8 mai 2019

Maxime Calligaro et Éric Cardère, "Les compromis" : meurtre au Parlement européen

Nous sommes à quelques jours des élections européennes, avec pas moins de 33 listes officiellement enregistrées au 3 mai 2019,  une interrogation grandissante sur le taux de participation, qui n'a pratiquement pas cessé de baisser, avec quelques variations (61% en 1979, 43% en 2014). Il est peut-être temps de s'intéresser de plus près à ces mystérieuses institutions européennes, enjeux du scrutin à venir. La bonne idée nous vient de Maxime Calligaro, qui a travaillé pendant six ans au Parlement européen, et Éric Cardère, lui aussi habitué de Bruxelles, avec Les compromis, polar aussi efficace qu'éclairant.
Vous rappelez-vous le "dieselgate" ? En septembre 2015, l'Agence américaine de protection de l'environnement révèle que près de 11 millions de véhicules produits par le groupe Volkswagen ont bénéficié d'une fraude aux tests d'homologation... L'enquête est encore en cours, mais dès décembre 2015, le Parlement européen lance une commission d'enquête sur le sujet. La Commission européenne, elle, annoncera en décembre 2016 l'ouverture de dossiers d'infraction contre sept états européens accusés de n'avoir pas pris de sanctions financières contre la firme automobile. Voilà pour le réel.
Dans la fiction, nous sommes en octobre 2016, et Sandrine Berger, députée européenne, vient d'être retrouvée dans le grand hall du Parlement européen. Une chute de 50 mètres, ça ne pardonne pas... C'est Emile Abadie, son assistant parlementaire, qui confirme son identité. Et c'est aussi lui qui va nous raconter cette sombre histoire. Car on se doute bien que Sandrine Berger ne s'est pas donné la mort après un chagrin d'amour... Elle a bel et bien été assassinée. Drôle de type d'ailleurs que cet Emile Abadie, mi-cynique, mi-naïf... Le genre à se demander, aux pieds du cadavre, si on va vraiment réussir à nettoyer la moquette bleu Europe. Le genre à se dire que "assistant parlementaire, on fait ça pour tenter de décrocher une petite place au soleil de la politique." Voilà qui a le mérite d'être clair. 


Flash-back, été 2016. Sandrine Berger vient d'être nommée rapportrice de la directive Diesel ! Pas une mince affaire, certes, mais une véritable opportunité pour cette députée ambitieuse. L'affaire fait grand bruit partout dans le monde, une belle directive européenne sera un formidable tremplin pour cette députée étiquetée "Verts". Pour l'instant, il n'y a pas beaucoup de place pour les idéaux dans cette histoire. Il y en a beaucoup pour l'ambition personnelle, en revanche. Mais l'escalade n'est pas simple : elle est semée d'embûches, sous la forme de lobbies particulièrement actifs et sans scrupules, de jalousies et de frustrations. C'est ce que vont découvrir Emile Abadie et Sandrine Berger, pour qui l'escalade sera stoppée net par une chute de 50 mètres au coeur même du grand cirque européen. 

Bruxelles - Parlement Européen (c) Fred Romero from Paris, France
Que s'est-il passé entre juin et octobre 2016 ? Quelles machinations vont donc aboutir à rien moins que l'assassinat d'une députée européenne ? Les deux auteurs sont visiblement des lecteurs de polars accomplis : pendant ce laps de temps, ils mettent en place les personnages clés qui vont animer l'enquête à suivre. Le journaliste de Libération, Guy Camaraud, spécialiste de l'Europe, avec lequel Emile Abadie entretient une amitié sincère. Nicolas Marchet, conseiller politique des Verts au Parlement européen. Jorgen Pedersen, administrateur en charge du "dossier diesel". Les lobbyistes chargés de bloquer la directive Diesel. La Fédération européenne des constructeurs automobiles et son imposant président, ex-commissaire européen, Miguel Bondigas. Autant d'ennemis potentiels pour Sandrine Berger : une députée verte en charge de la directive Diesel, ça ne passe pas très bien chez les industriels et les politiques qui les soutiennent. Emile se retrouve bientôt, malgré lui, dans la peau d'un enquêteur. Un soir, quelques jours après la mort de Sandrine,  il est le témoin involontaire d'une intrusion dans le bureau de Sandrine, qu'on a fouillé... Quant à l'identité de l'intrus, c'est une autre histoire. 

Bruxelles, Strasbourg : notre assistant parlementaire nous emmène avec lui, nous dévoile les coulisses de cette Europe bien mal aimée, et du même coup nous la rend plus humaine, sinon plus sympathique. L'enquête se poursuit, aboutit sur des impasses, puis finit par déboucher sur une invraisemblable vérité. Au passage, on aura vu évoluer les ambitions des uns et des autres, leurs destins, leur éthique ou leur absence d'éthique. Le récit à la première personne est, là, particulièrement habile en ce qu'il nous rend accessibles, en direct, les mécanismes plus ou moins secrets, les ambiances plus ou moins délétères. Dans la peau d'Emile, le lecteur partage son inquiétude, sa peur, son incrédulité, sa curiosité, son écartèlement - comment un étudiant tout frais émoulu de Sciences Po, lecteur de Libération, fait-il pour se couler dans le moule de l'institution européenne tout en s'efforçant de préserver un semblant d'intégrité ? Entre bureaucratie, lobbies, corruption et ambitions démesurées, y a-t-il vraiment la place pour un idéal européen ? Les compromis ne va certes pas vous aider à déterminer votre vote, encore moins vous faire aimer l'Europe : comme le dit Daniel Cohn-Bendit dans sa préface, "c'est à la fois un polar et une cartographie condensés autour de cet objet insolite qu'est le Parlement européen."

Maxime Calligaro et Éric Cardère, Les compromis, Rivages / Noir

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