15 octobre 2019

Stuart Neville, « Ceux que nous avons abandonnés » : un très grand roman noir

J’aime beaucoup Stuart Neville, mais ses derniers romans m’avaient un brin désorientée. Un peu l’impression que l’homme se cherchait, et le lecteur aussi, du coup ! Avec Ceux que nous avons abandonnés, aucun doute n’est permis : tout est là. Le style, l’intrigue, le contexte, l’émotion, les personnages, le suspense. Et ce quelque chose en plus qui confère à Stuart Neville toute sa singularité.

Belfast. Ciaran Devine, 19 ans, vient de passer sept ans dans un centre de détention pour mineurs. Son frère aîné Thomas, lui, est sorti deux ans auparavant. Ciaran, à l’âge de 12 ans, a été condamné pour le meurtre de M. Rolston,  le père de la famille d’accueil où il avait été placé.   Un meurtre d’une violence inouïe, à peine croyable venant d’un enfant de 12 ans. 


D’ailleurs l’inspectrice Serena Flanagan, qui avait interrogé Ciaran au moment des faits, n’a jamais vraiment cru à sa culpabilité, malgré les aveux du garçon qui affirme avoir tué M. Rolston parce qu’il abusait de son frère Thomas.  Paula Cunningham, l’agent de probation de Ciaran, nourrit également quelques doutes. Pour l’heure, Ciaran vient de recouvrer la liberté, si on peut appeler ainsi l’état de désorientation dans lequel il  se trouve : en sept ans, le monde a changé.  Comment mûrir, comment évoluer lorsqu’on est enfermé loin de la vie ? Heureusement (ou pas), son frère Thomas est là qui l’attend. Il lui a même trouvé du travail chez un paysagiste. Chaque soir, avant 21h, il devra être rentré au foyer qui l’héberge. Une nouvelle vie ? Pas si facile…

Très vite, on comprend que Ciaran est dans un état de dépendance totale envers son frère. Il n’a plus que lui, seul Thomas peut lui réapprendre à vivre dehors. Encore faudrait-il qu’il soit lui-même en état de le prendre en charge. Rien n’est moins sûr.  Page après page, Stuart Neville sème les graines du soupçon, remonte le temps jusqu’à la petite enfance des deux frères orphelins, raconte la cruauté de Thomas qui prend plaisir à écraser sous ses pieds une couvée d’oisillons, et qui exerce sur son jeune frère une tyrannie faite de violence et de manipulation. Page après page, le doute gagne le lecteur tout comme l’enquêtrice et l’agent de probation. 

La première, Serena Flanagan, vient de reprendre son service après une longue absence due à un cancer : sa situation la met en position de fragilité, mais, en parallèle, la rapproche du jeune Ciaran en ce qu’elle aussi, elle doit se réinsérer dans une vie quotidienne et professionnelle qui ne lui fait pas de cadeau.  Elle sera d’ailleurs la protagoniste d’une intrigue secondaire aux enjeux particulièrement cruels.  La deuxième, Paula Cunningham, devra se rapprocher de Ciaran et de Thomas, essayer de comprendre l’étrange relation qui les unit, s’efforcer d’éviter le pire. Car la situation va très vite tourner au drame, suite à l’intervention du fils de M. Rolston, qui n’a jamais pu surmonter l’assassinat de son père et qui supporte mal la remise en liberté de son meurtrier.  Tout est en place, la situation est explosive : à coup sûr, on s’achemine vers une tragédie.

Co-Down Gate, Newcastle, Irlande du nord
Stuart Neville, dans ce roman aussi pessimiste qu'empreint d'empathie, fait encore une fois la preuve de son talent quand il s’agit de donner vie à des personnages qu’il parvient à caractériser sans descriptions inutiles, à coups de flash-backs amenés avec fluidité et naturel,  de dialogues précis, émouvants, éclairants. Il construit magistralement la relation d’amour fou, de domination et de perversité qui unit deux jeunes gens aux destins indissociables, unis par une enfance brisée.  La tension qui progresse constamment tout au long du roman ne trouvera à se résoudre que dans une fin qui montre que non, hélas, tout le monde n’a pas droit à une deuxième chance. 

On aura beaucoup de mal à oublier ce chapitre 65, ces pages inouïes où se dénoue enfin l’histoire des deux garçons, et les images que les mots de Stuart Neville parviennent à susciter en nous.  Cette fin tumultueuse, où fusionnent les notions de bien et de mal, de bourreau et de victime,  d’amour et de haine, aboutissement fatal d’une histoire qui ne l’est pas moins, fait sans aucun doute partie des morceaux de bravoure de la littérature noire.  Un grand roman.

Stuart Neville, Ceux que nous avons abandonnés, traduit par Fabienne Duvigneau, Rivages / Noir

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