28 avril 2013

Quand Sébastien Gendron vous emmène dans son "Road Tripes", ça saigne et ça fait du bien

J'attendais impatiemment le nouveau Sébastien Gendron, et autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas déçue. Bien au contraire. Ses livres ont toujours eu sur moi un effet euphorisant, voire hystérisant côté zygomatiques. Avec Road tripes, certes, on retrouve le Gendron qui rend fou, mais on en découvre un autre, trouble voire troublant, angoissé voire angoissant, et du coup c'est un peu comme si on découvrait un nouvel auteur, plus complexe, comme si le masque tombait à-demi, et l'on se demande avec intérêt ce qu'il va nous concocter la prochaine fois.
Rassurez-vous, vous retrouverez dans Road Tripes ce qui vous a fait aimer les romans précédents (voir deux chroniques ici). Ça commence mal: Vincent, quadragénaire bordelais, est couché sur le goudron d'un viaduc, au-dessus d'une autoroute. En bas, un carambolage monstrueux et sanglant, de ceux qui vous rappellent le Week-end de Godard, frisant l'apocalyptique: "C'est comme si un môme, dans sa chambre, avait déversé sa collection de Majorettes sur son circuit de Formule 1. (...) C'est quand même pas moi qui ai causé ça, si?" Comment Vincent, fils de bonne famille bordelaise, dentiste diplômé et pianiste de talent, en est-il arrivé là ?
Très simple, il a suffi d'une rencontre. Vincent vient de se faire plaquer par sa femme : après avoir connu son heure de gloire en tant que pianiste, il a un peu perdu le sens des réalités, l'ami Vincent. Il ne bosse plus, ne cherche même pas de travail, ne songe même pas à redevenir dentiste comme papa, il traîne devant la télé, boit des bières, déprime et se pose des questions idiotes. Bref, il est devenu insupportable pour sa femme Marie et sa fille. Fichu dehors de chez lui, que faire hormis se réfugier chez papa et maman ? Et chercher des petits boulots, ne serait-ce que pour l'argent de poche. Distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres, tiens, voilà un boulot qui ne devrait pas demander trop de réflexion? Certes, ça ne rapporte pas lourd, mais au moins on se fait des copains. Comme Carrell par exemple, un type aussi large que haut, pas franchement un intello, mais ça repose, pas vrai ? Carrell est comme Vincent : distribuer les prospectus, ça va un moment... Les deux acolytes traînent en voiture, font l'école buissonnière, et allument un feu de joie avec leur cargaison en pleine forêt ... Ça flambe, ça flambe si bien que Vincent et Carrell doivent se faire la malle au plus vite.
Et voilà, c'est parti, en roue libre. De voiture volée en voiture volée, de Bordeaux à Montélimar en passant par l'Aveyron et le Cantal, ceux qui croiseront leur chemin ne sont pas prêts de les oublier, ces deux zigomars si différents qu'on a bien du mal à comprendre ce qu'ils fabriquent ensemble. A commencer par eux-mêmes : Vincent est cultivé, il aime la musique, quand il sifflote ce n'est pas du Claude François, mais plutôt du Bill Evans, voyez le genre. Carrell est une sorte de "gentil" géant brut de décoffrage, il aime Johnny, vous vous rendez compte, Johnny... Le différend musical donnera lieu à une exégèse en bonne et due forme du chef-d’œuvre de Jojo, Que je t'aime, qui à elle seule vaut le détour. Et là où ils passent, à leur corps défendant presque, l'herbe ne repousse pas. Incendie de forêt, démantèlement involontaire d'une secte de zinzins, rien ne les arrête, bien mieux, on dirait qu'ils ont la baraka. Ils piquent le sac d'une brave dame, et dedans il y a une carte de crédit, avec le code écrit dessus ! Carrell s'envoie une serveuse pas très fraîche, que Vincent a bien identifiée comme une pute à routiers, et il s'imagine qu'il l'a séduite. Ce qui ne l'empêche pas de la détrousser avant qu'elle aie pu réclamer son dû. Carrell est d'une violence inoüie, mais c'est presque sans méchanceté, sans faire exprès. Quant à Vince le gentil bourgeois paumé, comment expliquer sa métamorphose en pur sauvage, défouraillant sans hésiter, et son attachement à Carrell ? Et surtout, comment cette équipée va-t-elle se terminer?
Ne comptez pas sur moi pour vous le dire. A la fin de cette folle cavale, sachez qu'il y aura de nombreux points d'interrogation, que Vincent se posera bien des questions sur son passé et sur son avenir, qu'il n'y répondra pas forcément, et que la parenthèse Carrell s'achèvera par une plongée dans le cynisme le plus attendu, à moins que...

Sébastien Gendron, Road Tripes, Albin Michel

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