquêteur de Valerio Varesi, le commissaire Soneri, et le personnage est d'ores et déjà entré dans la famille de ceux, de plus en plus nombreux, qui sont sensibles à son indignation, à sa mélancolie et à son goût pour la bonne chère du nord de l'Italie. Les mains vides (voir la chronique ici) est un roman sombre, et, comme le dit son auteur, les questions une fois l'énigme résolue sont plus nombreuses qu'au début du roman. En voici quelques-unes, auxquelles Valerio Varesi a eu la gentillesse de répondre avec précision, patience, et dans un français choisi. Merci à lui...


La première chose qu'on ressent dans Les mains vides, c'est l'attente. Celle de la pluie, citée dès la première phrase, par exemple.
C'est mon premier roman où il n'y a pas de brouillard ! Nous sommes en été, avec une humidité chaude. L'attente, c'est aussi la tension qui anime tout le cours du livre. Soneri attend la vérité, est surpris de découvrir qu'il y a à Parme des infiltrations de la mafia calabraise. Pendant tout le livre, Soneri marche au bord d'un précipice, et aussi sur le fil du rasoir. Le temps est toujours très important pour moi, dans les deux sens du terme. L'hiver, c'est la brume, le mystère. Ici, l'atmosphère est chaude, étouffante. Le soleil est voilé, un peu pareil au brouillard de l'hiver d'ailleurs.

Il y a la lourdeur aussi, le poids : on a l'impression que Soneri porte un poids sur ses épaules, et qu'en même temps il a du mal à s'arracher au sol qu'il foule.
Oui, c'est un poids qui est la conséquence de ce qu'il découvre sur sa ville. C'est un poids qui s'ajoute à la criminalité "classique", le poids d'une organisation qui est comme une pieuvre. Lentement, doucement, elle prend le pouvoir et brise la criminalité traditionnelle.

On assiste à une forme de rapprochement paradoxal entre Soneri et Gerlanda, qui est pourtant un usurier et un bandit. Un rapprochement fondé sur une nostalgie commune.

Oui, Gerlanda est un usurier, mais il est issu d'une ville avec des idéaux. Il a la nostalgie d'idéaux qui ne sont pas forcément les siens. Soneri a la nostalgie de la Parme d'antan. Les deux hommes ont presque le même âge, ils sont originaires de la même ville, du même monde culturel. Gerlanda est allé vers la criminalité, et Soneri vers la chasse aux criminels, mais leurs racines sont les mêmes. Un peu comme Don Camillo et Peppone ! Le curé traditionnel, un peu réactionnaire, et le maire communiste qui ont les mêmes racines et qui, finalement, s'entendent. Rive gauche et rive droite.

Mais finalement, à la fin du roman, Soneri et Gerlanda sont vaincus tous les deux.

Oui, les deux voient qu'ils ne peuvent pas lutter contre cette criminalité globale qui est en train de prendre le pouvoir. Ils ont un destin commun : Soneri reste les mains vides. Il trouve les assassins, mais la tête de la flèche est hors de portée. Et Gerlanda ne peut rien faire, son restaurant est brûlé...

La malheureuse victime, Galluzzo, se retrouve un peu entre les deux, et elle a la particularité de se trouver à la marge socialement par rapport à sa famille, de par sa vie sexuelle en particulier.
Oui, c'est un personnage qui se rebelle, qui s'oppose à la tradition, à la vie toute tracée que sa famille voulait pour lui. Il était censé être un homme qui fait de l'argent, un pur hétérosexuel, car pour un homme de la ndrangheta (la mafia calabraise), il est impensable d'être homosexuel. C'est aussi un homme qui n'aime pas que l'argent, il aime l'art, la culture. Donc, en même temps, c'est un personnage positif. Qui se retrouve immergé dans une société qui n'aime pas l'art, une ville qui n'aime plus l'art. Ce monde nouveau casse la beauté, l'agression de Gondo, l'accordéoniste qui joue sur les marches de l'opéra, le berceau de la musique, est un symbole de cela.

Gondo représente aussi la vie du passé, avec son ancien métier de colporteur. Il est donc doublement visé : en tant que symbole du passé et en tant que défenseur de la musique.
Oui, c'est vrai : à l'âge qu'il a, il a du mal à vivre dans cette ville qui, en fait, n'existe plus. C'est une métaphore de la fin d'un monde culturel.

Dans ce livre, on sent que Parme est une ville qui s'effondre sur sa propre splendeur.
Parme est une ville qui regarde davantage le passé que le futur. C'est une ville qui a un passé culturel prestigieux, qu'on appelait le petit Paris. Elle a connu de grands musiciens comme Verdi ou Pizzetti, des maîtres typographes comme Bodoni. Elle a la nostalgie du passé, vit dans le passé.

Et paradoxalement, elle ne fait rien pour défendre ce passé, ce qui est très inquiétant.
Dans les années 70 pourtant, Parme était à l'avant-garde du "welfare" social. Elle a été une des premières à réintégrer dans la société les hôpitaux psychiatriques, à aider les handicapés à trouver du travail, à faire adopter les orphelins par des familles. Parme était la première ville italienne à appliquer la loi sur la psychiatrie... Tout cela est en train de disparaître, avec la standardisation. La ville a oublié ses valeurs et ses idéaux.

