27 mai 2020

Lectures confinées

Le confinement a exercé sur tout le monde des effets aussi délétères qu'inattendus. Chez moi, il s'est manifesté par une véritable incapacité à aligner trois lignes sur mon ordinateur. Ce qui, heureusement, ne m'a pas empêchée de lire... Voici donc une tentative d'auto-rééducation, avec un tour d'horizon, par ordre chronologique de lecture, de certains titres qui m'ont accompagnée et enthousiasmée ces dernières semaines.


 Wojciech Chmierlarz, La Cité des rêves
La sortie d'un nouveau roman de Wojciech Chmielarz est non seulement un plaisir attendu, mais est devenue un des événements réguliers qui rythment la vie de l'amateur de polars : c'est qu'il a réussi là où tant d'autres ont échoué. Son héros l'inspecteur Mortka, dit le Kub, a acquis une épaisseur, une présence physique qui lui valent la fidélité des lecteurs des premiers jours mais aussi l'enthousiasme des nouveaux venus.  Avec La Cité des rêves, voici donc le quatrième volume des enquêtes de Jakub Mortka. Mortka et sa partenaire d'enquête l'aspirante Suchocka, dite La Sèche vont, pour la deuxième fois, faire la preuve du fonctionnement chaotique mais terriblement efficace de l'étrange couple qu'ils forment. Ce couple on ne peut plus mal assorti est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles la série "accroche" si bien : un peu comme Siobhan avec John Rebus à leurs débuts, le Kub et la Sèche se provoquent, se font concurrence, se complètent et se sauvent la mise mutuellement, créant ainsi un ressort narratif de plus pour une série déjà bien ancrée dans notre imaginaire.


Svitlana est ukrainienne, et ses études de biologie ne lui ont pas réussi... Que fait-elle aujourd'hui dans la cour de cette résidence polonaise, à regarder une pie immonde se repaître du cadavre d'une jeune femme ? Ce matin-là, le Kub dort chez la charmante Olga. Il est réveillé tôt par un coup de téléphone : une urgence, ça se passe à la Cité des rêves, la mal nommée... Il faut y aller, après avoir enfilé ses fringues de la veille... Inutile de dire que le Kub ne s'attend pas à ce à quoi il va être confronté... Politique, corruption, banditisme, sort réservé aux femmes : Chmierlaz ratisse large et juste. Encore une fois, il fait mouche et se débrouille pour concilier romanesque, rythme, énergie et développement des personnages avec une vision réaliste et... pas très optimiste de la Pologne contemporaine.

Wojciech Chmierlarz, La cité des rêves, traduit par Erik Veaux, Agullo éditions
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Richard Krawiec, Paria


Préfacé par Hervé Le Corre, le nouveau roman de Richard Krawiec renoue avec les qualités du précédent, Vulnérables, tout en nous amenant un pas plus loin dans sa vision de l'Amérique d'hier et d'aujourd'hui, et dans sa compréhension des conséquences du passé et de l'enfance sur le devenir des hommes. Dans Paria, Richard Krawiec donne la parole une fois de plus aux gens de la marge, aux "low-life" people, ceux dont on entend rarement la voix... Le narrateur, Stewart Rome, a passé une partie de sa vie à présider aux destinées de sa petite ville en tant que maire. Mais c'est dans les années 60 que son histoire s'enracine.  A cette époque-là, les personnes qui ne sont pas nées aux Etats-Unis ne sont pas les bienvenues, et elles sont parquées dans un vilain quartier, à l'écart de la ville. En 1967, la jeune Masha Kucizki, 15 ans, d'origine polonaise, est sauvagement agressée en arrivant à l'école, brutalement frappée à plusieurs reprises, puis poignardée d'une quarantaine de coups de couteau et abandonnée là, dans un réduit qui sert à entreposer des produits d'entretien. Il ne faudra pas longtemps à la police pour arrêter un certain Emmett Turner, 15 ans, "coloré", comme on disait dans la presse de l'époque. Pas d'indice, aucune preuve, mais Emmett est le coupable idéal, et la situation explosive. Pour connaître la vérité, inutile de compter sur le narrateur : menteur, versatile, malhonnête, Stewart Rome est tout sauf un témoin fiable. En revanche, à travers la plume de Richard Krawiec, il est l'image parfaite de l'histoire qu'il raconte et du monde qu'il décrit : racisme, ségrégation sociale, corruption, violence, pauvreté... Tout est là, et la dernière phrase du roman est un chef d’œuvre d'hypocrisie : "Masha, où que tu sois, je t'en prie, ne me pardonne jamais."

