11 mars 2020

Hannelore Cayre, "Richesse oblige" : la fin et les moyens

Qui n'a pas lu La Daronne ? Personne ne lève le doigt ? C'est normal, le roman d'Hannelore Cayre a été un des best-sellers récents dans le domaine du polar. Succès largement justifié (voir la chronique ici et l'interview là). D'ailleurs, l'adaptation cinématographique sort à la fin du mois, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre. Autant dire que le nouveau roman d'Hannelore Cayre était attendu. Le voici, et voilà ce qu'il en est.

Le roman, comme La comtesse aux pieds nus,  commence dans un cimetière : nous sommes au Trocadéro, et la tante de la narratrice, 98 ans au compteur, a rendu l'âme quatre jours auparavant. A son enterrement sont rassemblés des gens que la narratrice n'a jamais vus de sa vie, bien qu'elle ait passé les huit derniers mois à veiller sur sa tata. Le Bottin mondain, sans doute ? Une de Rigny, vous pensez ! Blanche de Rigny, la narratrice, accompagnée par son amie Hildegarde, sa fille Juliette et leurs deux chiens, sont là toutes les trois, et personne ne les salue... C'est que Blanche est l'héritière, et que l'héritage est ... considérable. D'ailleurs, le trio se prépare à partir pour les îles Vierges britanniques, où la famille de Rigny possède une somptueuse villa bien à l'abri du fisc...
Alors, comment Blanche de Rigny, employée à la reprographie judiciaire, en est-elle arrivée là? Tout commence le jour où elle débarque dans son île bretonne natale, face à Brest, pour l'anniversaire de son père. Blanche a perdu sa mère à la naissance dans des circonstances dramatiques, et a été élevée par sa grand-tante adorée. Avec son père, les relations sont pour le moins tièdes. Sur le bateau, elle surprend une conversation entre trois amis, deux garçons et une fille. L'un des garçons vient de perdre sa petite amie dans un tremblement de terre au Népal. Tout cela ne nous dit pas comment Blanche a hérité. Pour en savoir plus sur la question, suivons Hannelore Cayre dans la machine à remonter le temps.

1870, entre Guerre de Prusse et Commune de Paris, le jeune Auguste de Rigny fait ses études et loge à Paris chez sa tante Clothilde. Pendant ce temps, à Saint-Germain-en-Laye, sa famille s'évertue à lui trouver un remplaçant : eh oui, à cette époque-là, les familles aisées pouvaient acheter un remplaçant pour éviter la mobilisation militaire à leurs précieux rejetons... Mais avec la guerre, les remplaçants se font rares, il faut aller de plus en plus loin pour trouver un malheureux prêt à se sacrifier en échange d'un petit pécule. Pour Auguste, le salut viendra d'une île bretonne...

Le Fromveur 2, navire de la compagnie maritime Penn ar Bed - Capitainefilip / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)

Hannelore Cayre a donc choisi de raconter son histoire sur deux axes temporels : l'histoire d'Auguste, celle de Blanche. Dont il est temps de parler un peu plus : 38 ans, une fille de 12 ans, Blanche est une survivante. Grande prématurée, elle a miraculeusement survécu, dans sa jeunesse, à un redoutable accident de voiture qui a coûté la vie à ses deux compagnons de route. Quant à elle, elle s'en est sortie avec un lourd handicap, et parvient à marcher grâce à ses béquilles et à une prothèse ultra-moderne venue du Japon. Ses souffrances sont pratiquement permanentes, sa mobilité limitée, sa colère bouillonnante face aux nombreux obstacles auxquels elle est confrontée dans tous ses gestes quotidiens, y compris au moment du déménagement du Palais de Justice porte de Clichy, desservie par la tristement célèbre ligne 13 du métro parisien... Elle a rencontré son amie Hildegarde à l'hôpital, où elles étaient toutes les deux en rééducation. Car Hildegarde souffre du syndrome de Marfan, maladie génétique rare aux conséquences très handicapantes : Hildegarde est très mince, très grande, et son corps est truffé de plaques de métal sans lesquelles elle ne pourrait pas bouger. Ces deux-là se sont bien trouvées : inséparables, elles forment une association de combattantes particulièrement attachante.

Hannelore Cayre va donc dérouler devant nous la double histoire d'Auguste et de Blanche, nous dévoiler tous les secrets de ces deux destins, nous permettant ainsi de reconstituer le puzzle qui aboutira à la scène de début du roman.

On retrouve avec plaisir le style de l'auteur : rentre-dedans, "no bullshit", sa colère et sa révolte ont des cibles aussi multiples que haïssables. Ainsi, certains artistes photographes contemporains en prennent pour leur grade, tout comme les hipsters et autres bobos. Les industriels, eux aussi, sont dans la ligne de mire. Elle nous offre quelques scènes particulièrement truculentes, quelques portraits de personnages savoureux, surtout dans la partie contemporaine. L'idée de la tata de 97 ans chantant toute la journée Les Nuits d'une demoiselle de Colette Renard est franchement réjouissante, la scène de bistrot breton est elle aussi plus vraie que nature. 

Malheureusement, le roman souffre de sa double construction. La partie "historique" est écrite de façon très classique, reflétant l'amour d'Hannelore Cayre pour la littérature française du XIXe. Dans la partie contemporaine, elle laisse libre cours à son penchant anar, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Du coup, l'équilibre entre les deux parties souffre de la comparaison : on se surprend parfois à avoir hâte de revenir au présent... Les nombreuses péripéties qui émaillent l'histoire de Blanche sont parfois un peu capillotractées, ce qui, combiné à la diversité des questions qu'elle aborde, contribue à diluer le récit et à provoquer une forme de confusion chez le lecteur le mieux intentionné. Quant à l'issue, elle relève, comme dans La Daronne, de l'adage "la fin justifie les moyens" et, en cela, est parfaitement conforme à l'image qu'on se fait d'Hannelore Cayre, anarchiste, révoltée, désespérée par la nature humaine et le monde qui nous entoure.

Hannelore Cayre
, Richesse oblige, Métailié noir

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