7 septembre 2019

Seth Greenland, "Mécanique de la chute" : où le pire n'est jamais sûr

Seth Greenland a grandi dans le milieu de la publicité, et a écrit pour la télévision et la presse avant de se consacrer à la littérature. Il est l’auteur de cinq romans, tous traduits chez Liana Levi. S’il vit en Californie, c’est New York qui est au centre de ses livres, et Mécanique de la chute ne fait pas exception à la règle. Satire, humour, vision cruelle sur la vie de ses contemporains dans l’Amérique d’aujourd’hui, Seth Greenland est tout à la fois un témoin et un acteur distancié de la « modernité » qui nous entoure. Il n’a pas son pareil pour démonter les mécanismes tapis derrière les apparences, pour révéler les médiocrités, les faiblesses et la monstruosité du monde où il habite.

Harold Jay Gladstone, la cinquantaine chic, est un richissime magnat de l’immobilier. Depuis ses luxueux bureaux new yorkais, il dirige un empire dont il maîtrise les rouages, même s’il traîne derrière lui son frère, nettement moins doué pour les affaires mais dont les besoins sont inversement proportionnels à son talent. Nous sommes au cœur d’une dynastie juive, et la famille, c’est sacré… Jay partage le plus clair de son temps entre New York, le domaine de Bedford (Massachusetts) où il vit avec sa femme goy Nicole, qu’il a épousée après s’être séparé de sa précédente épouse juive, et le stade où joue et s’entraîne l’équipe de basket dont il est le propriétaire et dont la star Dag traverse un passage à vide. Il voyage beaucoup pour superviser les chantiers et négocier de juteux contrats aux Etats-Unis et ailleurs, mène une vie mondaine digne de son rang, et essaie de combler les désirs de sa fille Aviva, née de sa précédente union. La jeune Aviva est étudiante au Tate College, en Pennsylvanie, une université « progressiste » où elle étudie à peu près ce qui lui chante, à savoir « Forme et mécanisme de l’art politique ». Elle traverse une période de révolte anti-famille, anti-capitalisme tout en entretenant une relation passionnée avec Imani, noire et révoltée elle aussi.

Bedford Common (Massachusetts) photo John Phelan
[CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]

Le chapitre 2 raconte une scène qui n’a, à première vue, pas grand-chose à voir avec notre héros doré sur tranche. Elle se déroule dans le quartier de Gladstone village, en banlieue de New York. Il fait froid, ce qui n’empêche pas un homme noir, entièrement nu, de faire des pompes dans l’herbe gelée, de grimper jusqu’au premier étage d’un immeuble, puis de sauter à terre en poussant d’étranges cris avant de retourner à ses pompes et de recommencer son manège. Jusqu’à ce que l’officier de police Russell Plesko tente de le convaincre de s’habiller. L’homme s’avance vers lui, Plesko se sent menacé, il tire. Et le tue. Tragique fait divers dont vont s’emparer les habituels protagonistes : crime raciste ? Légitime défense ? Faut-il convoquer le grand jury ? Ce tragique événement, Seth Greenland va en faire le point de départ d’une inexorable mécanique, celle de la chute de Jay Gladstone, du dérèglement d'un système.

Soixante-cinq chapitres, 667 pages sans un temps mort : de chapitre en chapitre, Greenland s’attache à l’un des personnages principaux ou secondaires de l’histoire. Il tisse, l’air de rien, devant nos yeux, la toile qui va finir par se resserrer autour du héros, et prend plaisir, ce faisant,  à égratigner sévèrement le système et ses ressorts. Système judiciaire au service des ambitions personnelles, corruption généralisée, trahisons à tous les étages, monde impitoyable du sport dit « de haut niveau », la famille, juive ou non, le couple, le racisme : rien n’est épargné, et Seth Greenland construit un édifice impressionnant, une narration irrésistible. Moraliste mais pas donneur de leçons, témoin sardonique et lucide, Seth Greenland remporte là une formidable partie de billard à multiples bandes, vise et touche à tous les coups tout en maîtrisant une intrigue magnifique, une tragi-comédie d’une ampleur singulière, et en réservant à ses lecteurs un plaisir considérable et une expérience très particulière, parfaitement servie par la belle traduction de Jean Esch.

Seth Greenland, Mécanique de la chute, traduction de Jean Esch, Liana Levi

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