6 novembre 2019

Nina Allan, "La Fracture" : une disparition


Voici le troisième roman de Nina Allan publié par Tristram, qui est également l’éditeur de ses recueils de nouvelles. Nina Allan, romancière et nouvelliste anglaise, nous offre là un texte qui envoûtera aussi bien les amateurs de fantastique et de SF que ceux qui préfèrent les thrillers psychologiques intelligents, rapprochant ainsi deux publics pas nécessairement voisins pour les réunir sous la bannière de l’amour de la littérature !

Selena et Julie vivent avec leurs parents à Manchester. Julie a tout juste quinze ans, Selena treize. Elles sortent toutes deux de leur phase « aliens » et X-Files, Julie prend son envol, elle passe du temps toute seule ou avec ses copains, et Selena se sent un peu délaissée. D’autant que leurs parents sont au bord de la séparation… Selena se prend d’amitié avec Stephen Dent, un drôle de type solitaire, prof de maths, qui habite un drôle d’appartement bourré de livres et flanqué d’un petit jardin orné d’un bassin à carpes japonaises. Stephen a vécu au Japon, d’où il a rapporté un amour inextinguible pour la jolie Hiromi. Hélas, les parents de la jeune fille se sont opposés à leur relation. Depuis trente ans, Stephen Dent vit donc seul avec le fantôme de son amour pour Hiromi. Jusqu’à son suicide, trois mois avant la disparition de Julie.


Vingt ans plus tard, Selena rentre chez elle après avoir fêté la promotion d’une de ses collègues. Le téléphone sonne : une voix féminine lui dit « C’est Julie. » Julie, disparue depuis vingt ans ? Julie, qu’on a crue morte, peut-être victime du serial killer qui a sévi dans la région ? Vingt ans plus tard, le père des deux filles est mort d’une crise cardiaque, rongé par l’obsession de la disparition, leur mère vivote, seule. « Julie avait disparu. Elle était définie par son absence. La voix à l’autre bout du fil devait appartenir à quelqu’un d’autre. » Selena accepte de rencontrer la propriétaire de la voix, dès le lendemain soir. Ce jour-là, elle finira sa soirée devant la télé, entre une émission de vente aux enchères et une série policière, celle qui se passe en Cornouailles, « avec l’inspecteur classieux. » Une dernière soirée ordinaire, morose.

Le jour d’après, il ne sera plus possible de vivre comme avant. La réapparition n’en est pas vraiment une : quelle relation y a-t-il entre la Julie d’il y a vingt ans et celle d’aujourd’hui ? Quelques souvenirs, mais surtout une faille, une fracture qu’il va falloir réparer, comme on pourra. Car la Selena d’aujourd’hui, son boulot médiocre, sa vie banale, n’est pas non plus celle d’il y a vingt ans. Cette longue séparation, cette absence inexpliquée, qu’ont-elles fait à ces deux femmes ? Tel est le difficile cheminement que va entreprendre Nina Allan : comment répondre à ces questions-là ? En croyant aveuglément l’histoire d’enlèvement que raconte Julie ? Julie, enlevée vingt ans auparavant et emmenée sur la planète Tristane, où elle a vécu une existence certes bien différente de celle qu’a menée sa sœur Selena, mais finalement pas aussi extravagante que celle que pourrait imaginer un esprit ouvert aux histoires fantastiques, extra-terrestres. 

Nina Allan va se faire un plaisir de jouer avec nos sens, nos nerfs et avec notre bonne vieille rationalité, avec des retours en arrière qui vont nous raconter d’un côté les événements qui ont façonné l’existence de ceux qui sont restés là, à Manchester - l’enquête, les soupçons, les suspects, les théories et les hypothèses - et de l’autre l’expérience de Julie, sa vie ailleurs, mais aussi son retour à Manchester, sa morne expérience d’employée au service des dossiers médicaux, avec des collègues qui ne se doutent pas du drame qu’elle a traversé. Comment ces deux femmes vont-elles se retrouver, et surtout comment vont-elles parvenir à se faire confiance ? La fracture de Nina Allan, c’est l’éternelle faille de la science-fiction, celle par laquelle nous parviendra peut-être, un jour, le signe d’ailleurs. C’est aussi celle qui sépare notre vie et notre personne d’autrefois de celles d’aujourd’hui, celle, sans doute irréparable, qui éloigne les êtres les plus proches. La fracture exerce un véritable envoûtement, au fil de la lecture, en ce qu’elle entr’ouvre en nous les blessures les plus sensibles, tout en réussissant à tisser, à travers une construction subtile et un style aussi brillant qu’efficace, une intrigue irrésistible.

Nina Allan, La fracture, traduit par Bernard Sigaud, Tristram éditions

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