3 janvier 2021

Philip Kerr, Metropolis : un adieu en beauté


C'est la dernière fois que l'on commence l'année avec le nouveau roman de Philip Kerr... Dans Metropolis, Kerr a choisi de replacer son héros Bernie Gunther en 1928, en pleine montée du nazisme. Metropolis devient du coup le premier volume de la série dans son ordre chronologique, un événement qui prend valeur de symbole et de funèbre retour aux sources si l'on considère qu'au moment de l'écriture, Philip Kerr se battait contre la maladie qui allait l'emporter en mars 2018, à l'âge de 62 ans. 

Le jeune Gunther - il est né en 1896 - travaille alors à la préfecture de police de Berlin, au service des Mœurs. Drôle d'époque, drôle d'ambiance : l'esprit festif et décadent de l'après-guerre commence à vaciller face à l'avancée de la propagande nazie et la progression des partisans de Hitler qui, petit à petit, prennent leur place au sein de la police berlinoise. La République de Weimar n'en a plus pour longtemps. 


C'est le moment choisi par un serial killer pour commencer sa carrière : il s'en prend d'abord à des prostituées, puis à des mutilés de guerre - ceux qui survivent dans une misère noire sur les trottoirs des rues de Berlin. La tâche de Gunther n'est pas mince : Winnetou - c'est le surnom tiré d'une très populaire série de romans allemands qu'on donnera bientôt à l'assassin -  a oublié d'être idiot, et la ville de Berlin est un labyrinthe où corruption, perversion et misère font un ménage aussi explosif que glauque. 

Fidèle à son habitude, Philip Kerr injecte dans sa fiction bon nombre de personnages réels, parmi lesquels l'inévitable Fritz Lang - Metropolis oblige - et son épouse de l'époque, la sulfureuse Thea von Harbou,  la comédienne Käthe Haack, les artistes George Grosz et Otto Dix. Il met en scène des responsables de l'époque, notamment Bernhard Weiss, qui quitta l'Allemagne quelques jours avant l'arrivée au pouvoir de Hitler. Kerr joue aussi avec les patronymes, adressant un clin d’œil à Ian Rankin, qui préface d'ailleurs l'édition anglaise de Metropolis, et dont il donne le nom à un des pensionnaires de la logeuse de Gunther. 


Fritz Lang et Thea von Harbou dans leur appartement de Berlin en 1923 ou 1924 -
Photo Waldemar Franz Hermann Titzenthaler

Gunther arpente les rues de Berlin, fait le guet près des gares, se met dans des situations impossibles, défie l'autorité, fréquente les infréquentables et se rend compte qu'ils sont souvent plus fiables que les notables, découvre que le pire n'est jamais sûr... Kerr le virtuose reconstitue parfaitement l'atmosphère de l'entre-deux guerres, et livre, entre deux détours de l'enquête de Bernie Gunther, une vision politique de l'histoire influencée par toute une vie d'auteur passée au chevet de l'Allemagne nazie...  

A la fin du roman, la compagne de Bernie, Brigitte, lui écrit une lettre d'adieu dans laquelle on pourra puiser tout ce qui fait de Bernie ce qu'il est : sa proximité permanente avec la mort, le mal, l'insondable... Elle y évoque aussi ce qui constitue une bonne partie de la signature de Philip Kerr : cet humour terrible, noir, dernier rempart avant l'horreur ou la démence. Alors, la gorge serrée, on referme le livre et on se console en se disant qu'après tout, relire toute la série n'est pas une mauvaise idée.

Philip Kerr, Metropolis, traduit par Jean Esch, Le Seuil

  

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