12 mars 2020

Adrian McKinty, "La chaîne" : un thriller imparable

Adrian McKinty est une vieille connaissance, et mérite qu'on raconte un peu son histoire. Sa formidable série Sean Duffy, qui met en scène un flic catholique en Irlande du nord, a remporté de nombreux prix, lui a valu une presse dithyrambique, mais ne lui a pas rapporté un kopek... En France, les derniers volumes de la série n'ont même pas été traduits - on espère que cette injustice sera réparée d'ici peu. En bref, Adrian McKinty, fauché comme les blés, réduit à devenir chauffeur Uber et barman, avait carrément perdu sa maison... Dans une interview accordée au Guardian, il confie : "Quand nous avons été expulsés de la maison, j'étais là, devant chez moi avec les enfants, toutes leurs petites affaires étaient sur le trottoir et je me disais : 'Adrian, qu'as-tu fait de ta vie?'" 

Un soir, il reçoit un coup de fil de l'agent littéraire Shane Salerno, qui travaille en particulier pour Don Winslow. Ce dernier lui avait dit que McKinty était au bout du rouleau et qu'il envisageait d'arrêter l'écriture. L'agent demande à McKinty s'il aurait, par hasard, un manuscrit dont l'histoire se déroulerait aux Etats-Unis. Coup de chance, McKinty avait dans ses tiroirs un vieux projet dont il raconte l'intrigue à l'agent : une histoire de chaîne, d'échanges de kidnappings. Salerno lui demande d'écrire cette histoire et lui envoie 10 000 $. McKinty lui envoie les 30 premières pages et là... Salerno lui interdit d'arrêter d'écrire et le somme de terminer ce projet. Résultat : un contrat d'édition à 6 chiffres, et, juste avant la sortie du livre, un deal à 7 chiffres avec Paramount.

The Chain est donc sorti en anglais en 2019 et connaît immédiatement un succès international, aussi bien aux Etats-Unis qu'au Royaume-Uni. La Chaîne vient de sortir en France, et on ne risque pas grand-chose en lui prédisant une belle réussite. Pourquoi ? Parce que ce roman est entièrement fondé sur l'identification du lecteur, et parce que le cœur du sujet est imparable et universel : lorsqu'il s'agit de son propre enfant, on ne connaît plus de limites, plus de frontières morales. On est, littéralement, prêt à tout. Et c'est absolument terrifiant.

Plum Island - Botteville / Public domain
Dès les premières pages, on entre dans le vif du sujet. Nous sommes dans le Massachusetts, non loin de New York, sur Plum Island. A huit heures du matin, la jeune Kylie, 12 ans, se prépare à prendre le bus pour le collège lorsqu'elle est abordée par un couple en voiture qui la fait monter de force, sous la menace d'une arme. Bizarrement, ces deux-là n'ont pas l'air de malfrats : l'homme en particulier, qui parle à Kylie et essaie de la rassurer. La femme, elle, est plus farouche... A tel point que lorsque le couple est arrêté pour excès de vitesse, elle n'hésite pas à dégainer son arme et à abattre le flic. A ce moment précis, on comprend qu'on a basculé de l'autre côté. Kylie est emmenée dans une maison, cloîtrée au sous-sol.

Pendant ce temps, Rachel, la mère de Kylie, roule dans sa vieille Volvo. Elle se rend chez son médecin oncologue, qui l'a priée de venir plus tôt que prévu : une analyse sanguine préoccupante, apparemment. Rachel a eu un cancer du sein, et l'avenir est incertain... Elle vit seule avec sa fille depuis son divorce, son état physique s'est un peu amélioré - ces derniers mois, elle a retiré tous les miroirs de sa maison pour ne pas voir son visage décharné, son teint gris, les cernes sous ses yeux, sa chevelure en débandade. Elle a trouvé un nouveau poste d'enseignante de philosophie : c'est une nouvelle vie qui s'offre à elle, si le cancer le lui permet... Son téléphone portable sonne, numéro inconnu. Elle répond, et bascule de l'autre côté, elle aussi. Kylie a été enlevée, et la voix au téléphone l'informe qu'elle fait maintenant partie de la Chaîne. Si elle veut revoir sa fille vivante, elle devra verser 25 000 $ en bitcoins sur un compte anonyme, et surtout, surtout, enlever un autre enfant. La femme qui lui parle lui explique que son fils, lui aussi, a été enlevé, et qu'il ne sera libéré qu'une fois que Rachel aura rempli son contrat. Bien sûr, si Rachel prévient la police, Kylie sera exécutée...

Rachel est seule, tellement seule. Elle essaie bien de joindre son ex-mari Marty, mais comprend vite que ce n'est pas une bonne idée... La Chaîne se charge d'ailleurs de le lui confirmer. Affaiblie par la maladie, elle reste une battante : on ne l'a pas choisie par hasard. La Chaîne sait qui elle est, à quel point elle est vulnérable, mais aussi la force incroyable qu'elle est capable de déployer pour sa fille. En quelques jours, Rachel va accomplir des actes dont elle ne se serait jamais cru capable : trouver 25000 $ alors qu'elle est fauchée comme les blés, acheter plusieurs téléphones portables intraçables, une arme, se rendre sur le Dark Net pour verser la rançon. Reste le plus difficile : enlever un enfant...

On n'en dira pas plus sur la suite des événements. D'autant que le coeur du sujet réside dans la psychologie des personnages, de Rachel en particulier. Adrian McKinty s'est d'ailleurs inspiré de sa propre vie pour inventer celle de Rachel - enseignante, puis chauffeur Uber pour survivre, ça nous dit quelque chose... Cette femme blessée, seule, usée, va commencer par culpabiliser, et même par se dire qu'elle aurait mieux fait de mourir de son cancer, que si Kylie avait vécu avec Marty, ce ne serait pas arrivé. Avant de comprendre que sans elle, Kylie est fichue. De foncer tête baissée dans le projet le plus inimaginable qui soit et de déployer des trésors de ruse et de courage pour parvenir à ses fins. 


Harrogate 2015 Adrian McKinty lit un extrait de son nouveau roman, Gun Street Girl
D'un bout à l'autre, le phénomène d'identification du lecteur au personnage fonctionne à plein, qu'on soit parent ou non. A tout moment, on se demande ce qu'on aurait fait dans une situation pareille. A tout moment, on se remet en question... L'issue de l'histoire est aussi hallucinante que son début, et McKinty fait encore une fois la preuve de son incroyable sens du rythme, de sa finesse dans le traitement des personnages. Il démontre aussi qu'un auteur de son calibre peut passer du polar au thriller sans rien perdre de ses qualités de romancier. Avec La Chaîne, Adrian McKinty renaît là où on ne l'attendait pas, tant mieux pour lui et pour nous. D'autant que si on en croit son fil Twitter, il se serait remis à travailler sur un nouveau Sean Duffy...

Adrian McKinty, La Chaîne, traduit par Pierre Reignier, Mazarine 

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