29 avril 2019

Valerio Varesi, "Les mains vides" : l'attente et la colère

Voici la quatrième enquête du commissaire Soneri, l'enquêteur parmesan, mélancolique et révolté. Dans le précédent épisode, Les ombres de Montelupo (voir chronique ici), il nous avait entraînés avec lui dans le pays de son enfance, au début de l'hiver - campagne, montagne et brume au nord de l'Italie - et du même coup révélé un peu de son passé tout en démêlant une affaire largement liée au passé du pays. Avec Les mains vides, retour à Parme, en plein été. L'attente de l'orage, la ville écrasée sous une chaleur de plomb, moite, étouffante. "Ce jour-là aussi, la ville attendit vainement la pluie", telle est la première phrase du roman. Cette attente lancinante va ponctuer tout le roman, et l'enquête aussi. 


Ce jour-là ressemble aux autres : un braquage, une bagarre de rue : "Avec une bonne grosse pluie, tout s'arrêterait vite fait, décréta le commissaire." Un événement insolite, microscopique, vient éveiller la curiosité de Soneri : Gondo, le musicien de rue qui joue sur les marches du Teatro Regio, vient de se faire voler son accordéon par deux inconnus.
Parme, le Teatro Regio - Photo Wikimedia Commons Bubino451
Gondo fait partie de l'histoire de Parme, c'est une figure populaire de la ville. Alors le larcin a beau être mineur, Soneri s'y intéresse. Qui a bien pu commettre cet acte absurde, et pour quel motif ? Pas question pourtant pour Soneri d'enquêter officiellement sur cette affaire, d'autant que bientôt, il aura d'autres chats à fouetter... Homicide. Francesco Galluzzo vient d'être assassiné dans son appartement de la Via Cavour. Galluzzo, commerçant à la tête d'une boutique de prêt-à-porter dont les affaires ne sont guère florissantes. Cette affaire-là, elle est pour Soneri... Qui devra faire avec la chaleur insupportable, dans l'attente interminable de la pluie, et du 15 août : "heureusement, le 15 août approchait et la ville se viderait en laissant derrière elle les vieux et les fauchés."

L'enquête de Soneri va le conduire à dévoiler des pans bien cachés de la personnalité de la victime, membre d'une famille de commerçants proches de la mafia, mouton noir de la tribu. Et va déboucher sur l'usurier Gerlando et ses coupables activités. Mais ça n'est pas si simple : on assistera ainsi à une conversation entre Soneri et Gerlando où, étrangement, les deux hommes partagent une certaine nostalgie du temps où la criminalité était plus facile à décrypter et à maîtriser... Un rapprochement paradoxal entre deux hommes situés des deux côtés opposés de la lutte entre le bien et le mal qui fait le quotidien d'un Soneri révolté, écœuré mais toujours opiniâtre. Car dans le monde qui l'entoure, il sait bien qu'il ne suffit plus de découvrir un coupable, d'arrêter un criminel. La bonne ville de Parme est, comme bien d'autres, devenue la proie d'une criminalité globale, déguisée en sociétés respectables, proche des responsables politiques,  qui utilise les petits criminels comme autant de pions négligeables dans un but unique : prendre le pouvoir, étendre son influence, transgresser allègrement les lois. Dans ce monde-là, que peut faire un homme comme Soneri ? Se révolter, se mettre en colère, faire sans relâche et sans illusion son métier de flic.
Les mains vides est un roman très sombre, le portrait d'une ville qui s'effondre sur sa propre splendeur, celui d'un monde où il reste peu d'espoir, et où le personnage de Soneri semble rester le seul recours, dérisoire certes mais salutaire et toujours aussi attachant. Quant à l'écriture de Valerio Varesi, tour à tour précise et poétique, riche en images inoubliables, elle sert à merveille cette sombre histoire où la fin n'en est pas vraiment une, ce polar où, contrairement à ce qu'on lit parfois, la résolution du crime est bien loin de rassurer le lecteur sur l'état du monde.
A lire également : l'interview de Valerio Varesi

Valerio Varesi
, Les mains vides, traduit de l'italien par Florence Rigollet, Agullo éditions


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