21 novembre 2020

Chris Brookmyre, Les ombres de la toile : Parlabane et le monde moderne

C'est toujours un plaisir de retrouver Jack Parlabane... Ne serait-ce que parce que vu ses aventures précédentes, on s'étonne qu'il soit encore en liberté, voire en vie. Car Parlabane a du journalisme une conception quelque peu dépassée. Pensez donc : prendre des risques, mettre les pieds dans le plat, défier l'immédiateté, suivre les pistes jusqu'au bout, même quand ça fait mal : il se sent un peu seul à faire ce travail-là. Dans Les ombres de la toile, Chris Brookmyre prend un malin plaisir à plonger son héros dans un univers au sein duquel il ne se sent pas vraiment chez lui : le monde numérique, ses ombres, ses apparences, ses modernités réelles ou illlusoires. Non pas qu'il soit passéiste, mais il a tendance à voir le mal partout, Jack Parlabane, et il a souvent raison, hélas ! Dans cette enquête-là surtout, où il va payer cher son opiniâtreté et sa clairvoyance.

Le début du roman nous plonge dans l'atmosphère particulière d'un Royaume-Uni obsédé par la sécurité, la peur de l'autre et les menaces qui pèsent sur le pays. On vous surveille, on ne vous ratera pas si vous fraudez, tel est le message que les pouvoirs publics veulent faire passer : le remède serait-il pire que le mal ? Samantha Morpeth en est là de ses réflexions lorsqu'on l'appelle : c'est son tour. Et l'homme qui va la recevoir va lui asséner le coup de massue qu'elle redoutait : elle n'a plus droit à son allocation d'aidant familial. Pourtant, elle est lycéenne, sans ressources, et c'est elle qui s'occupe de sa petite sœur Lilly, une fillette trisomique. Leur mère est aux abonnés absents, plus précisément en prison. Samantha est seule pour assumer l'éducation de la petite, mais comme elle est étudiante à plein temps, elle n'a plus droit à rien. La situation est aussi absurde que désespérée. 

Quant à Jack, il postule à un job pour le site d'information Broadwave. Eh oui, il faut vivre avec son temps. Pour Parlabane, le temps presse : "Les opportunités se font rares dans la presse papier traditionnelle, même pour des journaleux autrement moins grillés, et il est plus que temps pour lui de se trouver un avenir." L'entretien est difficile, et le résultat incertain.

Pendant ce temps-là, sur les réseaux, il se trame de drôles de choses. Des projets pas bien honnêtes, pour tout dire. La cible : la Royal Scottish Great Northern Bank, qui vient de distribuer à ses cadres et à ses actionnaires de généreuses primes, après avoir procédé à des manipulations un peu sales... Même pour des hackers audacieux, l'idée semble totalement folle. Et pourtant... Le dénommé Buzzkill va parvenir à ses fins et pirater le site internet de la banque. En 24 h, l'établissement va perdre toute crédibilité. Chapeau... 

Chez Samantha, ça ne s'arrange pas : elle est allée voir sa mère en prison, et cette dernière s'est montrée à la hauteur de sa réputation, se plaignant de son propre sort et accusant sa fille de vouloir abandonner sa petite sœur. La mère, camée, doit de l'argent à des gens peu recommandables : un soir, Sam ouvre sa porte et se retrouve face à trois hommes bien décidés à se faire rembourser, qui vident l'appartement des rares objets revendables - télé, lecteur de DVD, ordinateur portable. Pour Samantha et Lilly, la vie va devenir un peu plus triste encore. 

Buzzkill est une vieille connaissance de Parlabane, qui ne tarde pas à faire le lien avec le scandale de la RSGNB. Et s'il tenait un scoop ? Le moyen de revenir sur le devant de la scène, de sortir de la mouise dans laquelle sa vie s'enfonce depuis trop longtemps ? Pas seulement... Chez Parlabane, l'instinct du chasseur est encore bien présent, et cette affaire-là l'attire irrésistiblement. A quel moment les chemins de Parlabane et de Samantha vont-ils se croiser ? Pourquoi se rencontreraient-ils ? Parce qu'ils ont besoin l'un de l'autre, même s'ils ne le savent pas encore. Samantha, sous ses dehors de lycéenne ordinaire et malheureuse, est une hackeuse expérimentée. Elle cache sous une trappe de son plancher son "véritable" ordinateur, celui avec lequel elle mène à bien ses attaques, celui qui a échappé aux pilleurs qui ont vidé son appartement. Pour l'instant, elle se contente de "hacker" habilement les profils de ses ennemies personnelles, histoire de leur apprendre à vivre. Bientôt, ce sera tout autre chose. Le chaînon manquant entre Parlabane et Sam s'appelle Buzzkill. Le point commun entre Parlabane et Sam : tous les deux ont absolument besoin de s'en sortir. Tous les deux vont unir leurs efforts, tous les deux vont se mettre en danger, tous les deux vont se retrouver entraînés dans une affaire qui les dépasse. 

Chris Brookmyre s'y entend en intrigues tordues, et Les Ombres de la toile ne fait pas exception à la règle. Le couple que forment le journaliste d'âge mûr et la jeune fille à peine sortie de l'adolescence fonctionne parfaitement, et révèle au passage les ruptures plus ou moins réparables entre générations : le parcours de ces deux-là dans un monde où les frontières de la légalité se font de plus en plus floues, et où les actes ont des conséquences parfois imprévisibles, est un bel exercice narratif, les situations sont tendues, les obstacles nombreux, le suspense à son comble. Que demander de plus?

Chris Brookmyre, Les Ombres de la toile, traduit par David Fauquemberg, Métailié Noir

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