19 mai 2019

Chris Brookmyre, "Sombre avec moi" : retour spectaculaire pour Jack Parlabane

Depuis plusieurs années, les amateurs des polars de l'Écossais Chris Brookmyre et de son héros principal, le journaliste Jack Parlabane, devaient se mettre à l'anglais s'ils voulaient suivre leur auteur préféré... Repos ! Voici le retour de Parlabane avec un roman qui a fait beaucoup parler de lui outre-Manche, raflant au passage le prix McIlvanney et le prix Theakston Old Peculier du festival de Harrogate, et recueillant les hommages de la presse et des auteurs anglo-saxons. Brookmyre lui-même dit : «J’ai toujours adoré l’idée d’un personnage qui s’aventure gaiment dans des situations très dangereuses et, sans le moindre effort, les rend bien pire encore."  Sombre avec moi confirme cette vision romanesque, même si avec le temps Parlabane penche davantage du côté du noir que de celui de l'humour.

Sombre avec moi est donc le septième épisode des enquêtes du journaliste Jack Parlabane. Le roman commence au tribunal, où l'assistance écoute avec attention l'enregistrement d'une femme qui a alerté la police après avoir été témoin d'un étrange accident de la route : pour elle, une voiture vient de tomber dans la rivière. L'accusée, Diana Jager, est là, impénétrable. Quant à Jack Parlabane, il observe... Ensuite, c'est Diana Jager qui prend la parole. Pas excessivement sympathique, Diana. Qui se rappelle sa première maison de poupée, qu'elle avait transformée en hôpital en la peuplant de figurines ad hoc : deux médecins hommes, six infirmières femmes, évidemment, deux patients. Dès le début, Chris Brookmyre donne le ton : l'histoire qu'il va nous raconter est une affaire de femmes, au sens où l'entendait le regretté Claude Chabrol. Qui est Diana Jager, comment est-elle donc arrivée à la place de l'accusée ?  Aux deux questions, les réponses vont s'avérer complexes, tortueuses, impossibles à résumer... Et c'est bien tout ce qui fait l'intérêt de ce roman qui exige du lecteur une attention de tous les instants, et une confiance sans faille envers le romancier qui va l'entraîner dans une véritable tornade d'hypothèses, d'impasses, de tromperies et de retournements.

Chris Brookmyre (photo communiquée par l'éditeur)
Diana Jager est chirurgienne à l'hôpital d'Inverness, dans le nord de l'Écosse. Mais elle est aussi Bladebitch (la salope au bistouri), blogueuse féministe et incendiaire auteure du scandaleux "Sexisme en chirurgie", où elle recueille et publie les témoignages de ses consœurs du Royaume-Uni victimes de la violente misogynie qui règne dans le milieu hospitalier. Bladebitch n'y va pas avec le dos de la cuiller, et elle ne s'est pas fait que des amis... Bladebitch dénonce ses collègues hommes, elle décerne le Prix Noeud Papillon d'Or au pire phallocrate, et n'oublie pas les consœurs qui n'hésitent pas à planter des couteaux dans le dos de leurs collègues femmes. Et notamment Superwoman, qui se vante d'avoir été de retour à son poste soixante-douze heures après la naissance de son deuxième enfant. Forcément, à un certain moment, l'identité de Bladebitch finit par fuiter. Et c'est le début de l'enfer pour Diana Jager. Certains internautes bien intentionnés dévoilent son nom et son adresse professionnelle. Elle commence à recevoir des menaces de mort et de viol. Et là, elle réagit exactement comme elle n'aurait pas dû : elle répond violemment à ses attaquants, ce qui est exactement ce qu'ils attendaient. Elle est célibataire, ne vit pratiquement que pour son travail. Donc particulièrement vulnérable : quand on est une femme, il n'est pas si simple de renoncer aux idéaux qu'on vous inculque dès qu'on est toute petite. Le grand amour, l'homme idéal, les enfants, la vie de famille. Tout ce que Diana n'a pas. "En dépit de ma réputation, je n'étais pas immunisée contre le charme masculin", confie-t-elle. Charme masculin qui se présente à elle sous les traits d'un informaticien, Peter Elphinstone, solitaire lui aussi, et charmant. Jusque-là, tout va bien.

Sauf que la victime présumée du funeste accident de la route dont il était question au début du roman, c'est justement Peter Elphinstone, qui laisse derrière lui une veuve éplorée : Diana Jager. La sœur de Peter, Lucy, vient voir Jack Parlabane quelques jours après l'accident : elle n'est pas d'accord avec la version que donne la presse du couple de son frère. Pour elle, cette vision idyllique est très éloignée de la vérité... Et voilà comment Jack se retrouve pris dans l'histoire infernale qui va suivre. Il vient de se séparer de sa femme, c'est dire qu'il n'est pas précisément au mieux de sa forme. Alors : se lancer dans une nouvelle enquête ou attendre que ça se passe ? Le choix est vite fait. Jack tient une exclusivité : le témoignage de la sœur de la victime. Il n'a aucune idée de là où va l'entraîner ce scoop-là, qui va bien sûr contribuer à accabler Diana Jager.  Diana Jager est-elle un monstre machiavélique ou la victime d'un monstre machiavélique ? Car plus l'enquête de Parlabane avance, plus il devient évident qu'entre Diana et Peter, il est bien difficile de déterminer quelle est la personnalité la plus pathologique. Parlabane progresse, recule, se fait avoir, manque y laisser sa peau. Et finit par débusquer la vérité, l'incroyable vérité.

La deuxième moitié du roman est menée à un rythme d'enfer : une fois tournée la dernière page, le lecteur est un peu essoufflé. Ce qui est plutôt un bon point pour un thriller. Quant à la premiière partie, Brookmyre l'utilise efficacement en exploitant les différences de points de vue, et en remontant le temps pour exposer, petit à petit, l'histoire des principaux personnages, semant au passage des indices que Parlabane lui-même ne saisit pas forcément tout de suite. Polar ou thriller psychologique ? Pour le coup, Chris Brookmyre nous offre les deux, et réussit parfaitement son coup.

Chris Brookmyre, Sombre avec moi, traduit par Céline Schwaller, Métailié thriller, collection "Bibliothèque écossaise"

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