5 mars 2020

Frédéric Paulin, La Fabrique de la terreur : face aux traumatismes

Avec La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin clôt sa trilogie consacrée aux réseaux terroristes. Après La Guerre est une ruse (2018 - voir chronique ici et interview là) et Prémices de la chute (2019 - voir chronique ici ), l'auteur nous amène en décembre 2010, à Sidi Bouzid, en Tunisie. Le jeune Mohamed - Tarek de son vrai prénom - est épicier ambulant. Pas par choix : à Sidi Bouzid, le travail se fait rare et Mohamed, qui a quitté le lycée en terminale, doit subvenir aux besoins de la famille. Mais pas à n'importe quel prix. Ce jour-là, Mohamed Bouazizi n'en peut plus : il a pris trop de claques, subi trop d'humiliations. Une bouteille de térébenthine, une allumette : c'en est fini des beignes, c'en est fini de la vie pour Mohamed Bouazizi, qui ne saura jamais ce que son geste va déclencher. Nous sommes début 2011, les printemps arabes en sont à leurs balbutiements. En Tunisie, les réactions au suicide de Mohamed Bouazizi sont immédiates et violentes. La colère est à son comble : "Ben Ali dégage!", tel est le mot d'ordre du printemps tunisien.

À Lunel, non loin de Montpellier, le jeune Simon vient d'avoir son bac. Surtout, il vient de se convertir à l'islam, sous l'influence de son ami Huseyin qui a surmonté le deuil de sa mère grâce à sa religion. Que cherche-t-il ? Il a renoncé au rock, aux filles, aux fêtes, aux concerts qu'il organisait à la MJC. Comme ses amis, il se sent isolé, rejeté, incompris. Son idéal, ce n'est ni à Lunel ni à Montpellier qu'il va le trouver. Partir, "faire quelque chose comme un vrai musulman", dit Karim, le patron du bar du Bahut, parce qu'en France, "le vrai croyant ne peut pas se révéler."

À Toulouse, les lecteurs de la trilogie vont retrouver Laureline Fell, aujourd'hui commissaire divisionnaire. A 400 kilomètres de là, dans la Haute-Loire, elle a acheté une maison où vit également notre vieille connaissance Tedj Benlazar, longtemps recherché par la justice pour trahison mais qui a enfin réussi à négocier son retour parmi les hommes. Benlazar a passé la soixantaine, il s'occupe à retaper la maison de Laureline. Il fait même un sapin de Noël, prépare un gratin. Quiconque ne le connaît pas pourrait le prendre pour un brave retraité bien tranquille... Laureline vient d'arriver, un coup de téléphone d'un de ses collègues l'inquiète un peu : apparemment, la brigadier Ihsane Chaoui, nouvelle recrue de la DCRI, ne relâche pas sa surveillance sur Mohammed Merah, y compris hors des heures de service. Pourquoi ?

À Paris, Vanessa, la fille de Tedj Benlazar, est journaliste free lance et vit avec ses fils. Son compagnon Réif, lui, a lâché le métier et choisi l'enseignement. Le couple bat de l'aile : Réif va être nommé... à Lunel. Autant dire aux premières loges pour essayer de comprendre pourquoi les jeunes se convertissent, pourquoi ils s'en vont. Pour Vanessa, une évidence : c'est en Tunisie que les choses se passent, il faut y aller. Vanessa n'a que faire des informations officielles. Ce qui l'intéresse, c'est justement ce qu'on veut cacher : elle veut rencontrer les militants, les responsables de l'Ennahdha, les religieux. C'est ce qu'elle demande à son "poisson pilote", Slim Chakroun, un ancien journaliste. Comme d'habitude, elle n'a peur de rien. Ce qui n'est pas le cas de Chakroun, qui n'a aucune envie de se mouiller pour elle. Tant pis, elle se passera de lui. Après tout, elle parle arabe, elle n'a pas besoin d'interprète.

Vue aérienne de Lunel-Viel (Hérault), Circhirello Eddy
À Toulouse, rien ne va plus : Mohammed Merah vient de passer à l'acte. À la tête de la DCRI, personne n'a rien vu venir : à tel point que Laureline Fell est rappelée à Paris... Nous sommes en mars 2012. Avec opiniâtreté, Frédéric Paulin va s'attacher, à travers les mouvements et les actions de ses personnages, à démonter les mécanismes à l’œuvre. S'efforcer de comprendre l'incompréhensible. Les choses se passent en Tunisie, en Libye, en Syrie. À Toulouse, Lunel, Paris, en Belgique. Chercher une logique ? Identifier le moteur qui fait bouger les hommes et survenir la violence ? Dire l'indicible ? Mois après mois, on s'achemine vers janvier 2015 et l'attentat contre Charlie Hebdo. Mois après mois, on constate l'impéritie des pouvoirs publics, l'ignorance et le mépris des services de renseignement, on avance vers l'inimaginable, et malgré toutes les incompétences, bien malin - ou bien démagogue - celui qui prétendrait déterminer les responsabilités face à l'horreur qui saisit le pays tout entier. On suit Vanessa qui veut être là où cela se passe et qui prend tous les risques, y compris celui de se lier avec le jeune Simon, de Lunel.

Le roman se termine dans la journée du 13 novembre 2015. Ce soir-là, tous les Français se rappellent où ils étaient. Les protagonistes du roman de Frédéric Paulin, eux aussi, s'en souviendront. Frédéric Paulin réussit à nous amener jusque-là, et accomplit le tour de force de le faire avec élégance, pudeur et empathie. Le défi n'était pas mince : le pays est resté meurtri par les événements du 13 novembre, à commencer par les victimes et leurs familles. Il fallait donc un certain courage pour se confronter à ce moment-là de notre histoire contemporaine. Frédéric Paulin réussit haut-la-main, et conclut en beauté cette trilogie qui, sans aucun doute, marquera durablement les esprits.

Frédéric Paulin, La Fabrique de la terreur, Agullo éditions

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