Richard Krawiec, Paria, traduit par Charles Recoursé, Tusitala éditions
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Alan Parks, L'enfant de février


Alan Parks, pour l'instant, tient ses engagements. Douze romans, chacun correspondant à un mois de l'année : L'enfant de février est donc le deuxième volume des enquêtes de l'ineffable Harry McCoy, jeune inspecteur glaswégien, et de son adjoint Wattie. Nous avions fait la connaissance de ces deux enquêteurs il y a deux ans avec Janvier noir (voir la chronique ici). Nous sommes toujours dans les années 70, en 1973 pour être précis, lorsqu'une gloire montante du football écossais est assassinée dans des circonstances particulièrement sadiques. Crime passionnel ? Crime crapuleux? Œuvre d'un serial killer ? Pour venir à bout de cette enquête bien tordue, McCoy va devoir s'immiscer dans des milieux aussi dangereux qu'interlopes, et prendre des risques proportionnels aux enjeux. Car la fiancée de feu le footballeur n'est autre que la fille d'un des principaux chefs du trafic de drogue de Glasgow... Menée tambour battant par un McCoy du genre tête brûlée, l'enquête ne nous laisse pas un moment de répit, et confirme les qualités d'Alan Parks : sens des rebondissements, personnages hauts en couleurs, capacité à récréer l'ambiance de l'époque, usage habile des citations musicales, dialogues et vocabulaire naviguant entre truculence et humour glauque : on ne s'ennuie pas une seconde, et on en redemande.

Alan Parks, L'enfant de février, traduit par Olivier Deparis, Rivages / Noir
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Benoît Séverac, Tuer le fils



Dans 115 déjà (voir chronique ici), Benoît Séverac nous avait étonnés par l'évolution de son style. Avec Tuer le fils, il confirme et en profite pour abandonner son personnage récurrent, la vétérinaire de choc Séverine Hollard, et nous attacher aux basques de l'inspecteur Cérisol, en charge d'une enquête particulièrement difficile. Matthieu Fabas, qui vient de purger quinze ans de prison pour un meurtre absurde, commis par un ado en mal de reconnaissance paternelle, est à nouveau soupçonné d'avoir assassiné son père... L'enquête avancera grâce à un écrivain qui saura arracher l'indicible à Matthieu Fabas. Sauf que la vérité, si elle est unique, est souvent mieux cachée qu'on ne le croit. L'histoire a été inspirée à Benoît Séverac par sa propre expérience d'animation d'un atelier d'écriture en milieu carcéral. A l'évidence, cette expérience-là lui a conféré un sens de l'écoute, une intuition et une sensibilité hors du commun. Car si l'histoire est particulièrement dure, son traitement tout en finesse et en humanité fait de Tuer le fils une lecture aussi émouvante que captivante.

Benoît Séverac, Tuer le fils, La Manufacture de livres

Leye Adenle, Feu pour feu


 Déjà 4 ans que paraissait le premier roman de Leye Adenlé (Lagos Lady, chez Métailié, traduit par David Fauquemberg...) Pour autant, on n'a pas oublié Amaka, l'intrépide héroïne de Lagos Lady. Et on a bien fait car si dans le premier roman, elle disputait la première place à un héros anglais un brin naïf mais fort courageux, dans Feu pour feu, Amaka est sans doute possible l'héroïne de l'affaire. Quant à Guy Collins, ils restera à Londres pendant tout le roman... Feu pour feu commence par une scène digne des plus spectaculaires des blockbusters : nous sommes à Lagos, dans un quartier chic, et un petit avion de tourisme vient de s'écraser sur une résidence. A son bord, le candidat aux élections qui, deux mois plus tard, aboutiront à la nomination du nouveau gouverneur de l’État de Lagos... La campagne électorale a du plomb dans l'aile. Qui va prendre la relève du champion disparu ? C'est ce qui préoccupe Amaka, qui ne redoute qu'une seule chose : l'élection de son pire ennemi, l'abominable personnage champion de la corruption et du trafic de jeunes filles qu'elle s'évertue à éliminer... Comme dans Lagos Lady, Leye Adenlé fait la preuve de son sens de l'action et du rythme, tout en brossant de son pays un paysage encore plus effarant que dans le premier volume, dans la mesure où cette fois, la vision se fait de l'intérieur et n'a pas besoin du filtre que constituait le regard du héros anglais.

Leye Adenle, Feu pour feu, traduit par David Fauquemberg, Métailié Noir
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