Et c'est pour cela que Soneri passe tout le livre à se mettre en colère. Ce qui est un peu nouveau : on l'a déjà vu en colère, mais dans ce livre, c'est sans arrêt, on le sent vraiment révolté. Dans le livre précédent, il y avait un peu de nostalgie, d'enfance, de nature pour adoucir les choses.
Soneri est quelqu'un qui se raconte, et qui se développe. Avec le temps, il est moins nostalgique et plus en colère. Il ne supporte plus le monde actuel, la société centrée sur l'argent et le business, qui oublie son passé. Dans le futur, il va s'engager dans la défense du passé, dans une sorte de mouvement circulaire. "L'histoire est un professeur de la vie", disait-on autrefois : c'est de moins en moins vrai...

Sur quoi va donc déboucher cette colère ? Vers quoi va donc tendre Soneri ?
Soneri est en colère, mais il se bat. Il pense qu'il faut résister. Gramsci disait : "Je déteste les indifférents." Soneri pourrait le dire aussi. Il est pessimiste parce qu'il voit que les choses empirent, mais il reste persuadé qu'il faut continuer à lutter.

On dit souvent que la différence entre le roman policier et le roman noir, c'est que dans le roman policier, il y a une enquête, on arrête les coupables et à la fin, tout va bien ; alors que dans le roman noir, à la fin, le monde ne va pas mieux, loin de là. Avec les enquêtes de Soneri, c'est une démonstration du contraire, non ?
Je suis plus du côté du roman noir, en réalité, même si Soneri est policier. Chez moi, les questions à la fin de l'enquête sont plus nombreuses qu'au début. Le roman policier m'a transformé : mon enquêteur est un lion dans l'arène, et mon intention est d'ouvrir l'arène. Je pense que si le roman policier veut avoir un avenir, il doit s'occuper de la réalité, des choses que ni les magistrats, ni les journalistes d'enquête ne peuvent dévoiler car ils sont tenus à prouver ce qu'ils disent. Construire une métaphore, et conduire le lecteur sur les berges de la vérité. Pasolini disait : "Io so, je sais". Je sais ce qui est arrivé, même si je ne peux pas le prouver. Pour moi, le polar a cette mission d'entrer dans le fait divers, dans l'enquête à partir d'un fait. Certains faits divers sont emblématiques, ils sont comme des éruptions volcaniques. Du magma sorti de la terre va surgir la vérité. Le philosophe Bergson dit que la vérité est en surface, mais qu'à un moment la surface tremble. Il faut alors creuser, à la recherche de la métamorphose.

Quand vous avez écrit ce livre, la réalité italienne vous a-t-elle fourni des éléments ?
Ce livre est  né à cause d'un usurier de Parme qui existait vraiment, qui a fait beaucoup d'argent à travers des activités commerciales, immobilières. Le magistrat l'a incriminé pour usure. C'est lui qui m'a inspiré le personnage de Gerlanda. Au moment où j'écrivais ce roman, en 2006, toujours à Parme, a commencé à se manifester la présence de la ndrangheta. Les magistrats ont fermé 150 filiales de la ndrangheta dans la région d'Emilie-Romagne. Alors qu'on avait toujours dit que dans ces régions du nord, il n'y avait pas de mafia... Pour le président du nord, dire qu'il y avait la mafia était impensable... Dans les années 60, Leonardi Sciascia écrivait déjà que la mafia était là. Il disait que la ndrangheta arrivait, franchissait même les frontières avec des guerres de gangs mafieux en Allemagne. Aujourd'hui, la ndrangheta travaille avec la mafia de l'est, avec l'Amérique du sud pour le commerce de la drogue.

N'est-il pas important aussi de prendre du recul par rapport à l'actualité, lorsqu'on écrit? Est-ce que le livre que vous écrivez en ce moment a un rapport avec ce qui passe actuellement en Italie ?
Pour moi, le polar est essentiellement le roman de l'actualité. Peut-être y a-t-il des histoires qu'on peut raconter avec d'autres registres narratifs. Le roman policier est extrêmement efficace pour raconter l'actualité, notre vie actuelle, plus que les autres formes littéraires. Pour moi, le polar pénètre plus en profondeur, avec la radiographie des faits, il met en évidence les tensions, les contradictions qui produisent les crimes, la criminalité financière, le trafic de drogue. Il exprime le malaise de la société, il ne craint pas d'affronter la réalité.

Est-ce que la drogue est un problème qui prend de l'ampleur en Italie ?
Oui, bien sûr. Il y a beaucoup de consommateurs, et une augmentation considérable de la diffusion. A Bologne, par exemple, il y a 80 000 étudiants et la drogue s'est répandue dans les universités. Elle provoque une criminalité qui se démultiplie, car les consommateurs eux-mêmes ont besoin d'argent pour s'approvisionner.

Sur la quatrième de couverture de votre roman, il y a une citation de Dostoïevski : "Vous parlez comme un curé ou un communiste. Vous pensez vraiment que les gens la veulent, la liberté?" Pourquoi ce choix?
Les hommes ne supportent pas la responsabilité. Choisir sa vie, c'est trop lourd... Ils préfèrent que quelqu'un leur dise quoi faire, c'est l'esprit grégaire de l'homme. Dans le livre de Gabriel Garcia Marquez, Le général dans son labyrinthe, le personnage du général arrive dans un village où il y a une jeune femme qui fait le ménage, elle est en fait une esclave.  Le général veut acheter sa liberté. Il donne de l'argent au patron, et le patron pose la question à la jeune femme : "Tu préfères partir avec le général ou bien rester ici?" Et la jeune femme décide de rester... Beaucoup d'hommes et de femmes n'aiment pas la liberté. Aujourd'hui, on constate une prédisposition pour la dictature : "on nous dit quoi faire, et nous suivons les ordres." C'est une tentation humaine...

Valerio Varesi, Les mains vides, traduit de l'italien par Florence Rigollet, Agullo éditions

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