1 juin 2023

Matt Wesolowski, "Six versions" La Tuerie Macleod : maladie mentale, enfance maltraitée et malédiction

Voilà le deuxième volume de la série "Six versions" de Matt Wesolowski, inaugurée il y a quelques mois avec Les Orphelins du Mont Scarclaw (voir chronique ici). Et le moins qu'on puisse dire, c'est que l'auteur ne se repose pas sur les lauriers bien mérités glanés par ce premier roman. Nous retrouvons donc Scott King, podcaster spécialisé dans les affaires non - ou mal - résolues. Cette fois, il a choisi de se pencher sur un drame familial survenu en 2014. Et c'est Arla McLeod, la principale protagoniste de l'histoire, qui se confie la première au téléphone de Scott King. C'est la première fois que quelqu'un réussit à lui parler depuis "l'affaire". Arla, à l'âge de 21 ans, a été déclarée coupable des meurtres de sa mère, de son beau-père et de sa jeune sœur. Elle passera le reste de ses jours dans une clinique spécialisée, au nord du Lancashire, en lisière de la forêt de Bowland.


Région de la forêt de Bowland, Lancashire - Jim Walton, CC BY 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/3.0>, via Wikimedia Commons  

Voilà comment on se débarrasse à jamais des personnes qui embarrassent la société ou qui, comme on dit, constituent un danger pour elles-mêmes ou pour les autres. La clinique est moderne, certains disent même que c'est trop bon pour Arla vu les crimes qu'elle a commis. Mais au fond, nul ne sait vraiment à quel point sa responsabilité est engagée, nul n'a vraiment cherché à connaître la nature de la psychose dont elle souffre. Qui l'a vraiment écoutée avec une autre oreille que celle des médecins qui s'occupent d'elle? Arla a tué sa famille, elle ne le nie pas. Scott King, lui, à travers son exploration rétrospective de l'histoire d'Arla et de ses proches, va lui proposer une écoute différente et entraîner le lecteur à sa suite.

La série s'appelle "Six versions", Scott King va donc, en plus d'Arla, écouter Tessa Spurrey qui a fréquenté le même collège qu'Arla, et qui évoque son ancienne camarade avec une forme d'effroi. Arla la collégienne n'était pas précisément une petite fille modèle, elle avait des comportements provocateurs, voire inquiétants. Tessa n'en dira pas davantage, en revanche elle mettra en garde Scott King. Cette affaire est dangereuse, il ne faut pas y toucher. Et effectivement, il ne faudra pas attendre longtemps avant qu'arrivent les premières menaces, sous forme de textos conseillant à Scott King d'arrêter ses recherches. Mais King n'est pas homme à se laisser intimider. 

Son prochain témoin sera Paulette English. Elle faisait partie de la même bande de filles qu'Arla, à Stanwel. "Quand on grandit dans un bled comme Stanwel, on s'habitue à vouloir partir", dit-elle. Chez Arla, à ce qu'on dit, la vie n'est pas drôle : les parents sont très religieux, sa sœur Alice très docile, Arla n'aurait pas le droit de parler à voix haute chez elle, la famille est très isolée. A la fin du collège, Arla commence à s'engager dans le sillage du musicien Skexxixx, adepte du "shock-rock" à l'anglaise, cheveux noirs, eyeliner et mascara noirs dégoulinants sur son visage, dentition de la même couleur. Arla laisse  entendre qu'alors qu'elle était enfant, en vacances dans les Cornouailles, elle aurait été victime d'une agression. C'est justement depuis cet événement que d'étranges enfants aux yeux noirs ne cessent de lui apparaître... 

Les autres témoins vont se succéder au fil des pages, suivant la méthode Scott King : il y aura Angel, Anthony qui était en vacances en Cornouailles en même temps qu'Arla, Skexxixx lui-même, un troll anonyme particulièrement vindicatif envers Skexxixx. Et aussi, et surtout, la parole d'Arla, celle qu'elle réserve à Scott King ou celle qu'elle a confiée à son thérapeute et qui a "fuité" sur le dark net. Cette parole-là, inoubliable, est celle d'une enfant qui à force de grandir sans amour, sans protection, sans attention, ne "sentait" plus rien et vivait dans la terreur de cet autre monde dont elle avait entrouvert la porte. Le monde des enfants aux yeux noirs. 

Matt Wesolowski au Festival du Goéland Masqué, 29/05/2023

Dans La Tuerie Macleod, on connaît la coupable. Mais Matt Wesolowski, comme dans le volume précédent, apporte toute son attention à la très jeune Arla, à ses souffrances d'enfant et d'adolescente, à son effroyable solitude. On connaît la coupable dès le début. A la fin du livre, on connaît une victime de plus grâce au travail de l'auteur, à son écoute, à sa sensibilité et à un mode narratif qui lui permet d'explorer toutes les facettes d'une histoire terrible. Au passage, il n'oublie pas de nous mettre en garde face aux dangers que font courir les réseaux sociaux aux êtres sensibles que sont les adolescents s'ils sont seuls face à l'inconnu. Au fil des pages et des volumes qui se succèdent, Matt Wesolowski met en œuvre, à travers des thrillers habilement construits, un projet emprunt de générosité et d'intelligence, une œuvre aussi noire que bienveillante. Alors bien sûr, on attend avec impatience le troisième volume de "Six versions", qui paraîtra en octobre prochain.

Matt Wesolowski, "Six versions" La Tuerie Macleod, traduit par Antoine Chainas, Equinox / Les Arènes

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