5 septembre 2020

Franck Bouysse, Buveurs de vent : un western kafkaïen


C'est toujours avec une appréhension mêlée d'impatience qu'on retrouve pour un nouveau roman un auteur qu'on suit et qu'on aime depuis longtemps... Avec Buveurs de vent, Franck Bouysse confirme que son inspiration est bien loin d'être tarie, et que sa capacité de renouvellement est à son zénith. Les lecteurs évoquent souvent le western en parlant de ce roman : pour ma part, c'est plutôt Kafka, voire Philip K. Dick que m'a évoqués ce livre-là. Création d'un monde isolé, de personnages enfermés, d'un lieu cadenassé, paradoxe d'une petite ville enchâssée en pleine nature, cadre au beau milieu duquel se meuvent des humains très humains, où se développe un drame qui oscille entre aventure et tragédie: Franck Bouysse, une fois de plus, montre sa capacité à mettre en scène des êtres torturés, révoltés, maltraités et à leur ciseler des destins inimaginables.


Le Gour noir, aux confins du Cantal et de la Corrèze : c'est là que se dresse la centrale électrique où, génération après génération, les hommes vont s'épuiser pour gagner de quoi vivre. C'est là aussi que domine le monumental viaduc où les quatre enfants Volny, Mabel, Marc, Matthieu et Luc ont pris l'habitude de se suspendre par des cordes. C'est là que vivent leur mère Martha, folle de Dieu et incapable d'amour, leur père Martin qui nourrit la bête électrique, et le grand-père Elie qui, en son temps, a assumé la même tâche, jusqu'à l'accident. Toute la ville appartient à un seul maître : Joyce, qui est allé jusqu'à nommer les rues de son nom, complété par un numéro. Seigneur d'industrie maître d'un système féodal constitué par la centrale, ses turbines et son barrage, dans une ville d'où on ne sort pas et où on n'entre pas non plus... Peut-on vraiment parler de communauté, s'agissant d'une poignée d'habitants unis par la misère et par la crainte ? La suite de l'histoire nous apportera, peut-être, une réponse.

La famille Volny occupe une grande bâtisse non loin de la ville : Martha, effroyable image maternelle qui regrette de n'avoir pu avoir douze enfants, comme les douze apôtres, Martin le mutique violent traumatisé par la guerre, Elie l'infirme, le sage, celui qui connaît les secrets, et les enfants. La jolie Mabel, seule fille de la fratrie, éprise de liberté et de plaisir ; Luc l'innocent, l'enfant de la nature, fou de Stevenson et de l'île aux Trésors qu'il découvre par épisodes à la radio; Matthieu et Marc, déjà résignés, craignant les attraits du monde extérieur, incapables de partir de cette demeure où même la lecture est interdite par un père englué dans ses souvenirs. 

Mabel sera la première à fuir la grande maison et à se séparer violemment de l'emprise de sa mère. En ville, elle sera libre, croit-elle. Comme si on pouvait être libre dans cette ville-là ! Une ville où le Seigneur des lieux, venu d'on ne sait où, s'est entouré d'une cour de malfrats aussi violents que pervers, des personnages hauts en couleurs que Franck Bouysse met en mouvement, pour le pire plutôt que le meilleur. Une ville enchâssée dans une nature à la fois séduisante et terrifiante, que l'auteur, comme à son habitude, évoque merveilleusement.  Comme il sait le faire, Franck Bouysse nous offre un précieux personnage féminin, chez qui la sensualité le dispute à l'intelligence. Et il mène la barque de son histoire extraordinaire sans contourner les tourbillons de rebondissements violents et macabres, jusqu'à l'arrivée, dans le fracas de la vie et de la mort, où seront dévoilés les secrets du passé et l'abrupte vérité des hommes et des femmes.

Avec Buveurs de vent, le lecteur se voit offrir un voyage troublant, changeant en fonction du prisme qu'il choisira d'adopter pour le lire. Il fait partie de ces livres qu'on redécouvre à la relecture, et qui dévoilent à chaque fois des facettes différentes. Un livre à lire, à relire et à conserver précieusement dans sa mémoire... et sa bibliothèque !

Franck Bouysse, Buveurs de vent, Albin Michel



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